« Maître ! Un refill ! Apportez encore de l'alcool ! »
« Hé hé, le frère démon a une sacrée descente, dis donc »
« Moi, l'alcool, ça me connaît, je suis costaud »
La nuit, Zion faisait son apparition dans une taverne qui connaissait une grande affluence même dans cette ville.
Les critères qui l'avaient poussé à choisir cet établissement étaient, primo, la grande variété d'alcools, et secundo, la large ouverture d'esprit de la clientèle qui accueillait aussi bien des démons que des hommes-bêtes ou n'importe qui d'autre.
« Ceci dit, les humains d'ici sont drôlement tranquilles alors que leur roi s'est fait trucider... »
« Bon, nous on n'y peut rien de toute façon, ce qui doit arriver arrivera. »
« Exact, et puis y a plein d'aventuriers dans cette taverne, ils gagnent leur vie à chasser des monstres donc ça les concerne pas trop. »
« Je vois... »
Au milieu de l'agitation des marchés et des transports, seul cet endroit restait comme d'habitude, et Zion pensa, à travers la conversation avec les clients avec qui il buvait sans s'en rendre compte, que c'était sans doute grâce à des gens comme eux qu'un tel état de fait, anormal en soi, pouvait se maintenir ici.
« Mais dis donc, frérot, t'es arrivé aujourd'hui dans cette ville ? Alors fais gaffe en rentrant la nuit. Tu risques de passer l'arme à gauche sans prévenir. »
« Hein ? Y a des Ghostman qui sortent ou quoi ? »
« Si c'était que ça, ils seraient déjà exterminés depuis longtemps. Nous aussi, on nous dit plus compétents que les mecs des autres villes, on va pas se laisser faire sans réagir. Le problème, c'est qu'il y a un tueur en série dans cette ville, dont la force et l'identité sont totalement inconnues. »
L'homme attrapa des pièces qui étaient près de lui et les posa une à une sur la table.
« Ces derniers jours, des cadavres de citoyens sont découverts consécutivement tôt le matin. Y aurait même des collègues bien connus parmi les victimes, paraît-il. Deux schémas : ceux qui ont été écrasés, et ceux qui ont été taillés en pièces. Dans tous les cas, mort instantanée, apparemment. »
« Hmm... Y en a qui font des trucs horribles, quand même. »
« Un pote à un pote à moi s'est fait avoir, lui aussi ! Mais qu'est-ce qui fout le camp, bordel ! »
L'autre homme vida son verre.
L'homme qui parlait de l'affaire n'avait pas bonne mine non plus.
« Hé oh, pas la peine de nous pourrir l'ambiance avec des histoires glauques pendant qu'on boit. »
« Ah, ah, désolé. C'est pas pour te menacer ni rien, c'est juste que l'idée qu'un type qui boit aussi bien que toi se retrouve dans de sales draps, ça me retourne l'estomac... »
« Hèh, moi, dans de sales draps... »
Zion vida d'une traite l'alcool qui débordait de son verre.
L'alcool semblait avoir un degré élevé, car les clients autour poussèrent des exclamations.
« Un type capable de me filer le sentiment du danger ? J'aimerais bien voir ça ! S'il existe, bien sûr ! »
Sous les acclamations des clients, Zion posa la main sur un autre chope.
***
« Hmm, un coupe-jarret, c'est ça ? »
« Oui. Donc s'il vous plaît, évitez de vous promener en ville trop tard le soir. Les environs de la taverne et de cette guilde sont animés même la nuit, donc c'est relativement sûr, mais dès qu'il n'y a plus personne, les incidents surviennent. »
« Je te remercie du conseil. De toute façon, je n'ai pas l'habitude de sortir au milieu de la nuit, alors je vais rentrer. »
« Oui, prenez soin de vous ! »
Renvoyée par la réceptionniste de la guilde, Lamina quitta les lieux.
Ce jour-là, elle avait accompli une quête de subjugation d'un gros monstre qui avait fait son nid près de la ville, et mis la main sur de quoi vivre en flânant pendant une semaine environ.
Sans doute parce que c'était une quête normalement dévolue à un groupe de plus de dix personnes, une fatigue assez marquée enveloppait le corps de Lamina.
(Avec ça, je devrais pouvoir dormir confortablement ce soir...)
