« Hey… t'es endormie ? »
La voix de sa partenaire, empreinte de tendresse, se glissa dans ses oreilles.
Shimiral=Lilin, qui somnolait, se tourna vers elle pour répondre « Non… ».
« Je dors pas… Je suis éveillée. »
« Mentir, c'est tout ce que tu sais… Tu ronflais doux, tu sais ? »
« Oui, je somnolais. Mais je n'ai pas perdu conscience. »
Quand Shimiral=Lilin tourna le visage, Vina=Ruu=Lilin pouffa discrètement.
C'était la chambre à coucher de la maison principale des Lilin, réservée aux deux épouses. Par la fenêtre, la nuit enveloppait tout, seule la lueur grêle du chandelier éclairait vaguement leurs silhouettes.
Vina=Ruu=Lilin était allongée, le corps tout entier tourné vers Shimiral=Lilin.
Elles partageaient la même literie, et toutes deux étaient nues.
Les épaules et les hanches de Vina=Lilin, aux courbes douces, étaient légèrement moites de sueur.
Ses cheveux, longs seulement sur les tempes, s'étalaient d'un côté sur la literie, de l'autre caressaient la joue lisse de Vina=Lilin.
Shimiral=Lilin trouvait le visage de Vina=Lutin, visible à travers ses cheveux d'une teinte pâle, infiniment séduisant.
Une beauté raffinée, mêlant l'innocence d'une enfant à la sensualité d'une fleur épanouie.
Ses yeux, aux coins légèrement tombants et aux cils longs, abritaient des iris de la même teinte pâle. Son nez était droit, ses lèvres charnues. Vina=Ruu=Lilin était réputée dans le royaume de l'Ouest comme une beauté sans pareille.
Shimiral=Lilin, née à l'Est, avait été séduite par cette apparence dès le début.
Au royaume de l'Est, ce sont les femmes minces qu'on considère comme belles. La partenaire du chef de famille, Uru=Rei=Lilin, était même louangée en secret par les membres de la « Casserole d'Argent » pour sa beauté.
Mais pour Shimiral=Lilin, la plus belle restait Vina=Ruu=Lilin.
Qu'elle soit mince ou non importait peu. Ce corps pulpeux, gorgé d'une vitalité fraîche, Shimiral=Lilin le trouvait beau. Et par-dessus tout, elle chérissait les expressions de Vina=Ruu=Lilin, la lueur de ses yeux, sa voix humide, sa démarche langoureuse mais puissante.
« Qu'est-ce qui t'arrive… Tu veux vraiment dormir ? »
« Non. Je pensais que Vina=Ruu était belle. »
À la lisière de la forêt, le mensonge est un péché.
C'est pourquoi Shimiral=Lilin avoua franchement, mais Vina=Ruu=Lilin pouffa en lui pinçant le bras.
« Mauvaise personne… Si tu veux dormir, dors donc ? »
« Non. Je veux parler avec Vina=Ruu. »
« Vraiment ? » demanda Vina=Ruu=Lilin en posant la main sur la poitrine de Shimiral=Lilin.
Le corps de Shimiral=Lilin était lui aussi légèrement moite. Preuve qu'elles venaient de partager une ardente étreinte. Leurs corps, brûlants tout à l'heure, baignaient maintenant dans les restes de cette chaleur.
« Alors, pendant que tu somnolais, est-ce que tu as bien écouté ce que je disais ? »
« Bien sûr. On a parlé du jour du départ qui approche. »
Cet après-midi, la « Casserole d'Argent » était enfin arrivée à Genos.
Après le coucher du soleil, un banquet de bienvenue avait eu lieu, et il y a quelques koku à peine, Radajidd et les autres étaient rentrés à la ville-relais. Parmi tous les convives, Shimiral=Lilin et Vina=Ruu=Lilin étaient probablement les seules à ne pas avoir encore sombré dans le sommeil.
