Elle fit la rencontre de ce dragon, incarnation du désespoir, il y a environ trois ans.
La période où elle agissait de concert avec son maître et les autres était bel et bien révolue, et alors que sa puissance grandissait à vue d'œil, elle s'apprêtait enfin à élever son rang au niveau S.
C'est à ce moment-là qu'une demande pour l'examen de promotion au rang S fut affichée à la guilde. Son contenu : « l'élimination d'un wyvern unique ». C'était assez classique pour un examen de rang S, au point que les aventuriers de rang S ou supérieur sont parfois surnommés « ceux qui chassent les dragons ».
Pour la subjugation d'un dragon, l'action en solitaire est en principe interdite. Le dragon fait indéniablement partie des trois espèces les plus puissantes parmi les races habitant ce monde. On dit même qu'à moins d'atteindre le rang SSS, l'abattre seul est impossible. Cela montre bien l'écart qui sépare le rang SS du rang SSS, mais laissons cela de côté pour l'instant.
Elle ne fit pas exception à la règle et accepta la mission avec des aventuriers de rang A avec qui elle était assez proche. En chemin, elles s'imaginaient déjà au rang S et avaient le sourire aux lèvres, mais dès leur arrivée sur les lieux, elles frissonnèrent d'effroi.
Sur place se trouvait un unique wyvern. Il semblait avoir quitté son nid après avoir détecté leur approche. Le dragon les toisa d'un regard, puis battit ses ailes gigantesques pour s'envoler. Les écailles d'un rouge vif qui recouvraient son corps étaient d'une beauté si saisissante qu'elles clouaient le regard de tous les êtres vivants, et sa simple présence, sa prestance, donnait envie à n'importe quoi de s'agenouiller instinctivement.
Ce qu'elles ressentirent, ce fut un sentiment d'impuissance accablant. L'attitude insouciante où elles s'amusaient à rêver de leur avenir avait complètement disparu ; elles ne pouvaient que regarder, hébétées, cette « beauté » dévorante.
Sans doute les jugea-t-il importunes, car le dragon poussa soudain un rugissement, battit encore plus fort des ailes et fonça sur elles. Face au dragon qui descendait griffes en avant, les membres présents restèrent paralysés.
Arise... sauf elle...
« U, uoooooo !! »
Faisant trembler son corps recroquevillé par la peur, Arise dégaina la rapière qu'elle portait à la ceinture. Elle fit courir sa mana le long de la lame et lança une épée volante non pas pour trancher, mais pour transpercer.
L'épée volante qui fendait l'espace en ligne droite était la plus aboutie qu'elle ait jamais réalisée. Cette attaque capable de percer un trou dans n'importe quel monstre ordinaire atteignit bel et bien le visage du dragon.
Mais ce fut tout.
Le dragon, transpercé au visage, ne montra pas la moindre hésitation, atterrit au sol et balaya Arise, qui était la plus proche, comme on balaye un déchet.
Arise roula au sol, accompagnée d'une douleur qui faillit lui faire perdre connaissance. Elle abattit plusieurs arbres sur son passage et, quand elle reprit ses esprits, elle se trouvait à près de cent mètres du dragon.
La raison pour laquelle Arise avait pu bouger tenait sans doute au fait qu'elle avait été entraînée par ce héros pas comme les autres. Lors de leurs entraînements, il lui infligeait constamment une pression équivalente à celle d'un dragon. Au début, elle en perdait les moyens et s'évanouissait presque à chaque fois, mais force est de constater qu'à force de répéter l'expérience, on s'habitue ; elle-même avait conscience d'être devenue très résistante à l'intimidation. C'était en grande partie pour cela qu'elle avait pu bouger sur place.
Mais pouvoir bouger ne signifiait pas qu'elle puisse faire face au dragon toute seule. Le fait d'avoir été projetée si loin et si violemment en était la preuve. Les os de son bras étaient brisés, ceux de sa jambe pulvérisés. Arise n'était déjà plus en état de bouger.
Tout en ressentant de la colère contre elle-même qui n'avait aucune aptitude pour la magie de soin, elle maudissait son bras qui ne pouvait même plus tenir une épée. Une large entaille, on ne savait d'où elle venait, lui lacérait l'épaule, et le sang en jaillissait sans fin. Comme pour y déverser sa rage, elle y posa une main enveloppée de flammes.
« Uu... »
Tout en laissant échapper un gémissement, elle versa des larmes de frustration.
...Au coin de son champ de vision, elle vit ses camarades qui l'avaient accompagnée se faire dévorer.
