C'est ainsi que cette rue regorgeait de boutiques des plus variées.
Objets de décoration, tissus, vêtements, articles de première nécessité, meubles en bois, articles en cuir — tout ce qu'on trouvait déjà dans la ville-relais s'y déployait à une échelle supérieure.
Je ne vérifiais pas les prix un par un, mais il était évident que tout était de haute qualité. Sans même parler de l'éclat des objets d'art et des tissus, ne serait-ce que pour de menus articles du quotidien ou des travaux de cuir, la supériorité de la facture sautait aux yeux. Chaises et tables exposées dans l'une des échoppes arboraient des sculptures sur bois d'une finesse remarquable, de celles qui, dans mon pays d'origine, vaudraient déjà une jolie somme.
Naturellement, les gens de la lisière, qui privilégient la simplicité robuste, ne se laissaient guère émouvoir par ce genre de choses. Malgré le nombre conséquent de boutiques visitées, personne ne manifesta l'intention d'acheter.
C'est au milieu de cette indifférence que nous parvînmes à une boutique d'ustensiles de cuisine.
À peine y eûmes-nous mis les pieds que Rimi=Ruu et moi échangeâmes un « waa » admiratif, les yeux brillants.
« Hey, hey, ils vendent des casseroles à une main ! Y'en a pas à la ville-relais ! »
« Ouais. Celle-ci aussi a l'air pratique. Si Diarl n'était pas là, j'aurais sûrement craqué. »
La majorité des articles étaient en fer. Mais on y trouvait aussi paniers vapeur, passoires, brochettes en bois et autres menus ustensils. Une boutique spécialisée d'une telle envergure n'existait tout simplement pas à la ville-relais.
« Y'a plein de couteaux de cuisine ! Ah, y'a même des fourches à trois dents ! »
« C'est vrai. J'en voudrais quelques-unes pour la maison, mais… c'est pile le moment de passer commande à Diarl, alors je vais me retenir. »
À la maison comme au stand, on transforme nous-mêmes des cuillères en bois du commerce en y taillant des encoches pour en faire des fourches. Comme on s'en sert souvent chez les Fa, je songeais depuis peu à acheter des fourchettes en métal.
« Vous cherchez des fourchettes à piquer ? Celles-ci viennent de Jagar, elles ne rouillent pas et sont costauds. »
Une vieille femme s'approcha en souriant. Ses yeux brillaient de la même curiosité.
« Ah, donc c'est ça, des fourchettes à piquer ! Et celle-là, ça sert à quoi ? »
« C'est une spatule. On s'en sert pour badigeonner d'huile ou de jus de cuisson les fuwano grillés. »
Une sorte de couteau à beurre, en somme. J'ai cru en avoir vu dans les cuisines de la ville-château, mais je n'en avais jamais tenu entre les mains.
« Comme on a notre forgeron attitré pour le fer, on se retient d'acheter. Vous auriez d'autres articles à nous recommander ? »
« Ici, on a rassemblé des outils commodes pour les plats élaborés.… Vous faites, par hasard, dans la cuisine ? »
« Oui. On tient un stand à la ville-relais, et on se fait parfois inviter ici, en ville-château. »
« Ah, c'est donc ça. J'ai entendu dire que des gens de haut rang faisaient appel à des cuisiniers de la lisière. »
Ils avaient donc deviné qu'on était des gens de la lisière. C'est la première conclusion qui vient quand on se demande ce que des chasseurs font en ville-château.
« On dit que vous préparez des plats bien étranges, les gens de la lisière. Alors, que diriez-vous de cet outil ? »
« C'est quoi ça ! Forme rigolote ! »
Penché par-dessus l'épaule de Rimi=Ruu, je retins mon souffle. C'était, matière mise à part — du bois, semblait-il —, un fouet à battre sans ambiguïté.
« C'est un article qu'on vient de se procurer chez un marchand de Baldo. Si vous battez des œufs de kimusu avec, vous obtenez une texture bien plus mousseuse qu'en les battant normalement. »
« C'est un fouet, ça ? Apparemment en bois, mais ça tient la route ? »
« Oui. Si vous le lavez à l'eau et le séchez bien, il ne s'abîmera pas de sitôt. C'est fait avec le même bois que les paniers vapeur, là-bas. »
Je me tournai vers , tout enthousiaste.