« Du coup, tu pourras rester à la lisière de la forêt encore un mois… non, il reste même pas un mois, c'est ça ? »
« Oui. La fête de la Résurrection finie, le commerce retombera. On doit partir avant le 10 de la Lune d'Argent. »
Aujourd'hui, c'est le 15 de la Lune Pourpre.
S'ils doivent quitter Genos avant le 10 de la Lune d'Argent, il reste à peine un mois.
Après ça, six mois de séparation les attendaient.
« Un mois, ça passe vite… Surtout avec la fête de la Résurrection qui nous occupera… »
« Oui. Le temps heureux passe vite. »
Shimiral=Lilin leva le bras et posa sa main sur celle de Vina=Ruu=Lilin qui reposait sur sa poitrine.
Vina=Ruu=Lilin plissa légèrement les yeux en riant.
« Au fait, Yumi a dit un truc du genre… D'habitude, quand on est séparées six mois, on s'inquiète que l'autre change de cœur… Toi, t'inquiètes pas ? »
« Oui. Je fais confiance à Vina=Ruu. »
« C'est vrai… Moi, je suis liée par les lois de la lisière de la forêt… Un homme qui a une partenaire ne peut pas donner son cœur à une autre, c'est impensable… Et toi, comment c'est ? »
« Moi, le changement de cœur, c'est inquiétant ? »
Shimiral=Lilin sourit paisiblement et répondit ainsi.
Elle pouvait discerner si Vina=Ruu=Lilin plaisantait ou était sérieuse. Vina=Ruu=Lilin rit comme une enfant et murmura « C'est vrai… ».
« T'es si merveilleuse… Même si tu ne changes pas de cœur… L'idée qu'une autre femme te fasse les yeux doux, ça me rend jalouse… »
« Mon apparence, c'est celle de l'Est. Les gens de l'Ouest font peu les yeux doux aux gens de l'Est. »
« "Peu", ça veut pas dire "pas du tout"… Est-ce que t'as déjà eu droit à des œillades pendant tes voyages dans le territoire de l'Ouest ? »
« … Vous voulez entendre cette histoire ? »
« Oui, j'veux bien… D'ailleurs, on n'a jamais eu ce genre de conversation jusqu'ici… »
Shimiral=Lilin se résigna à avouer.
« On m'a demandé en mariage trois fois. Mais c'était pas vraiment des œillades… On m'a proposé des mariages parce qu'on appréciait mes talents de commerçant, c'est plus exact. »
« Hé… Donc le chef de famille t'a demandé en mariage… Et la fille, elle était pas d'accord ? Ou elle était partante ? »
« … Elle n'avait pas l'air contre, je crois. »
« C'est ça… » fit Vina=Ruu=Lilin en plantant légèrement ses ongles sur la poitrine de Shimiral=Lilin.
Un geste comme celui d'un chat qui fait ses griffes.
« T'es vraiment un homme charmant… Ça me rend encore plus jalouse… »
« Mais moi, je fais du commerce depuis des années. Trois fois, c'est pas si beaucoup, je trouve. »
« Alors, à part toi, y a-t-il quelqu'un d'autre dans la "Casserole d'Argent" à qui on a demandé sa main ? »
« Ça… Je sais pas. »
« Ah bon… Et y a des prostituées à la ville-relais, paraît-il… Payer en cuivre pour assouvir ses désirs, c'est une coutume impensable à la lisière de la forêt… »
« Oui. Je n'ai jamais fréquenté de maison close. Et je n'irai pas non plus à l'avenir. »
Shimiral=Lilin serra plus fort les doigts sur la main de Vina=Ruu=Lilin.
Tout n'était que prolongement d'une plaisanterie, mais ça venait sûrement de la solitude naissante en Vina=Ruu=Lilin. Dans ce cas, elle ne pouvait pas laisser faire.
« J'aime Vina=Ruu. Mon regard ne va vers personne d'autre. Je le jure, autant de fois qu'il faut. »
« Je sais bien… C'est une blague, faut pas t'énerver… »
Les yeux de Vina=Ruu=Lilin étaient légèrement humides.
