« Ça alors… il y a vraiment des trucs comme ça. »
Pour l'heure, je me tenais debout au milieu d'une forêt.
Devant moi, on devinait au loin les toits d'une ville tout droit sortie d'un jeu de fantasy, et quand je levais la tête, deux lunes.
Et derrière moi, quand je me retournais…
« …la pièce à tatamis, avec l'autel de Mamie. »
J'ai calmé mes nerfs et pris une grande inspiration.
« Du calme. Reste calme, Shirô Amata. On commence par faire le point. »
À la fin du mois dernier, j'avais démissionné d'une boîte qui essorait ses employés jusqu'à la moelle. Et aujourd'hui, j'emménageais dans la maison que Mamie m'avait laissée.
Le ménage terminé, les déménageurs avaient monté les cartons.
J'avais commencé à déballer, puis j'avais ouvert le placard de la pièce à tatamis — celle où trônait l'autel de Mamie, il y était déjà à mon arrivée — et…
« …et ça donnait sur un monde de fantasy. Pff… J'y comprends rien. C'est quoi, ce phénomène surnaturel ? Je suis peut-être juste crevé. »
Je suis repassé dans la pièce à tatamis et j'ai refermé la cloison du placard.
Je me suis fait un café bien serré dans la cuisine, j'ai soufflé une dizaine de minutes, puis j'ai rouvert le placard. Résultat :
« Ouais, non, c'est toujours aussi fantasy là-dedans… »
Apparemment, ce n'était pas une illusion d'optique.
La nuit devait être celle de la pleine lune : les deux astres brillaient, parfaitement ronds.
J'ai refermé la cloison et je suis allé brûler un bâton d'encens devant l'autel de Mamie.
« Dis, Mamie… tu étais au courant, pour ça ? »
Évidemment, aucune réponse.
Sur son portrait, Mamie se contentait de faire le V de la victoire des deux mains, avec une tête de sacrée cinglée.
Elle avait disparu il y a trois ans. Il avait fallu attendre l'an dernier pour que la mairie prononce enfin son décès.
Ça avait été une période éprouvante, mais aujourd'hui, toute la famille avait accepté sa mort.
« Shirô… un de ces jours, Mamie te confiera son secret. »
Voilà ce qu'elle disait. Et elle est partie sans jamais me le révéler, ce fameux « secret », avec son double V de la victoire.
« Ce que Mamie voulait me dire… ce serait pas ce truc dans le placard, par hasard ? »
Alors que je me perdais dans mes souvenirs :
« Hein ? C'est… une lettre ? »
J'ai remarqué une enveloppe glissée dans un interstice de l'autel.
Je l'ai prise.
Dessus, deux mots : « À ma famille ».
« Attends… ce serait pas les dernières volontés de Mamie ?! »
J'ai déchiré le rabat et déplié la lettre.
« C'est bien… c'est son écriture. Voyons voir… »
La lettre que Mamie avait laissée s'ouvrait sur les mots « Que trouverai-je au bout de ce chemin ? », et tenait pour l'essentiel en six points.
Un : le placard donne sur un monde différent de la Terre.
Deux : là-bas, le niveau de civilisation est bas, mais il existe en revanche des forces étranges appelées « magie » et « compétences ».
Trois : il s'y trouve des monstres dangereux, comme on n'en imagine pas sur Terre.
Quatre : en plus des humains, de nombreuses espèces capables de communiquer y vivent.
Cinq : elle avait joint à la lettre un « anneau magique » permettant de comprendre la langue de ce monde.
Six : des ouvrages venus de là-bas sont cachés derrière l'autel, à ne lire qu'une fois l'anneau au doigt.
Voilà pour le contenu. Et la lettre se refermait sur une dernière phrase : « Vas-y sans hésiter. Tu comprendras en chemin. »
« Mamie… »
Comme annoncé, l'enveloppe contenait un anneau argenté.
En y regardant de plus près, il semblait même luire faiblement.
J'ai ensuite jeté un œil derrière l'autel.
« Des… livres ? »
Il y en avait bien deux.
Écrits dans une langue inconnue : impossible d'en lire le titre, et pas davantage les pages.
Si la lettre disait vrai, cet anneau devait me permettre de déchiffrer ces caractères mystérieux, ceux de l'autre monde…
J'ai passé l'anneau à l'index de ma main gauche.
Résultat :
« …“Le Livre de l'Échange équivalent”… et… “Le Livre du Stockage spatial” ? »
Les titres que je ne pouvais pas lire une seconde plus tôt étaient devenus parfaitement clairs.
Le Livre de l'Échange équivalent était mince, une trentaine de pages.
Quant au Livre du Stockage spatial, il en faisait dans les dix.
Je n'y ai pas compris grand-chose, mais une fois ma lecture terminée :
[Vous avez acquis la compétence « Échange équivalent ».]
Une voix a résonné dans ma tête.
« Q-qui est là ?! »
J'ai eu beau balayer la pièce du regard, il n'y avait que l'autel et le portrait de Mamie avec son double V.
'C'est quoi, ce truc ? On est en pleine fantasy, là.'
« Hmm. Je pige pas tout, mais si je résume : j'ai obtenu une compétence appelée Échange équivalent ? On se croirait dans un light novel ou dans un jeu vidéo. »
J'ai enchaîné avec le Livre du Stockage spatial.
[Vous avez acquis la compétence « Stockage spatial ».]
La voix a résonné une seconde fois.
« Visiblement, le principe c'est qu'une voix se déclenche à chaque compétence obtenue. »
Bon. Un anneau qui me fait comprendre la langue de l'autre monde, et deux compétences, Échange équivalent et Stockage spatial.
Maintenant que j'avais tout ça, j'en faisais quoi ?
Fraîchement démissionnaire de ma boîte tyrannique, j'étais, disons-le franchement, parfaitement désœuvré.
Là-bas, on m'avait exploité sans le moindre scrupule, au point de m'user jusqu'à l'os.
Je comptais bien toucher mes allocations chômage jusqu'au dernier centime.
Et pendant toute la durée de mes droits, mon programme, c'était de vivre en glandeur professionnel… sauf que là, sous mes yeux — ou plutôt dans le placard de ma propre maison — un « autre monde » venait de s'ouvrir.
« Vas-y sans hésiter. Tu comprendras en chemin. »
Les dernières volontés de Mamie, noir sur blanc.
J'ai croisé les bras.
« …Je fais quoi, moi ? »
C'est tout ce que j'ai trouvé à murmurer.