Mais avant que j'ouvre la bouche, elle trancha : « Fais comme tu veux. »
« Euh, combien ça coûte ? »
« Celui-ci est à une pièce de cuivre blanc. »
Une pièce de cuivre blanc, ça fait dans les 2000 yens à mon感覚. Pas donné, mais pas exorbitant non plus.
« Alors j'en prends deux. Vous en avez d'autres en stock ? »
« Oui. C'est un arrivage récent, il doit en rester une dizaine ou une vingtaine. »
« Je vois. Je reviendrai peut-être en racheter. »
C'est ainsi que je mis la main sur deux fouets.
Rimi=Ruu me regarda, intriguée, tout en affichant son air satisfait.
« Pourquoi t'en as pris deux, Asta ? »
« Au cas où quelqu'un de la lisière en voudrait, je pourrai le lui filer direct. Tour=Din, c'est sûr qu'elle en voudra.… C'est un outil super pratique pour faire des gâteaux, tu sais. »
« Eh ! Alors moi aussi j'en veux ! »
« Faut voir avec Reyna=Ruu, alors. C'est elle qui gère les achats d'ustensiles et d'ingrédients, non ? »
« Ouais ! J'en parlerai à Reyna-sœur plus tard ! »
Sur ce, nous quittâmes la boutique d'ustensiles.
Les fouets enveloppés de tissu furent glissés par dans la poche secrète de son manteau. Fermes la regardait, amusé.
« Asta a l'air pleinement satisfait. Rien qu'à le voir, on se sent soi-même tout guilleret. »
« Oui. Devant de nouveaux ustensils, je ne peux m'empêcher de m'emporter. »
« Je vois. Mais Asta connaissait déjà l'usage de cet outil dès le début, n'est-ce pas ? »
« …Oui, disons qu'il y en avait de semblables dans mon pays. »
« C'est ce qu'il me semblait. » Fermes plissa les yeux en souriant.
Si l'interlocuteur avait été quelqu'un d'autre, rien d'étrange dans cet échange. Comme prévu, ravalait ses émotions, les lèvres serrées.
« Ah ! Jiza-frère ils sont là-bas ! »
La voix enjouée de Rimi=Ruu retentit. De l'autre côté de la rue, devant une boutique, un groupe se détachait, d'où dépassaient des mèches brunes courtes. Même en ville-château, peu de gens atteignent la taille de Jiza=Ruu.
« Hey, hey, j'veux aller causer avec Reyna-sœur, c'est bon ? »
« Oui. Allons-y. »
Menés par Shimiral=Ririn, nous nous faufilâmes entre les passants jusqu'à l'échoppe d'en face.
« Ici, c'est une boutique de vaisselle. »
Jiza=Ruu et les siens étaient déjà à l'intérieur. Le groupe comprenait Reyna=Ruu, Sheila=Ruu, Maimu, Gazlan=Rutim et Sheila.
« Waa, y'a plein de belles assiettes ! Diaru doit sûrement acheter ses assiettes dans des magasins comme ça ! »
Des vaisselles en céramique et en verre s'alignaient à profusion. À la ville-relais, on ne trouve guère que des assiettes en bois, aussi le spectacle était-il saisissant.
Reyna=Ruu, qui examinait les pièces avec attention, se retourna, les yeux ronds.
« Ah ? Vous êtes venues, vous aussi, Rimi et les autres ? »
« Ouais ! Y'avait un truc qu'on voulait dans l'autre boutique ! On peut l'acheter ? »
Quand j'eus expliqué le fouet, Reyna=Ruu fit un « je vois » pensif.
« Sans l'essayer, on ne peut savoir à quel point c'est pratique… mais Asta l'a acheté, du coup ? »
« Ouais. Ça sert pas qu'aux gâteaux, ça doit être utile pour la cuisine de tous les jours. Moi, ça fait un moment que j'en voulais un. »
« Alors, on en achètera un pour la maison Ruu. Rien qu'à en entendre parler, ça a l'air intéressant. »
« Youhou ! » Rimi=Ruu faillit sauter sur place, mais réalisant qu'elle était entourée de vaisselle fragile, elle s'arrêta net. Son visage, lui, rayonnait.