Shimiral=Lilin se tourna tout entière vers elle et enlassa le corps souple de Vina=Ruu=Lilin.
Une nouvelle chaleur s'installa dans leurs deux corps, qui commençaient à refroidir après la sueur.
Les bras de Vina=Ruu=Lilin, passés dans le dos de Shimiral=Lilin, se serrèrent comme pour réclamer quelque chose.
Les yeux mouillés de Vina=Ruu=Lilin scrutaient Shimiral=Lilin de très près.
Ses lèvres charnues s'entrouvrirent, et sans un son, elle appela le nom de Shimiral=Lilin.
Sentant sur tout son corps la chaleur de Vina=Ruu=Lilin, Shimiral=Lilin posa ses lèvres sur les siennes.
***
Le lendemain matin.
Quand Shimiral=Lilin se réveilla, Vina=Ruu=Lilin n'était déjà plus à ses côtés.
Elle revêtit les vêtements pliés près de la literie, prépara le nécessaire pour la toilette et quitta la maison. Par l'arrière, lui parvint le son sec et rythmé du bois fendu.
Portée par l'attente, elle s'en approcha et trouva Vina=Ruu=Lilin en train de fendre du bois, aidée par l'aîné de la maison principale.
« Ah, Shimiral ! T'es levée vachement tôt aujourd'hui ! »
L'aîné, qui venait d'avoir cinq ans, lui adressa un sourire des plus innocents.
Vina=Ruu=Lilin, elle, lui sourit en épouse vertueuse.
« Bonjour, chéri… Aujourd'hui, tu vas à la ville-château, c'est ça ? »
« Oui. J'accompagne la tournée de salutations. Je serai de retour à midi. »
« Oui, fais attention… Enfin, y a pas plus dangereux que la forêt de Morga, de toute façon… »
Même sous le soleil matinal, Vina=Ruu=Lilin était belle.
Mais son visage ne coïncidait pas avec celui qui haletait comme au feu dans les bras de Shimiral=Lilin la veille au soir. À ces moments-là, Shimiral=Lilin était saisie d'une gêne indicible.
« Les humains ont un visage de jour et un visage de nuit. J'ai vécu tout ce temps sans le savoir. »
Quoi qu'il en soit, Shimiral=Lilin aimait tout de Vina=Ruu=Lilin.
En songeant ainsi et en lui rendant son sourire, elle vit Vina=Ruu=Lilin rougir légèrement.
« Mouais… Si tu vas te laver, dépêche-toi… Tu vas rater l'heure pour faire la ville-château… »
« Oui. Alors, j'y vais. »
« Ah ! Moi aussi j'veux y aller ! »
L'aîné accourut en trottinant et s'agrippa à la jambe de Shimiral=Lilin.
Comme ça rendait la marche difficile, elle prit délicatement sa menotte et rebroussa chemin vers la maison mère. L'aîné, prêt pour la toilette, ressortit en riant et reprit la main de Shimiral=Lilin.
Les jeunes enfants de la maison principale Lilin s'étaient visiblement attachés à Shimiral=Lilin.
Dans une maison où ne vivaient que des membres de la famille, un homme de l'Est avait surgi du jour au lendemain. Au début, ils avaient dû être inquiets — mais il leur souriait maintenant sans la moindre ombre, au point qu'il était difficile de se souvenir de cette époque.
« Shimiral, tu vas partir quand ce sera la Lune d'Argent, c'est ça ? »
Après s'être déshabillé et avoir sauté dans l'eau, puis s'être bien amusé, l'aîné posa la question.
Shimiral=Lilin, regrettant que le parfum de Vina=Ruu=Lilin s'en aille avec l'eau, acquiesça.
« Je pense partir avant le 10 de la Lune d'Argent. Le retour, probablement dans six mois. »
« Six mois, j'comprends pas bien. »
« Environ 180 jours. Après les Lunes d'Argent, de Thé, Rouge, Vermille, Jaune, Verte, quand la Lune Bleue pointera, je reviendrai, je pense. »
« Hé… En tout cas, c'est dans longtemps ! »
Il secoua la tête pour chasser les gouttes qui lui coulaient sur le visage et sourit à nouveau.