Elle se brûla, mais parvint tant bien que mal à arrêter l'hémorragie.
...À l'instant, un autre camarade fut écrasé sous la patte du dragon.
Arise parvint tant bien que mal à se relever et tenta de porter secours...
...La guerrière gaie et pleine d'entrain se fit transpercer par une griffe gigantesque.
Ses jambes ne répondirent plus et elle s'effondra. Elle tenta d'amortir sa chute, mais ses bras n'avaient plus de force, et elle s'écrasa au sol tel quel.
...La mignonne magicienne, plus douée pour le soutien que pour l'attaque, fut réduite en bouillie sous la queue.
Elle envoyait sans cesse l'ordre de bouger à tout son corps, mais celui-ci ne montrait aucun signe d'obéissance. C'était normal : son corps refusait instinctivement. D'affronter ce dragon... De commettre l'acte suicidaire d'aller droit à la mort.
Et enfin, ce moment arriva.
« A... »
Aujourd'hui, ils étaient six sur place, Arise comprise. Actuellement, quatre étaient morts.
Et... le dernier, cet épéiste au grand cœur qui buvait toujours avec gouaille et riait sans cesse...
...Vint d'être dévoré.
Au final, le dragon regagna son nid tel quel, laissant Arise seule sur place. Le visage du dernier épéiste lui tourna en boucle dans la tête, et les larmes jaillirent.
Il la regardait, Arise, avec des yeux qui semblaient s'accrocher à quelque chose. Ses yeux disaient : sauve-moi.
C'est là l'origine de son traumatisme. Une défaite écrasante face à une puissance écrasante, la disparition de ses camarades. On apprit plus tard que le dragon qu'elles avaient rencontré n'était pas la cible de la subjugation. L'information était parvenue à la guilde après le départ d'Arise et des siennes.
Apparemment, le dragon qui devait être la cible avait été tué par un dragon de rang supérieur, et ce dernier s'était installé dans ce nid. En d'autres termes, elles étaient censées affronter un dragon de rang bien inférieur.
Comme elle avait été projetée hors du territoire du dragon dès le début, elle avait apparemment échappé à la dernière attaque pour cette raison.
Arise, qui ne pouvait pas savoir cela, en vint à croire que le dragon l'avait jugée trop faible pour valoir la peine d'être tuée.
Tandis qu'elle regardait le dragon repartir satisfait après avoir exterminé les intrus, elle perdit conscience, submergée par l'impuissance et la terreur.
Elle fut ensuite secourue par un marchand attiré par le tumulte, et ses blessures soignées par magie de guérison. Cette affaire fit de la négligence de la guilde un petit scandale, et Arise reçut une forte somme pour acheter son silence.
On lui dit que l'examen de promotion au rang S serait réaffiché plus tard, mais elle n'était déjà plus en état mental pour viser le rang S. Arise, qui connaissait désormais la terreur du dragon, n'avait plus la force d'esprit pour lui faire face à nouveau.
Arise quitta la ville sans en parler à personne et revint dans ce village. Chaque fois qu'elle saisissait sa rapière, la scène de ce jour lui revenait, et pendant un moment elle ne put s'entraîner correctement, ce qui affaiblit sa force. Mais récemment, elle était parvenue à estomper peu à peu cette peur. Parce qu'elle avait rencontré un homme nommé Rameru, qui l'avait encouragée.
Mais la peur estompée n'avait pas disparu pour autant...
***
« A... aa... »
Les jambes d'Arise tremblaient de peur.
Le dragon qui volait au-dessus du village regardait les villageois avec des yeux colériques, les terrassant par sa pression écrasante. Le dragon baissa peu à peu d'altitude, puis atterrit dans le village. Les maisons sous son corps massif s'effondrèrent, et les villageois frémirent d'effroi.
« Là-bas, il y a un enfant qui ne peut pas bouger à cause de la maladie !! »
Quelqu'un cria. Les autres villageois, paniqués par l'attaque soudaine du dragon, s'enfuirent dans toutes les directions. Les soldats en stationnement dans le village restèrent tout juste sur place, mais pas un seul ne montra l'intention d'aller secourir cet enfant.
Il faut fuir...
Arise ne faisait pas exception. Les deux caractères « fuite » traversèrent son esprit. À en juger par l'apparence, ce dragon semblait être un individu du même niveau que celui qui les avait piétinées il y a quelques années. La couleur de ses écailles était différente, mais sa silhouette majestueuse rappelait vaguement le dragon d'alors.
