« Vous en êtes vraiment certain ? »
« B-Bien sûr, Madame. De qui irais-je mentir sur la santé ? »
Cinquante jours s'étaient écoulés depuis le début de ma centième vie.
J'ai entendu la voix grave de ma mère.
Je me suis réveillée à ce son (parce que je m'étais encore endormie pendant que ma mère me tapotait le dos), j'ai regardé le plafond avec ses mobiles colorés et j'ai dressé l'oreille.
« Vous êtes sûr qu'il n'y a rien qui cloche chez notre petite dernière ? »
Ensuite, j'ai entendu aussi la voix basse de mon père.
'Alors c'était lui qui parlait comme ça......'
Quand j'ai entendu pour la première fois ce timbre profond, qui pesait lourd, je me suis demandé un instant si j'avais mal entendu.
C'était difficile de voir mon père souvent, mais chaque fois qu'il me voit, soit il pleure, soit il produit des sons en zozotant.
Il y a trois nuits encore.
« Ma petite dewnièwe, tu weconnais papa maintenant ? Papa va dewoiw faiwe des effowts pouw voiw notwe petite dewnièwe pwus souvent, hein ? »
C'était mon père qui gâchait sa beauté de statue et souriait le plus largement possible en faisant le mignon devant moi.
'Je ne crois pas avoir jamais vu ma mère parler comme ça.'
Si mon père était une personne aux couleurs du printemps, ma mère, elle, était une personne comme l'hiver.
Avec ses yeux rouges, pareils aux plus beaux rubis, et ses cheveux noirs de jais.
Mais devant moi, elle parlait toujours avec un sourire doux et un ton amical.
Surtout, la berceuse qu'elle me murmurait pour m'endormir était très belle.
« Dors bien, mon bébé. Les étoiles illumineront le ciel et la lumière argentée de la lune te donnera de beaux rêves. »
La voix douce de ma mère, avec une mélodie qui réchauffe.
Avec une main experte qui me tapote le dos.
'Et moi qui m'endors sans pouvoir résister.'
Je ne pouvais pas m'empêcher de m'endormir sous les tapes de ma mère.
Au début, je me suis même dit que c'était parce que j'étais un bébé que je n'avais pas d'autre choix que d'être faible face au sommeil.
Cependant, en voyant ces deux personnes si douces parler d'une voix aussi grave devant moi, je me suis dit que ce devait être important.
J'ai retenu mon souffle aussi longtemps que j'ai pu pour ne pas être surprise éveillée.
Parce que ces deux-là remarquaient que je m'étais réveillée rien qu'au bruit de ma respiration, comme des fantômes.
« B-Bien sûr. Il n'y a vraiment rien qui cloche. Madame, Monseigneur. »
« Hmmm. »
Mon père semblait mal à l'aise avec la voix de cet homme qui parlait d'un ton troublé.
'Mais qu'est-ce qui se passe ?'
Et qui est cet homme.....?
C'était un inconnu que je voyais rarement.
Parce qu'il semblait que personne, à part quelques servantes désignées et les membres de la famille, ne pouvait entrer dans cette chambre d'enfant immense et luxueuse qu'on avait préparée pour moi.
« Je sers comme médecin du duc depuis plus de dix ans. Je parle d'expérience. »
C'était donc un médecin.
Et autre chose : j'ai découvert qu'il s'agissait d'une famille ducale.
Je ne connaissais pas leur rang, puisque tout le monde appelait mes parents « Madame » et « Monseigneur ».
'Ça, c'est un peu plus susceptible d'être embêtant.'
Ironiquement, j'étais souvent plus tranquille quand je naissais enfant abandonnée dans la rue.
Je n'avais aucun problème à survivre, avec toutes les épreuves que j'avais déjà traversées, et personne ne se souciait trop de moi puisque j'étais une enfant des rues.
Après avoir vécu modérément, je mourais encore une fois en utilisant ma puissance au moment de la destruction, et c'était fini.
'Si je nais noble, je me retrouve mêlée à des histoires bizarres et compliquées.'