« Du coup, moi, je serai encore plus grand ! Peut-être aussi grand que Shimiral ! »
« C'est probable. Je prie chaque jour pour que tout le monde reste en bonne santé. »
« Ouais ! Mais reviens le plus vite possible, hein ? Vina=Ruu et les sœurs vont être tristes ! »
Leur père, au caractère gai, lui tenait ce langage en riant.
Shimiral=Lilin sourit et répondit « Oui ».
« Je rentrerai direct, sans détour. Prenez soin de tout le monde. »
Depuis la perte de son père, sa dernière famille, Shimiral=Lilin était seule au monde.
Pour elle, ils étaient une famille irremplaçable.
Et les cent-odd membres du clan Ruu étaient son clan, les six cents gens de la lisière de la forêt, ses compatriotes.
Shimiral=Lilin avait non seulement gagné Vina=Ruu=Lilin comme partenaire, mais elle avait tissé tout ce réseau de liens.
« Je suis heureuse. Je rendrai grâce au dieu de l'Est, au dieu de l'Ouest, et à la Mère Forêt. »
Après sa toilette, Shimiral=Lilin décida de se rendre à la ville-relais sur son totos.
C'était un totos qu'elle avait acheté avec ses propres pièces de cuivre. Nominalement sa propriété personnelle, il était mis à disposition sans gêne par la maison Lilin.
Il était encore tôt, la ville-relais était relativement calme.
D'ordinaire, des gens partent pour d'autres contrées dès l'aube, mais la fête de la Résurrection approche. Tous ceux qui séjournent à Genos en ce moment comptent bien y rester jusqu'à la fin des festivités.
En s'écartant de la grand-route pour emprunter un chemin de traverse, l'ambiance devint encore plus déserte. On ne croisait que des gens portant des tonneaux pour puiser de l'eau au puits, ou des vieillards et des enfants en promenade matinale.
Comme elle portait non pas son habit de chasseur mais un manteau de voyage, personne ne prêtait attention à Shimiral=Lilin. À Genos, les voyageurs de l'Est ne sont pas rares.
Au bout d'un moment, l'enseigne attendue apparut. Une auberge discrète dans un coin du quartier résidentiel : la « Gen'ō-tei ».
Quand Shimiral=Lilin frappa à la porte, le propriétaire Neil apparut sans la faire attendre.
« Ah, Shimiral… non, Shimiral=Lilin. Ça fait longtemps. Tout le monde vous attend dans la salle à manger. »
Neil était un homme de l'Ouest qui admirait le royaume de l'Est et avait adopté l'usage de cacher ses émotions, une sorte d'original. Mais il n'y avait guère de personne plus fiable que lui à Genos.
« Ça fait longtemps, Neil. Je n'ai pas pu venir saluer plus tôt, désolée. »
« Pas du tout. Vous avez votre travail de chasseur à la lisière de la forêt, ne vous en faites pas. »
Il dit ça en s'inclinant sans expression.
Pourtant, quand Shimiral=Lilin était venue annoncer son mariage avec Vina=Ruu=Lilin, il avait pris ses mains pour se réjouir. Ce souvenir lui réchauffa le cœur sans raison.
« Ah, vous êtes venue à totos. Si vous voulez, on peut le garder ici. »
« Non. Je vais à la ville-château avec une charrette, je compte l'atteler. »
« Je vois. Donc vous utiliserez une charrette et un deuxième totos. Attendez un peu ici. »
Neil disparut derrière la porte et revint avec les membres de la « Casserole d'Argent ».
L'un d'eux attela le totos et l'emmena vers l'entrepôt arrière, les autres échangèrent des salutations avec Shimiral=Lilin. D'abord, le chef de groupe Radajidd s'inclina.