« Reyna-sœur, vous regardiez les assiettes ! Vous voulez quelque chose ? »
« Non. Ce genre d'assiettes casse facile et coûte cher, je pense pas qu'on en ait besoin… »
Reyna=Ruu parut réfléchir, puis porta son regard sur moi.
« Mais Rimi a dit que le cuisinier Diaru soignait non seulement le goût, mais aussi l'harmonie visuelle. Est-ce… une démarche qui mérite d'être respectée ? »
« Hum, oui. Une belle assiette, ça enrichit le cœur, je pense. Mais moi, j'y tiens pas plus que ça. »
Je réfléchis un instant avant de répondre.
« Y a pas longtemps, les gens de "l'Urne d'Argent" m'ont offert un grand plat en verre. Quand je m'en sers, je suis content, mais c'est parce que c'est un souvenir précieux avec eux. Pour l'instant, j'ai pas envie d'acheter ce genre d'assiettes moi-même. »
« C'est… ça. Les arguments de ce Diaru, je les comprends aussi. Le même plat change complètement de mine selon l'assiette… et si on servait dans des assiettes en bois ici, en ville-château, on passerait pour des miséreux, c'est sûr. »
« Ouais. Mais les gens de la lisière, ce qu'ils aiment, c'est quand même les assiettes en bois, non ? Vu qu'on vit dans la forêt. »
Je lui souris, à cette Reyna=Ruu tourmentée.
« Par contre, pour le repas offert au vainqueur du concours de force, ou le plat spécial pour un mariage, utiliser une belle assiette, c'est pas mal. Mais même là, une belle assiette en bois sculpté me semble plus appropriée pour les gens de la lisière que de la céramique ou du verre. Enfin, c'est peut-être juste mon goût personnel. »
« Je vois. Une belle assiette en bois sculpté… Oui, effectivement, moi aussi ça me plairait davantage. »
Reyna=Ruu retrouva enfin un visage détendu.
« Merci, Asta. J'hésitais sur la nécessité de ces assiettes pour nous. Ce que disait Diaru n'était pas dénué de sens, mais acheter ça, j'avais l'impression qu'on se ferait gronder par papa Donda… et pourtant, si ça change le goût des plats, on ne peut pas non plus laisser tomber… »
« Ouais. Tout est là : est-ce que les gens de la lisière se réjouissent de manger dans ces assiettes ? S'ils n'y trouvent pas de joie, le goût n'ira pas en s'améliorant. »
« Oui. Je pense comme vous. La ville-château a ses codes, la lisière les siens, c'est ça ? »
À ce moment, Sheila=Ruu, penchée au fond de la boutique, nous appela.
« Reyna=Ruu, Asta, vous venez ? Y'a un truc que je veux vous montrer. »
Nous nous y rendîmes, et Rimi=Ruu en tow.
Sheila=Ruu, toujours à genoux, désigna un article rangé tout en bas d'un placard.
« Ici, on vend une marmite qui n'est pas en fer. Y'en a pas à la ville-relais, hein ? »
« Ah ! C'est un pot en terre, ça ! »
J'élevai la voix sans réfléchir, puis me clappai la main sur la bouche, confus.
Reyna=Ruu et les autres me dévisagèrent, interloquées.
« Euh, les plats à gratin sont aussi dans ce matériau, non ? Cette marmite aussi, c'est pour un four en pierre ? »
« Non, je pense qu'on peut l'utiliser sur un kamado normal. La marmite en fer et le pot en terre, ça change complètement la donne. »
« C'est-à-dire ? Quelles différences ? »
« La principale, c'est la conduction de chaleur. Le fer la conduit bien, la terre mal. Du coup, la terre laisse la chaleur pénétrer lentement. »
« Hein… C'est différent de mettre un feu doux sous une marmite en fer ? »
« Ouais. Avec la terre, on a l'impression que les aliments chauffent de l'intérieur. Du coup, pour les mijotés, les saveurs imprègnent mieux qu'avec du fer. Le shasuka aussi, le résultat change du tout au tout. Et puis, la capacité de rétention de chaleur n'a rien à voir. »
Tandis que je m'emballais, Reyna=Ruu pouffa.