D'après mes vies précédentes, il y avait quelques leçons que j'aurais pu donner sur le sujet de l'abandon.
'Mais le pire, c'est que mon père est quelqu'un de tellement gentil : il n'y a pas un gros risque qu'il devienne une bonne poire ?!'
À la base, ce genre de personnes est plus vulnérable à l'adversité et aux épreuves.
J'ai soupiré intérieurement, en repassant dans ma tête tous les mauvais cas de figure.
Mais.
« La petite demoiselle est docile, mais elle est en très bonne santé ! »
Hein ?
Vous parliez de moi ?
J'ai cligné des yeux devant cette information inattendue.
« Vous êtes sûr que votre cerveau ne s'est pas usé en dix ans ? »
Pardon ?
J'ai dû douter de mes oreilles une fois de plus quand la voix de mon père a suivi.
« B-Bien sûr que non ! J'ai fait de mon mieux jusqu'à présent... »
« Alors comment se fait-il que notre petite dernière ne pleure pas correctement et ne rie jamais ? »
Encore une fois, j'ai lâché une réponse idiote pour moi-même.
'Non, mais qu'est-ce que tu racontes, là ?'
C'était une question qui dépassait de loin le nombre de scénarios que j'avais en tête.
« Il y a quelque chose qui ne va pas, et vous êtes incompétent parce que vous n'arrivez même pas à le trouver ! »
Mon père exprimait sa colère à voix basse, au cas où je me réveillerais.
'Non, pourquoi tu accuses un médecin innocent. Père.'
Même si j'étais un peu loin, j'imaginais très bien à quel point le médecin devait être décontenancé.
'Ce n'est pas une bonne chose, un bébé qui ne pleure pas ?'
Il m'arrive même de geindre de temps en temps.
Même si c'est parce que je voulais dire quelque chose.
Je m'étais dit que j'essaierais de dire quelque chose une fois capable de babiller, mais comme seuls des bruits de pleurs sortent pour l'instant, je n'ai plus essayé ces derniers temps.
'Et pour ce qui est de rire.....'
'...Ce n'est pas bon de s'attacher les uns aux autres pour rien.'
Je me méfiais d'eux, mais je m'inquiétais aussi.
Pendant presque deux mois après ma naissance, ma famille ne m'a pas élevée qu'une seule journée.
Moi aussi, j'avais des yeux.
Bien sûr, quand je suis née, je trouvais peu probable d'être née dans une famille normale et bonne.
Cependant, je n'étais pas tordue au point de mépriser toute la gentillesse qu'ils me montraient en ce moment.
Il suffisait d'accepter cette gentillesse telle quelle, et de réagir quand les mauvaises choses arriveraient.
'De toute façon, ils ne pourront pas vraiment me faire de mal.'
C'était un corps de bébé, alors c'est assez pénible d'utiliser mes pouvoirs, mais ce n'est pas comme si je ne savais pas m'en servir.
Alors je faisais exprès d'agir de manière encore plus insensible.
'Bien sûr, un tel miracle n'arrivera pas, mais......'
Il y avait juste une chose.
Puisque ce sont vraiment de bonnes personnes, s'ils se comportent en famille aimante jusqu'au bout...
'Ça veut dire que la fin sera douloureuse pour nous.'
D'autant plus si mon père est un homme trop gentil, comme je le pense, et si ma mère est une personne bonne, comme je l'ai vue jusqu'ici.
'Je mourrai avant d'atteindre vingt ans.'
C'était un destin inévitable auquel je ne peux pas échapper.
Je n'abandonnais pas docilement ma vie pour rien.
C'était parce que je vivais depuis très longtemps et que j'avais compris qu'il n'y avait aucun intérêt à me débattre.
Et........
'Je ne veux pas revoir le visage d'une bonne personne qui souffre......'
C'était juste une de mes nombreuses vies.
La seule personne qui m'ait donné de l'affection et qui, en pleurant, m'ait dit de ne pas y aller le jour de mon sacrifice.
C'était un souvenir lointain, mais comme c'était le seul, il restait dans ma mémoire de façon d'autant plus douloureuse.