Le soleil couchant s'apprêtait à disparaître, et elle marchait vers l'auberge sur un chemin passablement sombre.
Elle avait songé à lui trancher la tête au passage si le coupe-jarret dont on parlait à la guilde se montrait, mais par bonheur ou par malheur, il ne se présenta pas devant elle.
***
« Bon, tout le monde a l'air d'avoir fini par s'endormir. »
« Fallait pas forcément le faire en plein milieu de la nuit, non ? »
« Ce travail demande une concentration considérable... À cette heure-ci, personne ne viendra nous déranger. »
« Mouais... c'est vrai. »
« Allez, on se dépêche ! Y a jamais trop de temps. »
« C'est sûr. »
Quand la ville s'endormit, moi et Straw étions assis face à face sur le lit de la chambre.
Zion n'était pas encore rentré.
Il devait encore boire, ce gars-là.
Je l'ai jamais vu saoul, d'ailleurs...
Lamina doit dormir comme une souche dans la chambre d'à côté à cette heure.
Elle a l'avoir pris un travail pas mal costaud.
Je me demande ce que c'était que cet "échauffement".
Gulus est censé être dans la même chambre aussi... mais bon, peu importe.
« Bon, on commence. Allez, tends la main. »
« Ouais. »
« ... Désolé, les deux mains. »
« Dis-le avant. »
Au final, je tendis l'autre main aussi.
Straw la saisit de ses mains, et ferma les yeux.
« Toi aussi, ferme les yeux. À partir de maintenant, tant que je n'aurai pas dit d'arrêter, ne laisse surtout pas ta concentration se rompre. »
« Ouais... »
« D'abord, je fais couler ma puissance divine en toi. Pour l'instant, contente-toi de la ressentir. »
« ... »
Je sentis quelque chose s'écouler dans mon corps dépourvu de mana ou de quoi que ce soit.
Non, attends. C'est ————.
« Hé, Straw. »
« ... »
« Je sens rien. On dirait que j'ai plus de cœur. »
Je sentis mon cœur, mes émotions, se refroidir de plus en plus.
Déjà, tout m'était devenu parfaitement égal.
C'est... un truc que j'ai déjà goûté plusieurs fois, ça.
« C'est bien. La puissance divine ne peut être maniée que par un dieu. Autrement dit, tu es devenu un pseudo-dieu à l'instant. Un dieu ne possède pas d'émotions, car elles sont inutiles pour gouverner le monde. »
« ... »
« Tu n'arrives même plus à penser, hein ? Je lâche prise une fois. »
Les mains de Straw se détachèrent des miennes.
Au moment où la puissance divine quittait mon corps, je repris progressivement conscience.
Non, j'avais pas perdu conscience à proprement parler, mais c'est la formulation qui collait le mieux.
« Alors ? C'est quoi la sensation d'avoir plus d'émotions ? »
« C'est pas agréable. Mais du coup, t'as dit que les dieux ont pas d'émotions, pourtant toi et Clarasil vous en avez. Comment ça s'explique ? »
« Ah, nous, on a eu un temps qui donne le vertige. Quand on vit assez longtemps, il arrive que des émotions finissent par naître. »
« ... Elles naissent vraiment ? »
« Quoi ? Tu voudrais dire que t'as vécu plus longtemps que des milliers ou des milliards d'années ? »
Straw me demanda ça avec un sourire en coin.
Ça m'énervait, mais vu comment c'était dit, je pouvais rien répondre.
Mais si ça continue comme ça, même si j'ai la chance d'obtenir la puissance divine, je vais perdre mes émotions.
C'est inévitable, peut-être, mais j'aime pas ça.
« Rassure-toi, puisque tu vis avec des émotions, même si tu les perds, tu pourras les récupérer direct... enfin, j'en ai pas la certitude absolue. »
« ... »
« C-C'est quelque chose qu'on pourra régler après ! De toute façon, pour l'instant on répète ça, et on réveille la puissance divine qui est en toi ! »
« O-Ouais... »
De nouveau, on me saisit les bras et on me versa de la puissance divine, ce qui effaça à nouveau mes émotions, et je continuai à recevoir cette puissance dans un état de vacuité totale, comme annoncé.
***
« Ha... ha... Bien fait pour vous, bande d'idiots. »
Pendant que et les autres s'entraînaient, Gulus coupait ses cordes avec un couteau qu'il avait caché, et s'enfuyait.