« Ça fait longtemps que j'ai pas vu Asta s'animer comme ça. C'est dire à quel point vous tenez cette marmite pour précieuse. »
« Ah, oui, honte à moi. Mais bon… comment faire ? Je peux pas trimballer un truc pareil, non ? »
C'est alors que Sheila, qui s'était approchée sans bruit, intervint depuis le haut de sa taille.
« Dans ce cas, je viendrai le récupérer plus tard ? Si on verse des arrhes, ils le mettront de côté. »
« Eh, mais… ça vous dérange pas ? »
« Pas du tout. On m'a dit d'aider les gens de la lisière autant que possible, en temps normal. »
J'hésitai, mais acceptai sa bienveillance. Reyna=Ruu, de son côté, semblait avoir pris sa décision. Le prix était inférieur à celui d'une marmite en fer, elle jugea sans doute qu'il n'y avait pas de risque.
« Je te redis mon admiration, Asta. »
Une fois la commande du pot en terre passée, Reyna=Ruu me lança ça.
« Tu penses pas qu'à toi. Tu as une idée claire de ce dont les gens de la lisière ont besoin, et de ce dont ils n'ont pas besoin. Moi qui me suis laissé troubler par les paroles de ce Diaru, je suis vraiment encore immature. »
« C'est pas vrai. Reyna=Ruu, en un peu plus d'un an, tu t'es retrouvée plongée dans la culture extérieure à la lisière, c'est normal d'être déboussolée. »
« Mais si on dit ça, Asta n'est pas non plus quelqu'un venu de l'extérieur de la lisière ? »
« Ouais. C'est pour ça que j'ai dû me creuser la tête pour être accepté comme l'un des leurs. »
Reyna=Ruu plissa les yeux, comme face à quelque chose d'éblouissant, et sourit.
« C'est pour ça que je te respecte. Et je suis sincèrement heureuse et fière qu'on t'ait accueilli comme compatriote. »
Entendant ça de sa bouche, ce fut à mon tour de ressentir une fierté toute neuve.
Après avoir quitté la boutique, nous attendîmes que Rimi=Ruu achète son fouet dans la première échoppe, puis reprîmes la route. Reyna=Ruu et les siennes restèrent du côté des ustensiles ; nous retrouvâmes notre groupe initial.
Fermes se tenait à distance respectueuse, à mes côtés. Il avait sans doute entendu notre échange avec Reyna=Ruu.
Rien de compromettant, bien sûr. Mais cette impression d'être constamment écouté mettait mal à l'aise.
*(Comme ça, on approfondira jamais nos liens.)*
Je jetai un coup d'œil à , ralentis le pas et me mis au niveau de Fermes. Pour tisser un vrai lien avec lui, je décidai d'engager la conversation.
« Fermes, vous êtes né dans la capitale, c'est ça ? La capitale, c'est encore bien plus animé qu'ici, j'imagine ? »
Fermes plissa les yeux de plaisir sous sa capuche.
« En termes d'échelle, oui. Mais si on ne regarde qu'un quartier comme celui-ci, la différence n'est pas si flagrante. Au contraire, Genos a un côté plus bigarré, peut-être. »
« Bigarré ? Vous voulez dire que la capitale est plus ordonnée ? »
« Non. L'aspect de la ville-château ne change pas radicalement. La différence se situe du côté des gens qui y circulent. À la capitale, on ne croise pas autant d'étrangers. »
« Étrangers, c'est-à-dire les gens du Sud et de l'Est ? »
« Exact. Surtout ceux de Shim, qui est loin de la capitale, les marchands de l'Est y sont très peu nombreux. Quant aux gens du Sud… le grand-duché de Zeland se dresse entre la capitale et Jagar, donc les allers-retours sont rares aussi. »
« Du coup, la capitale et Jagar n'ont presque pas d'échanges ? »
« Si. Jagar et la capitale commercent par la mer. Le duché de Darm, l'un des cinq grands duchés, donne sur la mer des Dragons de l'Ouest, et c'est par là qu'on s'approvisionne en produits de Jagar. Darm n'est qu'à une journée de char de la capitale, donc pas de souci. »
Fermes sembla sourire sous sa gorge.
« C'est pour ça que les gens du Sud mettent rarement les pieds dans la ville-château de la capitale. Ceux qui la visitent sont presque tous des marchands de Seruva. »
« Je vois. Merci pour ces explications détaillées. »
Les yeux noisette de Fermes brillèrent d'une lueur étrange.