« Bon travail. On vous attendait, Shimiral=Lilin. »
« Oui. Désolée d'arriver juste à l'heure convenue. »
« Non. Vous n'êtes pas en retard, y a pas de problème. »
Au sein de la « Casserole d'Argent », on s'efforçait d'utiliser la langue de l'Ouest au quotidien. Cette langue étant difficile, l'entraînement quotidien était essentiel.
Une fois les retrouvailles terminées, Neil et les siens revinrent. La moitié du groupe monta sur la charrette, l'autre moitié marcherait tranquillement jusqu'à la sortie de la ville-relais. De toute façon, il fallait bien tenir les rênes jusqu'à là-bas.
« Allons-y. Neil, excusez-nous. »
Elles se mirent en route vers la grand-route.
C'était le plus jeune membre du groupe qui tenait les rênes, suivi de Shimiral=Lilin, Radajidd et deux autres membres. Au bout de quelques pas, le jeune homme aux rênes s'adressa à Shimiral=Lilin.
« Shimiral=Lilin, euh… Hier, le banquet, c'était super. »
« Oui. C'était super, c'est correct, je pense. »
« Oui. C'était super. La cuisine, délicieuse à l'extrême… euh, c'était délicieux. Moi, j'suis émue. »
« Oui. Les mots de remplissage, faut les supprimer. Risque de donner une mauvaise impression. »
« Désolée. Je cherche mes mots, du coup la voix sort. J'vais faire attention… non, j'fais des efforts. »
Le plus jeune maîtrisait encore mal la langue de l'Ouest.
Shimiral=Lilin lui sourit.
« Si tu as quelque chose à dire, la langue de l'Est est permise un moment. »
« Oui. Mais la langue de l'Ouest, l'entraînement est nécessaire. »
« Oui. Mais sinon, la conversation ne finira pas. Avant d'arriver à la ville-château, je veux entendre vos impressions sur le banquet. »
Le jeune membre joignit les doigts en signe de remerciement, s'inclina, puis se mit à parler comme si un barrage avait cédé.
« Le peuple de la lisière de la forêt et sa cuisine m'ont profondément surpris. Une fois qu'on leur fait confiance, ils vous offrent des sourires d'une telle chaleur. Nous, on a honte d'exprimer nos émotions, mais face à de tels sourires, on ressent un bonheur sincère. Vieux, jeunes, hommes, femmes, tous étaient charmants et bienveillants. »
« Oui. Moi, même sentiment. »
« Eh bien, vous ayant passé tant de temps au village de la lisière, ce genre de propos va de soi pour vous. Mais moi, j'ai été très surpris. Les jeunes filles étaient souvent gentilles aux étals, donc ça ne m'étonnait plus, mais ce sont les hommes. Les chasseurs de la lisière ont tous une prestance à faire pâlir les gens de Geld, et pourtant chacun m'a paru d'une gentillesse incroyable. Enfin… votre beau-frère, par exemple, avait un air souriant, mais ne rétractait pas son aura acérée, j'en ai eu des sueurs froides… Mais il ne vit pas dans la même maison, si ? »
« Oui. Jiza=Ruu vit à la maison Ruu. On se voit pas souvent. »
« C'est bon, alors. Vous êtes tranquille, Shimiral=Lilin. »
Shimiral=Lilin ne put s'empêcher de rire.
« Pas du tout. Vivre avec Jiza=Ruu, c'est pas inquiétant. Si j'étais entré comme gendre, j'aurais vécu dans la même maison. Jiza=Ruu est strict, mais c'est quelqu'un de respectable. »
« C'est vrai ? Vous pouvez parler franchement, vous savez ? »
« C'est mon vrai avis. Et moi, je suis de la lisière de la forêt, le mensonge n'est pas permis. »
Alors, Radajidd, qui marchait en silence, se retourna.
