―――――― Comment on s'en débarrasse, lui ?
Je murmure en regardant le calmar géant qui flotte à la surface de la mer devant moi.
Depuis ce moment-là, nous avons progressé sans encombre et nous sommes déjà arrivés à un point d'où l'on peut apercevoir le continent des démons. Juste au moment où l'arrivée semblait imminente, ce calmar a jailli de la mer.
« C'est un kraken, de classe A. »
Le kraken, ce monstre pieuvre réputé pour attaquer instantanément toute créature qui pénètre dans son territoire. Fidèle à sa réputation, nous avons été attaqués dès que nous sommes entrés dans cette zone maritime ―――――
« Il m'agaçait, son attitude à se croire propriétaire de la mer. »
―――――― Au moment où son corps, grand comme un immeuble, est apparu devant nous, une balle d'eau lancée de la bouche de Léviatha a percé un trou dans son manteau.
Le kraken, un trou béant en son centre, s'est débattu un instant avec ses dix tentacules géants avant de rendre l'âme quelques secondes plus tard.
Une extermination en quelques secondes, littéralement.
« Je savais qu'aucun monstre marin ne pouvait te battre... mais de là à le régler en quelques secondes... »
« Je suis une déesse de la mer, voyons ? C'est normal, ça ! »
Sa voix est si fière qu'on entendrait presque un « eh hen » satisfait.
Ne voulant pas l'encourager davantage, je passe l'éponge d'un ton léger.
« Oui oui... du coup, on en fait quoi ? »
« ...Bah, on pourrait le manger, non ? »
« Hein !? C'est comestible !? »
Une proposition alléchante jaillit de la bouche de Léviatha, qui avait l'air boudeuse, et je fixe le kraken sans le vouloir.
Un calmar, hein...
« ...On pourrait en faire des anneaux de calmar. »
« Oh~... Ça fait un bail, le continent des démons. »
« M-moi, c'est la première fois... »
Pour éviter les regards, nous n'avons pas contourné par le port, mais avons atterri sur une plage déserte.
Ruri, qui a descendu la première, regarde nerveusement autour d'elle.
Je saute à mon tour de la tête de Léviatha et ressens une atmosphère nostalgique.
Contrairement au continent des humains, la quantité de mana dans l'air est bien plus importante. On dit que c'est parce qu'ils grandissent dans cet environnement que les démons sont des spécialistes de la magie.
« Moi, j'viens souvent quand je m'ennuie, alors c'est pas nouveau. »
« Hm ? »
Une voix vient de derrière. Je me retourne et aperçois une jeune fille aux cheveux bleu clair lisses. Elle a un style parfait, comme un mannequin, et bien que sa poitrine ne soit pas très volumineuse, son visage est d'une beauté qui fait oublier ce détail. Le nez droit, de grands yeux dont l'iris est rouge. Elle porte ce qu'on appelle au Japon un jinbei, de couleur bleu clair. En bas, un short ample d'où dépassent des jambes blanches séduisantes.
« Quoi, tu viens aussi, Léviatha ? »
« Puisque tu es rentré, rester à ne rien faire dans la mer, c'est chiant. En plus... si tu vas voir le roi démon, j'ai aussi un petit truc à régler... »
...On dirait qu'il y a une histoire là-dessous, mais de mon côté, il n'y a aucune raison de refuser.
Comme on le voit, elle peut utiliser la compétence 〈Humanisation〉. Ce n'est pas rare chez les monstres de classe SSS, c'est même assez courant. Apparemment, elle conserve une force équivalente à sa forme normale, mais sa particularité de déesse de la mer fait que ses stats chutent au niveau classe S dès qu'elle sort de l'océan. Même comme ça, un monstre de classe S est assez rare pour qu'on puisse compter sur elle comme force de combat.
« Et toi, Ruri, ça va ? »
« C-c'est bon... mais vous venez vraiment jusqu'à Evil Barrow avec moi ? »
« Moi aussi j'ai des affaires là-bas, et je suis censé être ton garde-du-corps, après tout. »
Ruri semble s'inquiéter de m'entraîner dans sa rencontre avec le roi démon.
Mais de toute façon, j'avais l'intention d'aller le voir, et même si c'est un peu flou dans ma mémoire, je suis là pour protéger Ruri. Il n'y a que des avantages à y aller ensemble, aucun inconvénient.
« Bon, on y va à trois... par quoi on commence ? »
Le ciel est teinté de pourpre, preuve que le trajet a duré quatre heures.
Il faut préparer le bivouac, et j'aimerais bien cuisiner le kraken stocké dans mon sac magique quelque part.
S'il y a un village dans le coin, ce serait l'idéal...
« Dans ce cas, y'a un village pas loin où ma gueule passe. En fait, c'est pour aller là-bas qu'on a atterri ici. »
« Ah bon ? Alors guide-nous. »
« Compte sur moi. »
Léviatha commence à marcher en tête.
La destination est une forêt inquiétante où poussent des arbres tordus.
Après quelques minutes de marche dans le bois, des bâtiments en bois noir apparaissent entre les troncs.