Le dragon promena son regard alentour comme pour chercher une proie, bougea le cou. Et... ses yeux croisèrent ceux d'Arise.
« A... »
Une voix dépourvue de force s'échappa d'elle. L'expression « une grenouille fixée par un serpent » convenait parfaitement à la scène.
Le dragon ayant trouvé sa proie, fit un pas en avant, l'œil toujours colérique.
« L'enfant est encore en vie !! »
À ce moment, quelqu'un cria ainsi et se lança vers le dragon... plus exactement vers la maison écrasée sous lui.
« Ra, Rameru !! »
Ce qui s'élança sans même dégainer son épée, c'était le soldat du village, Rameru, qui portait des sentiments à Arise. C'était toujours ce genre d'homme. Dès qu'un villageois était en danger, il allait l'aider sans se soucier de sa propre force ni de sa position. Pour le dire bien, c'était du courage ; pour le dire mal, de la témérité... Il répétait ce genre de choses. Pourtant, jusqu'ici, Arise intervenait toujours pour que ça se termine bien.
Mais cette fois seulement, c'est différent.
Le dragon le remarqua et posa son regard sur lui.
Juste cela suffit à arrêter ses mouvements. Lui, toujours si courageux et téméraire, immobilisé par un simple regard...
Tel est l'écart entre les humains et les dragons. La différence de puissance écrasante broie d'abord l'esprit. Sa force mentale se brisa avant même qu'il ne puisse faire face à la peur comme d'habitude.
Et il n'y a pas de cible plus facile dans cette situation qu'un humain qui a cessé de bouger.
« Fu... Fuis !! »
Arise cria, oubliant sa peur. Mais sa voix n'atteignit pas Rameru, qui fixait le dragon hébété, et il ne s'enfuit pas.
Le dragon balaya son bras comme pour chasser la poussière. Un coup de vent violent naquit du mouvement et repoussa le corps d'Arise. Incapable de garder les yeux ouverts dans la bourrasque, elle se couvrit le visage de ses bras et ne put qu'entrouvrir les paupières.
...La silhouette de Rameru n'y était plus. Quand le vent cessa et qu'elle put enfin le chercher correctement, il tomba du ciel.
« Ra... Ra... meru »
On ne savait pas jusqu'où il avait été projeté, mais il s'était écoulé un long moment entre sa disparition et sa chute. Celui qui s'écrasa à côté d'Arise avait le bras tordu dans une direction innaturelle, et un flot de sang s'écoulait sous son armure. Et face à lui qui ne bougeait plus d'un millimètre, Arise ne put s'approcher. La vie de Rameru était déjà éteinte. Le fait qu'elle ne sente plus sa mana en était la preuve. Arise eut peur de retirer son armure pour le confirmer.
Par sa faute, un camarade était à nouveau tué par un dragon.
Pourtant, ce qui bouillonnait en elle était différent de l'époque.
« ...Comment oses-tu... »
Arise dégaina sa rapière et fit un pas en avant.
« Comment oses-tu... avoir fait ça à Rameruuu !! »
Le visage teinté de colère, Arise se lança à une vitesse folle. La peur n'y était pas, il n'y avait que de la colère pure. La présence de Rameru était si grande en elle qu'elle avait balayé la peur. À ce point, elle était attirée par lui.
« Aaaaaaa !! »
Face à cette injustice écrasante, Arise mitrailla des flammes avec sa magie sans incantation, qu'elle maîtrisait mal. Le dragon, on ne sait ce qu'il pensa de cette attaque sans aucune gestion de mana, la reçut de plein fouet et commença à s'envoler.
« Ne fuis paaas !! »
Vers le corps massif qui s'élevait, elle bondit en frappant le sol et enfonça sa rapière dans son visage.
Mais...
« Chikushou !! »
La rapière se brisa net au milieu dès qu'elle toucha les écailles. Arise, bien qu'ayant perdu son arme, muselée par sa colère, agissant par instinct, saisit la pointe de sa rapière qui flottait en l'air et la planta dans l'œil du dragon.
« Gugyaaaaa !! »
Un cri de dragon qu'elle entendait pour la première fois. Arise, qui avait crevé un œil, ne s'en réjouit pas et tenta d'enfoncer les restes de sa rapière qu'elle tenait de l'autre main dans l'autre œil du dragon.
« Gaa !! »
« Chii !! »
Mais le dragon l'en empêcha en secouant la tête. Projetée en l'air, Arise redressa sa posture en plein vol et atterrit. Et au même instant...