Le couteau qu'il utilisait était un objet transmis de génération en génération dans la famille royale, qui change de forme en réagissant au mana d'un membre de la famille royale.
Il l'avait réduit à une taille minuscule et le cachait dans son corps, ne le sortant que quand nécessaire, donc c'est pas surprenant que et les autres ne l'aient pas repéré.
Simplement, c'est leur faute s'ils ont été trop confiants en pensant que les cordes imprégnées de mana tiendraient le coup.
Un tranchant qui se transmet dans la famille royale ne peut pas ne pas couper de la corde du commerce.
« Faut que je rentre à la capitale coûte que coûte... Ils ne m'ont pas tué, j'ai récupéré ma vie, je peux pas laisser ma lignée s'éteindre avec moi... »
Cette ville est grande.
Si je prends ce chemin un peu écarté de la grande rue, ça va me prendre un temps certain.
Par la grande rue, c'est tout droit jusqu'à la sortie, mais vu le risque élevé d'être vu par du monde, je n'ai pas le choix que ce chemin.
« Je sortirai de la ville avant le matin ! D'ici là ———— »
« Cible repérée. J'élimine. »
« He... »
Gulus retint involontairement son souffle.
Ce qui apparut soudain devant lui, c'était un géant dépassant allègrement les deux mètres.
Sa carrure était telle que la lune qui éclairait Gulus se trouva masquée.
« Reçu. Encore un pas de plus vers l'ambition de dame Clarasil. »
« Tch !? »
Sans qu'il s'en aperçoive, une femme se tenait maintenant droit derrière lui.
Elle était l'opposé total de l'homme devant, mais sa pression n'en était pas moins intense.
Il se retrouvait pris en sandwich par ces existences bizarres.
« Que le châtiment divin s'abatte sur l'être haï ———— »
« A-Arrêtez ! Je suis de la famille royale, moi !? Vous, normalement, vous pouvez même pas m'approcher... »
« Ferme-la, simple humain. »
« Tu p-peux pa ———— »
Le marteau du géant s'abattit.
Gulus, frappé par ce poing d'une robustesse incroyable, fut plaqué au sol, tout son être éparpillé, et rendit l'âme.
Un bruit considérable a dû résonner, mais pas un seul habitant de la ville ne s'en aperçut.
Le vent qui tourbillonnait autour d'eux n'avait pas laissé la moindre note s'échapper.
Mais les regards, eux, ne s'en laissèrent pas conter.
« Qu'est-ce que vous foutez, vous ! »
« Hé ! C'est pas les coupe-jarrets dont on parle, eux !? »
Ceux qui apparurent sur place étaient le duo d'aventuriers qui buvait avec Zion à la taverne.
Pour protéger leur ville précieuse, ils s'étaient préparés et avaient commencé leurs rondes de nuit dès ce jour.
À ce moment-là, d'autres aventuriers faisaient la ronde ailleurs, mais on ne peut dire que ceux-ci ont eu la malchance de tomber là.
« Encore un être haï qui apparaît. »
« Cette fois, c'est moi qui ferai justice. Justice pour l'être haï... »
« Qu'est-ce que tu marmonnes ! Vous avez mis le bordel dans la ville à longueur de temps !... Je vais vous buter ! »
« On y va ! »
Les deux dégainèrent leurs épées et foncèrent sur les auteurs des affaires de coupe-jarrets.
« C'est gênant. »
Mais leurs jambes furent soudain tranchées et s'envolèrent.
Leurs corps, privés de soutien, s'effondrèrent au sol.
« Ah, heu ? »
« H-Hii ! »
Du sang jaillit de leurs jambes.
Et l'instant d'après, leurs têtes volaient.
Ils avaient les yeux écarquillés, sans même réaliser qu'ils étaient morts.
Elle s'était contentée de rester debout.
« Pathétique... Les humains sont donc aussi fragiles que ça ? »
« À ce niveau, ça ne vaut pas la peine d'embêter cette personne. Celui qui est actuellement le plus proche des <Sept Épées Sacrées>... Pour le bien des êtres haïs à venir, continuons à nous cacher dans cette ville pour l'instant. »
Les deux... non, les deux lames disparurent dans la nuit de la ville.
Et de nouveau, quelque part, un cri inaudible résonna ————.