Au cœur même du continent des démons, dans une forêt relativement centrale, un village subissait l'assaut d'une menace certaine.
« Changez ! »
« Ouais ! »
« Gryaaaah ! »
Un homme robuste en armure recula sur l'ordre. Un autre soldat s'engouffra immédiatement à sa place et réceptionna de son épée l'abattement hurlant de la créature difforme. Le coup était lourd ; le soldat plia involontairement les genoux.
Derrière l'être difforme, d'autres formaient une file. Leur nom : <Lézard-Homme> — des monstres de rang B connus pour garder les nids de dragons. Ils culminent à deux mètres cinquante, leur torse recouvert d'écailles porte des bras épais qui serrent des sabres courbes. Leur tête aまさciisément la forme d'un dragon, et de la bave s'écoule entre leurs dents acérées.
Les Lézard-Hommes attaquaient présentement un village. Mais grâce aux directives d'un aventurier de rang A présent sur place, une riposte rapide avait été mise en œuvre, les clouant là, incapables de percer jusqu'au village.
Cette riposte consistait à rétrécir l'entrée par de la magie de terre. Le village, comme celui visité par quelques jours plus tôt, était ceint de murailles. Les habitants devaient être compétents, car leur solidité ne laissait rien à désirer. La seule issue pour franchir l'enceinte était la porte principale face au village. Autrement dit, tenir ce point unique suffisait à protéger le lieu.
« Ne bouge plus, Rameru ! »
« Tch ! Arisé-san ! »
Toujours à genoux, mais maintenant l'assaut du Lézard-Homme, le jeune homme nommé Rameru reçut la voix de la femme armée d'une rapière qui arrivait derrière lui. Rameru figea ses mouvements comme ordonné, tandis qu'Arisé, celle qui tenait la rapière, commençait à élever son pouvoir magique pour entamer une incantation.
« Perce l'ennemi de ta flamme furieuse et courroucée !! <Lance de flammes> !! »
L'énorme lance de feu jaillie de sa main tendue passa au-dessus de la tête de Rameru, arracha la tête du Lézard-Homme et transperça d'un trait les congénères qui se tenaient derrière.
« Comme attendu, Arisé-san ! ! »
« C'est flatteur, mais pour plus tard !! Compte sur moi pour le couvert ! ! »
« Oui ! ! »
Arisé achevait les Lézard-Hommes à la rapière aux reflets argentés. Tantôt elle déversait des flammes par la magie, réduisant le nombre d'assaillants.
Celle-ci était l'unique aventurière de rang A du village, ainsi que sa soldate attitrée : Arisé Ifrîl. Le temps où elle sortait pour la défense était, pour les Lézard-Hommes, l'heure du désespoir.
***
« Teyah ! »
« Gyi ! ! »
Le poignard d'Amer atteignit la tempe d'un Gobelin, monstre de rang E, et le fit taire. Digne d'un aventurier de rang C, ses mouvements étaient assez légers. Le fait qu'il manie un poignard les rendait encore plus fluides, agréables à l'œil.
« Belle maîtrise du poignard. »
« Fuu… merci. »
Je m'adressai à Amer qui reprenait son souffle. Cela faisait deux jours que nous avions quitté la ville, aussi s'était-il passablement familiarisé avec nous. La preuve : il avait abandonné le langage poli forcé pour parler normalement.
Nous progressions à présent au cœur d'une forêt dense. Le village d'Amer se situe à trois jours de marche aller, deux jours et un peu en forçant le rythme. Heureusement, les monstres n'étaient pas bien forts, si bien qu'Amer seul suffisait amplement.
Et grâce à cette progression sans encombre, la destination était ormai proche.
« Attendez-moi, hydromel, j'arrive pour vous sauver. »
« Toi, tu ne penses qu'à ça… »
Ne t'étonne pas, Léviathan, toi aussi tu deviendras accro si tu y goûtes.
« Le village… j'espère qu'il est sain et sauf… »
« Ça ira, avec une défense comme ça. »
D'après Amer, le village est ceint de murailles comme le précédent, avec une unique entrée frontale. On resserre cette entrée par magie de terre jusqu'à ne laisser passer qu'un Lézard-Homme à la fois. Leur intelligence est limitée : s'ils voient un trou par où un seul peut passer, ils n'essaient pas de détruire le reste du mur. En revanche, s'on bouche tout, ils le démolissent pour entrer. C'est une idée de l'unique ancien aventurier de rang A du village, Arisé, plutôt ingénieuse.
Mais ce nom, Arisé… je l'ai déjà entendu quelque part…
« Dis, c'est quoi comme type, cet Arisé ? »
« Euh ? Et ben, une belle fille aux cheveux roux, qui manie la rapière… elle excelle dans la magie de feu… »
— Ça ressemble vachement à une connaissance…
« Elle est super gentille… et classe, et fière, et réservée… je l'admire vachement… »
— Hein ? En fait, ça ne colle pas. L'Arisé que je connais était une gamine violente et insolente, et sa force ne se limitait pas au rang A. J'espère qu'elle va bien.
« Ah… on y est, vous deux, là c'est mon village. »
Ce qui apparut dans la forêt, ce fut un mur de terre. La forme typique des villages du continent des démons.
Nous accélérâmes le pas derrière Amer, naturellement, vers la façade du village.
En approchant de l'entrée, les silhouettes des monstres qui l'assaillaient devinrent distinctes.