« Tu parles beaucoup. Les passants te regardent bizarrement. »
« Euh ? Mais les gens de l'Ouest comprennent pas la langue de l'Est, non ? »
« Ils comprennent pas, du coup ils trouvent ça bizarre. Les gens de l'Ouest trouvent que la langue de l'Est ressemble à des chants ou des sorts. On croirait que tu marches en chantant. »
« Alors, je continue à voix basse ? J'ai pas encore dit à quel point la cuisine au giba était super. »
Radajidd soupira légèrement et acquiesça : « Accepté. » S'il n'y avait pas les coutumes de l'Est, il aurait peut-être esquissé un sourire amer.
Jusqu'à la sortie de la ville-relais, le jeune membre ne tarit pas d'éloges sur la cuisine au giba. Il semblait avoir été profondément marqué par le « Giba-curry » et le « Giba-katsu ».
« Je n'imaginais pas que le "Giba-curry", déjà délicieux, avait encore une telle marge de progression. Et c'est Vina=Ruu=Lilin et les autres qui l'ont cuisiné, c'est ça ? Shimiral=Lilin, qui peut manger ça tous les jours, est comblée. »
« Oui. Mais le "Giba-curry", on peut pas le manger tous les jours. Une fois tous les quelques jours. »
« Euh ? Pourquoi ? Je vois pas pourquoi on en mangerait pas tous les jours. »
« Les gens de l'Est mangent des plats aux herbes tous les jours, mais au village de la lisière, c'est pas le cas. Même comme ça, à la maison Lilin, le "Giba-curry", c'est souvent, je trouve. »
« C'est trop gâcher ! Un plat si bon, on s'en lasserait jamais, même tous les jours ! »
Son expression ne bougeait pas, mais son ton débordait d'émotion.
Bah, la jeunesse, c'est ça. Personne dans la « Casserole d'Argent » n'était assez raide pour le réprimander.
Une fois hors de la ville-relais, tout le monde monta sur la charrette direction la ville-château.
La ville-château est proche en totos. Elles traversèrent le pont-levis, franchirent la porte, présentèrent leur laissez-passer, payèrent le droit d'entrée pour la charrette, puis foulèrent les rues de la ville-château.
Il y a quelques jours, elle avait arpenté cette route avec ses compatriotes de la lisière.
Mais même si les mêmes personnes croisaient Shimiral=Lilin, elles ne la reconnaîtraient pas. Débarrassée de son habit de chasseuse, ses cheveux argentés cachés sous une capuche, elle n'avait plus l'air que d'une banale habitante de l'Est.
« Bon, on fait la tournée des salutations. D'abord, les nobles. »
En remontant sur la charrette, Radajidd l'annonça.
Shimiral=Lilin, la suivant, exprima sa doute.
« Les nobles ? J'ai entendu qu'hier les ingrédients avaient été livrés, c'est d'autres nobles ? »
« Non. Les mêmes. On nous a ordonné de venir saluer. »
À l'origine, la « Casserole d'Argent » avait obtenu l'accès à la ville-château parce qu'elle apportait quantité d'ingrédients de Shim. À l'époque, le comte Cykléus de Turan, qui contrôlait la distribution des denrées à Genos, avait délivré volontiers le laissez-passer et signé un contrat commercial régulier.
Ce Cykléus avait chuté, mais les nobles de Genos avaient promis de poursuivre le commerce comme avant. Non, ils en étaient venus à réclamer encore plus d'ingrédients. C'était le fruit de la coopération du peuple de la lisière pour faire circuler les ingrédients de Shim jusqu'à la ville-relais.
« Les nobles qui ont repris le commerce sont fiables. Asta est proche d'eux, c'est encore plus rassurant. »
Secouée par la charrette, Radajidd ajouta ça.
Cykléus n'était pas un mauvais partenaire commercial, mais des rumeurs sombres couraient sur lui. Si on essayait de vendre à un autre noble, une sanction secrète tombait — ou si le marchandise avait le moindre défaut, on réclamait des dommages-intérêts exorbitants non prévus au contrat — taisait-on chez les marchands de l'Est.
Bien sûr, Shimiral=Lilin et les siennes avaient confiance en leurs produits, et tant qu'elles avaient l'exclusivité, nulle intention de la rompre.