D'après Léviatha, ils sont construits avec les arbres de cette forêt. En y regardant de près, ces arbres tordus sont bien d'un noir intense. D'ailleurs, comment font-ils pour utiliser ce bois en construction... ?
En approchant, on voit une haute palissade en bois entourant le village. Le continent des démons regorge de mana, donc les monstres y sont puissants ; c'est pour se protéger de leurs attaques qu'ils ont bâti ça.
―――――― Halte !
À mesure que le village se dévoile entièrement, l'homme qui garde la porte nous intime l'ordre de stopper.
Il est vêtu d'une armure grise et tient une lance bien entretenue.
« C'est moi. Vous nous laissez passer ? »
« Oh... Pardonnez-moi, déesse de la mer. Et ces personnes ? »
« Mes amis. Vous les laissez passer aussi ? »
« S'ils sont les amis de la déesse de la mer, on ne peut pas refuser. Entrez, je vous en prie. »
« Merci. »
On dirait vraiment qu'ils se connaissent ; on nous laisse entrer sans la moindre méfiance.
« L-Léviatha-san, vous êtes vraiment incroyable... »
« ...Coming de ta part, ça ne me dérange pas trop... Enfin, si je suis de mauvaise humeur, un village côtier comme celui-ci, je peux le faire couler facile. »
C'est sûr qu'on ne peut pas lui désobéir... Si elle s'y met, elle pourrait déclencher un tsunami et noyer toute la région ?
Regarde, Ruri tremble.
« Même moi, je ferais pas un truc aussi chiant, ça fatigue. »
« C-c'est bon alors... »
« Tu me prends pour quoi, au juste ? »
C'est elle qui crache des balles d'eau et perce des trous direct après s'être présentée, la fille dangereuse.
La victime, le calmar, je le mangerai plus tard comme il faut.
« Bienvenue, déesse de la mer et vos amis. »
En marchant dans le village, on tombe sur un vieux avec de petites cornes sur les tempes. Comme toujours, la peau des démons est blafarde, on dirait qu'ils sont malades, mais ils sont en pleine forme, paraît-il. Au début, je m'inquiétais pour rien à chaque fois.
« Vieux, on voudrait passer la nuit ici, ça te va ? »
« Bien sûr. Nous préparerons le meilleur accueil possible. »
À le mot "accueil", Ruri fait une grimace mal à l'aise. Rien que pour être l'amie de Léviatha, on lui sort le grand jeu ; moi aussi, je ne peux m'empêcher de sourire amèrement.
« Ah, oui, vieux. Tu pourrais pas prêter une cuisine à ce mec ? »
« Une cuisine ? Dans ce cas, ma maison est à votre disposition... »
Son regard vers moi en dit long : "Tu vas l'utiliser, hein ?" Léviatha me pousse du regard. J'ai pas envie de l'encourager, mais ici, je réponds par un regard de remerciement.
« Qu'est-ce que vous comptez cuisiner ? »
« Ah... j'aimerais préparer du calmar. »
Calmar ?... Le vieux me regarde d'un air dubitatif, mais finit par me guider jusqu'à sa maison.
« Yo ! C'est prêt, emportez-le ! »
« H-haï !! »
Je confie les plats à une jeune fille du village qui se tenait là.
Ce plat, ce sont bien sûr des anneaux de calmar, des beignets de calmar.
Hein ? Comment un calmar aussi énorme peut devenir des anneaux qui tiennent dans une assiette ? Les détails, ça fait chauve !! Coupe, fais frire, et ça donne ça !!!
―――――― Et pourquoi je fais frire du calmar sans arrêt depuis tout à l'heure, c'est parce que...
――――― Excusez-nous... de nous avoir confié la cuisine du banquet.
« Si tu dis ça, viens m'aider, vieux !! »
« La cuisine, c'est pas mon truc... »
« Daaah !! Merde !! »
Dans la maison du chef, j'ai commencé à cuisiner le kraken, mais en me voyant, les villageois se sont mis à faire du bruit et ont commencé à préparer un banquet. Apparemment, ce kraken leur causait pas mal de dégâts, les empêchant de pêcher correctement en mer.
Du coup, le village a décidé de fêter le fait qu'on l'ait abattu et qu'ils puissent à nouveau pêcher normalement.
Et moi, je me suis retrouvé responsable de la cuisine du banquet. Tout ça, c'est la faute de Léviatha.
Elle a vanté ma cuisine à outrance, du coup tout le village s'est mis à me la confier.
« Elle voulait juste le bouffer, elle... ! Pourquoi c'est moi qui me tape ce truc chiant... ! »
J'aurais pu refuser, mais quand on attend quelque chose de ta cuisine, c'est dur de dire non.
Au Japon, on ne m'a jamais forcé à cuisiner, mais j'ai eu une période où je faisais plein de plats en hobby. Quand mes parents disaient que c'était bon, j'étais aux anges, et j'en suis arrivé à dépasser le cadre du hobby. Donc franchement, quand Léviatha m'a collé le rôle de cuistot, j'ai été un peu content. Je le dirai jamais parce qu'elle en ferait une tête, mais bon.