« Uooooo !! »
Elle frappa à nouveau le sol et fonça droit devant le dragon. Elle brandit les restes de sa rapière pour les planter dans l'autre œil, mais cette fois, le coup de patte du dragon la fit échouer.
Frappée latéralement par le bras gigantesque, elle fut projetée sur le côté et traversa plusieurs maisons avant de s'arrêter.
« Ga... haa... haa... »
Dans une maison dont les habitants avaient déjà évacué, Arise cracha du sang. Elle eut un sourire amer en pensant qu'elle avait vraiment de la chance de ne pas être morte.
(Je savais que je ne pouvais pas gagner... ha, c'est frustrant.)
La différence de force était évidente, elle savait qu'elle ne pouvait pas gagner. Pourtant, au moment où l'être cher fut blessé, elle s'aperçut que son corps bougeait de lui-même. Quand ses camarades avaient été tués, il n'y avait eu que la peur. Mais cette fois, c'est différent.
(À ce point... j'étais attirée par cet homme, hein.)
Son cœur avait dû être si accaparé par Rameru qu'il avait recouvert la peur. C'est pourquoi... la frustration montait. De ne pas pouvoir venger l'être qu'elle aimait.
« Encore... je peux bouger ? »
Heureusement, son corps n'était pas totalement brisé. Elle pouvait à peine bouger, mais quelques côtes devaient être cassées...
« Si je peux bouger... »
Elle fouetta son corps douloureux et se mit à courir. Ce niveau de blessures, à l'époque où Arise était avec et les autres, c'était du quotidien.
Elle jaillit de la maison et courut vers le dragon qui flottait encore. Le dragon lui tournait son unique œil teinté de rage, mais Arise l'ignora et continua de courir.
Le dragon battit des ailes pour tenter de la souffler avec le vent généré. Mais elle ne s'arrêta pas. Elle remua désespérément ses jambes renforcées par la mana et continua d'avancer.
Face à cela, le dragon ressentit une irritation grandissante et accumula de la mana dans sa gueule. C'était la posture de leur arme typique raciale, le « Breath ». Certains crachent du feu, d'autres lancent un rayon destructeur, mais les spécimens de haut rang ont assez de puissance pour demi-détruire une ville.
Et ce dragon en est un.
« Ha... Le Breath... c'est vraiment trop fort. »
L'énergie rassemblée autour de sa gueule était visible même de loin. Une quantité de mana qui semblait équivaloir à plusieurs fois la sienne s'y trouvait.
Elle n'arrivera pas à temps, il tirera avant qu'elle n'approche. Arise en avait la conviction. Une fois qu'elle le comprit, sa course s'arrêta naturellement. Une attitude de résignation.
« Mais... le village seul... je le protégerai. »
C'était pour ce village qu'elle était devenue forte. Pour protéger ce village. Pour rassurer ce village menacé chaque jour par la force des monstres environnants. Probablement, si ce Breath était tiré, non seulement elle, mais le village entier disparaîtrait.
« Juste ça, aaaaa !! »
Arise fit circuler toute la mana qui lui restait dans son corps. Le Breath du dragon la visait. Alors si elle pouvait tout recevoir...
(Bon, impossible, hein.)
Sa mana restante était dérisoire... pensa-t-elle. En réalité, c'était exact.
Mais si elle pouvait ne serait-ce qu'un peu faire office de bouclier, peut-être qu'une partie du village survivrait.
La peur était déjà surmontée, il n'y avait plus rien à craindre.
(Si je devais avoir un regret... ce serait de ne pas pouvoir donner l'hydromel à mon maître.)
À penser ça dans un moment pareil, Arise pouffa.
« Désolée, Maître, d'être une disciple faible. »
« Ah, c'est sûr, idiote disciple. »
« ...Eh ? »
« Goaahhh !! »
Au moment où Arise laissait échapper une voix bête, un torrent d'énergie jaillit de la gueule du dragon.
« T'as oublié les préceptes de l'aventurier version moi ? Je t'l'ai dit, non ? La résignation est interdite... c'est ça !! »
Le flux principal, le rayon, changea soudain de trajectoire pour partir droit vers le haut. Il disparut dans le ciel, et s'évanouit sitôt l'énergie du dragon épuisée.
« Aaah, ces temps-ci, j'arrive trop souvent en retard... »
« Ma, Maître !! »
Là se tenait l'homme le plus loin du héros dans ce monde, et pourtant le plus proche, .