« Il y a peut-être un autre moyen, alors... »
Cette personne n'était même pas de ma famille.
Ce n'était qu'une inconnue croisée brièvement pendant ma dernière année.
En si peu de temps, nous nous étions attachées et blessées l'une l'autre.
'Mais si mes parents devenaient comme cette personne...'
Peu importe si je suis la seule à être blessée.
De toute façon, j'y suis habituée.
En revanche, je ne voulais pas que d'autres soient blessés.
C'était bien mieux de se séparer de gens sans vergogne, comme dans ma quatre-vingt-dix-neuvième vie.
'C'est pour ça que je ne riais pas.....'
Je n'aurais jamais cru qu'ils s'en soucieraient autant.
'C'est vraiment étrange.'
Ça a même mis un homme sain d'esprit au bord du licenciement.
Le médecin a parlé à mon père d'une voix tremblante.
« C'est la vérité. Je suis prêt à parier tout ce que j'ai. La petite demoiselle est vraiment en bonne santé ! »
« Alors devrais-je vous retirer cette tête inutile ? »
Oh là là......
Mon père était donc quelqu'un comme ça ?
'Tant pis, on n'y peut rien.'
Je n'ai pas crié fort, parce que j'ai eu tellement d'expériences avec une épée sur la gorge.
Mais quand même, je ne peux pas laisser quelqu'un d'autre se faire briser la nuque.
J'ai rassemblé mes forces dans mon ventre.
Si j'essaie de dire quelque chose, ça sortira en pleurs de toute façon.
J'ai crié de toutes mes forces.
'Je suis vraiment en bonne santé ! N'embêtez pas cet homme qui subit une injustice !'
Bien sûr, le son qui est réellement sorti, c'était.
« Ouiiiiiin ! »
C'était le bruit d'un bébé qui pleure.
« Oh là là. Ma petite dernière. Tu as été supwise par la voix de papa ? »
« Anastasia, maman est là. Tu as été surprise qu'il n'y ait personne quand tu t'es réveillée ? »
Mes parents, qui étaient sur le point de dévorer le médecin il y a un instant, ont accouru vers moi avec des gestes devenus familiers.
Pendant ce temps, j'ai été un peu soulagée d'entendre le médecin souffler, comme un homme à qui l'on venait d'accorder la vie sauve.
Même si.......
« Mon bébé, tu avais une voix si forte et si jolie. »
« Papa aussi voulait entendre la voix de notre petite dernière. Je ne voulais pas te faire peur. »
Même si j'avais un peu honte de voir mes parents faire comme s'ils essayaient vraiment de calmer un bébé en pleurs.
C'était étrange, pourtant.
'...Jusqu'à maintenant, pleurer aussi fort a toujours provoqué de mauvaises choses.'
Depuis la toute première vie, la plus ordinaire, toujours.
« Qu'est-ce que tu as fait de si bien pour pleurer ? Si tu es tombée toute seule, tu te relèves toute seule. »
« Quelle plaie. Je devrais peut-être la tuer, tout simplement ? »
« Sainte, si l'on entend la voix du bébé à ce point, vous ne pensez pas qu'elle a assez de puissance spirituelle ? »
Voilà ce qui arrivait, mais......
'Pourquoi vous avez l'air si heureux quand un bébé pleure ?'
Avec ce visage soulagé, comme si ça leur faisait plaisir.....
J'ai senti quelque chose de chaud monter de mon ventre jusqu'à ma gorge.
Une sensation de larmes, inconnue, est montée sans que je m'en rende compte.
« Ouah, hiing...... »
C'était peut-être devenu une habitude, parce qu'il n'y avait plus de cri puissant, seulement un gémissement qui a fui.
« Oui, oui. Mon bébé. C'est rien. Maman et papa te protégeront. »
Ma mère a embrassé mon front et m'a tapoté le dos.
En sentant mes yeux cligner de nouveau sous ce contact chaleureux, je n'ai plus résisté et je me suis simplement posée sur l'épaule de ma mère.