Ça n'empêche que chiant, c'est chiant, et là, je le regrette sévère.
Les tentacules de ce calmar qui sortent sans fin de mon sac magique commencent à m'énerver. Comme je ne peux pas sortir le corps entier, je les fais sortir un par un pour les cuisiner, mais on en est encore au deuxième.
J'enrobe de chapelure les anneaux de taille bouchée que donnent mystérieusement les tentacules coupés, et je les jette dans l'huile. Pendant qu'ils cuisent, je découpe le suivant, je retire ceux qui sont bien dorés. Une fois mis en assiette, j'envoie le tentacule suivant dans l'huile. Je connais pas la recette précise, alors je fais ça à l'arrache : chapelure, huile, répéter.
« Set, j'en ai marre des anneaux de calmar. Je veux du poisson blanc. »
Pendant que je découpe les tentacules avec rage, Léviatha débarque tranquillement dans la cuisine.
Elle voit bien que je suis occupé, mais elle exige du poisson blanc frit. Je choisis un anneau tout juste sorti de l'huile, je l'attrape à la main et je le lance vers sa bouche.
« Ta gueule !! Bouffe tes anneaux de calmar et attends ! »
« Moga――――― a, aaaaatsuiii !! »
"L'eau―――――― !!" crie-t-elle en sortant en courant. Réfléchis un peu.
――――― Pendant que Set et les autres débarquaient...
L'homme qui a obtenu la promesse de mariage auprès du roi démon, Teran Suneeter, se trouvait dans une calèche traversant la ville au pied du château.
L'intérieur n'est pas très large, quatre personnes tout au plus.
Outre Teran, il y a un individu enveloppé dans une robe noire. La capuche est profondément baissée, le corps entièrement dissimulé pour ne pas laisser deviner ses traits.
――――― Ça a bien marché, on dirait.
La robe émet une voix. On comprend au timbre que c'est un homme.
Teran grimace face à cet individu à l'aura bizarre, mais affiche vite un sourire ravi et se met à parler joyeusement.
« Comme vous l'aviez dit, je n'aurais cru que la simple histoire de cet homme nommé Set suffirait à tout faire si bien marcher. Mais comment faites-vous ? Votre 〈Compagnie Teran〉 ne peut pas invoquer cet homme, n'est-ce pas ? »
Cette déclaration est l'exact opposé de ce qu'il disait tout à l'heure au château du roi démon.
Il avait affirmé au roi démon Desastor qu'il pouvait ré-invoquer l'homme nommé Set.
« Ça, c'est nous qui le ferons. Toi, contente-toi de profiter de ta vie avec le roi démon. »
« Je le ferai volontiers, mais... c'est une façon peu aimable de s'adresser à moi. »
« ...Qui t'a amené dans ce pays et t'a même donné une femme ? »
« ...Je comprends. »
Teran sait qu'il ne doit pas désobéir à cet homme.
L'attitude qui dit "je peux te faire disparaître quand je veux" ne ressemble pas à un bluff.
« Ne pense à rien d'inutile, occupe-toi juste de la préparation de ton mariage. Le jour de la cérémonie, j'y assisterai aussi. Si les subordonnés du roi démon doivent faire obstruction, ce sera à ce moment-là. »
« Haa... vu le regard plein de haine qu'il me lance... je pense qu'ils interviendront, c'est sûr. »
« Nous te protégeons jusqu'à ce jour. Après, on reprendra nos échanges habituels. »
« C'est entendu. »
« Alors c'est bon. »
Au moment où il finit sa phrase, l'homme en robe a disparu. En un clignement de paupières de Teran, il s'est volatilisé de cette calèche en mouvement.
« Fuuu... parler avec lui, ça use les nerfs. »
Même pour Teran, qui a mené des négociations avec des centaines de personnes, chaque conversation avec cet homme en robe est une suée froide. Une parole mal placée et sa tête pourrait tomber.
Mais le risque en valait la peine.
« Bon, rien que pour avoir mis la main sur la beauté de ce roi démon, je peux bien l'accepter―――――― »
Sa calèche continue de traverser la ville au pied du château, comme si elle n'avait jamais transporté que lui seul.
Une ombre l'observe depuis le toit d'un bâtiment. C'est l'homme en robe qui était dans la calèche jusqu'à l'instant d'avant...
« Comme prévu, cet homme est facile à manipuler... »
Il murmure en enfonçant encore plus sa capuche.
(―――――― Selon les prévisions de ce personnage... cet homme nommé Set serait déjà revenu dans ce monde...)
Les passants ne le remarquent pas du tout. Indifférence... on dirait qu'il est traité comme une ombre.
(Pour notre maître... je vais vérifier son existence... le héros Set, invoqué avec notre maître.)
Au moment suivant, sa silhouette a disparu, tout comme quand il a quitté la calèche.
Là où Set ne le sait pas, un vent inquiétant commence à souffler sur ce monde――――――