Mais si un comte usait de son autorité, le destin d'un petit groupe commercial était scellé. Le commerce avec les nobles est déjà assez stressant, mais là, la tension redoublait.
« En plus, les ingrédients, ils les achetaient au prix qu'on voulait, mais pour le reste, ils ont fait pas mal de coups bas. L'an dernier, ils ont refusé d'acheter les couteaux de cuisine qu'on avait préparés sur leur commande. »
D'ailleurs, la fille du forgeron de Jagar, à l'origine de l'affaire, séjournait depuis à Genos et tissait des liens avec Asta et les siennes.
C'était Cykléus seul qui avait manqué à sa parole, alors Shimiral=Lilin voulait approfondir ses liens avec elle.
« On est arrivées au lieu convenu. »
Finalement, une voix parvint du siège de conduite.
En descendant de la charrette, un bâtiment familier se dressait. C'était l'assemblée appelée « Kaigido ».
Après s'être annoncées à l'entrée, on leur prit le totos et la charrette, et on les guida à l'intérieur.
Elles patientèrent un moment dans une antichambre, puis tout le groupe fut conduit dans une pièce en retrait. Des gardes, chargés de protéger les nobles, se tenaient à l'entrée.
« Entrez. Vous pouvez garder vos manteaux. »
Pour des nobles craignant les gens de l'Est, on aurait confisqué les manteaux pour y chercher des armes empoisonnées.
Shimiral=Lilin ouvrit le devant de son manteau et interpella les gardes.
« Moi, j'ai une longue épée. Faut la déposer ? »
L'homme garde eut l'air surpris, les yeux ronds.
« C'est rare qu'un Eastern porte une longue épée. Bon, on va juste la garder. »
« Oui. Je vous en prie. »
L'arme empoisonnée de Shimiral=Lilin était conservée sous scellés à la maison Lilin, avec promesse de ne pas y toucher avant le départ de Genos. À la place, elle portait le sabre qu'elle utilisait pour la chasse.
Après cet échange bref, elle franchit la porte. Trois nobles les attendaient.
« Yahoho, bienvenues ! »
Tous trois étaient connus de Shimiral=Lilin, de vue et de nom.
Le second fils du comte Dalheim, Polars, le nouveau chef du comte Turan, Rifureia, et son tuteur Torusuto. C'était Polars, à l'extrême droite, qui avait parlé.
« Désolé de vous déranger alors que vous êtes occupées. Ça prendra pas longtemps, détendez-vous. »
De part et d'autre d'une grande table, des chaises étaient préparées pour chacun.
Comme elles étaient disposées en deux rangées, le chef Radajidd s'assit au centre de la première, et Shimiral=Lilin à sa droite.
Polars lui adressa un sourire engageant.
« Shimiral=Lilin-dono, ça fait un moment. Vous avez l'air en forme, tant mieux. »
« Oui. L'autre jour, merci beaucoup. »
Polars avait assisté au banquet de leur mariage, puis à celui de remerciement organisé par les notables de Geld.
Donc « un moment » ne s'appliquait vraiment qu'aux deux autres.
Elle avait vu Rifureia lors du banquet d'amitié chez les Ruu. C'était juste après le début de la Lune Bleue, il y a près de six mois.
Quant à Torusuto, c'était encore plus ancien. Elle l'avait rencontré une seule fois, quand elle était revenue de sa précédente expédition — elle avait ramené un chien de chasse de la capitale et faisait halte à Genos après six mois d'absence, il avait été présenté comme le successeur de Cykléus. Ça faisait déjà onze mois environ.
Mais Shimiral=Lilin avait confiance en sa mémoire, et Rifureia comme Torusuto avaient des physionomies très marquantes. Le visage de poupée de Rifureia, la face d'animal fatigué de Torusuto, elle s'en souvenait parfaitement.
« C'est sûr, ils sont bien plus fiables que Cykléus… y compris Rifureia, sa fille. »
En observant ces trois nobles si différents, Shimiral=Lilin put en avoir la certitude.