« Ils fourmillent comme des fourmis… bon, ben, commençons par sécuriser le village. »
« Hein ? »
À mes mots, Amer se retourna avec un air qui demandait « pourquoi ? ». Il voulait peut-être qu'on file direct au nid de dragons, mais je ne pouvais pas laisser le village être anéanti pendant que je me bats. Sinon, pas d'hydromel.
Je sortis Kuromaru de mon sac magique, dépassai Amer et me jetai sur les Lézard-Hommes.
« C'est de la désinsectisation ! ! »
Je taillais en pièces ceux qui me repéraient. Les écailles de dragon ne valaient rien face à Kuromaru ; un seul coup tranchait plusieurs cous.
« Gugyao ! ! »
À l'inverse, les sabres courbes abattus ne m'atteignaient pas, tranchant le vide. L'instant d'après, le torse était fendu, la vie arrachée. Cette boucherie dura un moment, jusqu'à ce qu'aucun monstre ne reste autour de moi.
« Qu… qu'est-ce que c'est que ça… »
Après avoir nettoyé les Lézard-Hommes aux abords, un jeune homme s'avança depuis le village, abasourdi. Derrière lui suivait une femme aux cheveux rouges ondulés.
« Frère ! »
« Woah ! ? A, Amer ! ? »
Amer, qui nous avait rattrapés, sauta au cou du jeune homme. Celui-ci recula de quelques pas mais la réceptionna, la regardant stupéfait. Vu le « frère », ils sont frère et sœur. Effectivement, les traits se ressemblent.
« C'est toi qui as abattu ces Lézard-Hommes ? »
« Ouais. »
La rousse m'adressa la parole.
— C'est sûr, je la connais, celle-là.
« Je vois. Tu es l'aventurier qu'Amer a été chercher. Vu le combat tout à l'heure, tu as au moins la force du rang S. »
« Disons. Au fait, toi… tu es toujours la pleurnicheuse Arisé ? »
À ma question, la femme devint écarlate d'un coup et porta sa rapière en garde.
« Vo, vous… où avez-vous entendu ce nooooom ! ! ! ! »
« Cho ! ? Arisé-san ! ! »
L'atmosphère digne d'un instant plus tôt fit place à une fureur — ou plutôt une honte — qui dressait les cheveux sur la tête. Arisé s'élança d'un pas puissant et lança une estocade de tout son poids.
« Hop. »
Je la coinçai entre les doigts de ma main gauche et la déviai sur le côté. Profitant de son élan, je balayai ses jambes et la plaquai au sol. Quand elle tenta de se relever à quatre pattes, je m'assis sur son dos.
« Vous ! ! M'avoir infligé une telle humiliation, vous ne croirez pas en rester là… ! ! ! »
« Depuis quand mon élève pointe-t-il l'épée sur son maître ? Cette pleurnicheuse. »
« Ku… encore ce nom… hein ? Maître ? »
Je me relevai, brandis Kuromaru sous son nez.
« Aventurier de rang SSS, . Enchanté, aventurière de rang A, Arisé-san ? »
« Bi, bienvenue… Maître. »
Mon ancienne élève, Arisé Ifrîl, face à mon sourire canaille, montra des larmes nées de la peur — qu'elle n'avait sans doute jamais montrées — et, avec un sourire forcé, m'appela du nom d'autrefois.
***
C'était à l'époque où je voyageais sur le continent des démons avec ces trois-là — — — —
Dans une guilde d'aventuriers, alors que nous cherchions du boulot pour renflouer la caisse, une gamine rousse incroyablement insolente s'était incrustée. Ses longs cheveux roux bouclaient légèrement, son armure neuve à peine digne de ce nom, la poignée de son épée ne portait même pas de trace de main.
Cette débutante évidente avait coupé la file devant nous et tendu la main vers une requête de rang S. Naturellement, le guichet l'avait recalée, mais elle avait geigné : « Je suis forte, je peux le faire ! ! » en faisant un caprice. Les voyous aventuriers présents étaient sur le point de lui mettre la main dessus, alors je m'approchai d'elle et dis :
« Si tu me bats, je te laisse prendre cette requête S. »
À ces mots, elle cessa de geindre, afficha soudain un sourire ravi et accepta le défi.
« Je ne perdrai pas contre un mec chétif comme toi ! ! »
Face à cette provocation, je ressentis une pointe d'irritation et la mis en pièces — — — — non, je lui fis comprendre l'écart de nos forces. Mon niveau d'alors était SS, je me retins juste assez pour qu'elle sente qu'elle servait de jouet.
Elle fut mise en lambeaux, incapable de crier de douleur, se mit à pleurer. Je lui soignai les blessures par magie et la mis dehors. Le grand événement du jour s'acheva là.
Le lendemain, elle réapparut à la guilde.
« S'il vous plait ! ! Faites de moi votre disciple ! Non, s'il vous plait ! ! »
Nous étions venus rendre compte d'une mission, et nous fûmes stupéfaits. Naturellement, c'était embêtant, alors je refusai, mais elle insista désespérément. Elle s'accrochait en hurlant qu'elle voulait devenir forte pour protéger son village. C'était vraiment chiant et pénible, mais je finis par me dire que tant que je ne l'acceptais pas, l'emmerde continuerait.
« -sama, prenez-la comme disciple déjà ! ! »
« C, c'est ça ! ! »
« Moi aussi je le pense. »
Mes trois compagnons finirent par craquer et se mirent à me supplier à leur tour. Même la nuit à l'auberge, elle restait en dogeza devant la porte…
Bref, je devins son maître, et elle m'accompagna quelque temps.
— — — — C'est ainsi qu'est née Arisé Ifrîl.