« …Asta, la capitale vous intéresse ? »
Avant que ce regard ne m'aspire, je répondis « Non ».
« Bien sûr, j'ai la curiosité et l'intérêt normaux de n'importe qui. Mais je suis un homme de la lisière, jusqu'au bout. Mon cœur ne sera pas séduit par la Cité de Pierre. »
« C'est ainsi. Avec votre talent, vous pourriez pourtant vous faire un nom comme cuisinier jusqu'à la capitale. »
« C'est trop d'honneur. Mais je souhaite vivre humblement en homme de la lisière, jusqu'au jour où je rendrai mon âme. »
Pour sceller un vrai lien, il fallait le dire clairement.
Ça porta ses fruits : Fermes rangea vite son regard trouble.
« Dans quelques décennies, peut-être que les gens de la lisière auront l'occasion de se rendre à la capitale. J'aimerais que cet avenir advienne de mon vivant. »
« Les gens de la lisière, à la capitale… J'arrive pas trop à l'imaginer, mais… l'avenir, on ne sait jamais. »
« Oui. Si les gens de la lisière et la maison du marquis de Genos continuent de tisser des liens, j'ai le pressentiment que ça arrivera. »
La conversation ayant atterri sur un terrain sûr, je pus souffler.
À ce moment, Shimiral=Ririn, qui marchait en tête, se retourna.
« La place est en vue. Rudo=Ruu et les autres nous attendent. »
« C'est bon. On retrouve tout le monde, là. »
Peu après, j'aperçus mes compatriotes. Rudo=Ruu, Reiris, et les femmes des petits clans.
« Oh, enfin ! Jiza-frère et les autres trainent encore ? »
« Ils devraient pas tarder. La place a l'air bien animée, aussi. »
« Ah ouais. J'ai encore de la place dans l'estomac, on va pouvoir goûter un truc ou deux. »
Il restait encore pas mal de temps avant le banquet, quelque grignotage serait toléré. Moi aussi, la cuisine de rue de la ville-château m'intriguait au plus haut point.
« Allez, y'a du monde qui arrive ! Jiza-frère, par ici ! »
« Allons-y. Vous avez visité la place ce matin, dit-on, mais celle-ci doit être bien plus animée maintenant. »
Comme l'avait dit Reiris, la foule y était compacte.
La place elle-même semblait plus vaste qu'au matin. Au centre, une fontaine ; le pourtour, entièrement occupé par des étals.
« Waa, y'a plein d'enfants ! »
Rimi=Ruu, accrochée au bras d', poussait des cris de joie. Effectivement, autour de la fontaine, des gamins couraient en s'amusant.
« Et cette eau ! J'en avais déjà aperçu un bout tout à l'heure, mais comment ça fait pour jaillir sans s'arrêter comme ça ? »
« Oui. Avec tout ce qui jaillit, pourquoi ça ne déborde pas du rebord ? »
Rei=Matua, elle aussi, fixait la fontaine avec une curiosité dévorante. Moi non plus, je ne connaissais pas le mécanisme des fontaines. J'ai juste le vague souvenir d'avoir entendu dire que leur origine remontait à très loin.
« Allez, on fait le tour des étals ! »
Sur cette parole de Rudo=Ruu, la visite de la place commença.
Cette fois, les étals de restauration étaient nombreux. Çà et là flottaient des effluves de viande grillée, d'herbes, d'huile de tau. Rudo=Ruu, qui reniflait les stands en marchant, s'arrêta net sur un « oh ».
« Ça sent drôlement bon. Jiza-frère, on peut bien dépenser quelques cuivres, non ? »
« Sans excès. »
« C'est bon, c'est bon ! Hé, c'est combien, celui-là ? »
Un homme d'âge mûr, en train de griller des brochettes, dévisagea le sourire de Rudo=Ruu, ahuri.
« C'est quatre pièces de cuivre rouge la brochette. Vous prenez ? »
« Quatre cuivres rouges… C'est un peu plus cher qu'au stand d'Asta.… C'est quoi comme viande ? »
« C'est de la volaille sauvage qu'on se procure spécialement. Y'a un petit goût particulier, mais les amateurs aiment bien. »
« Hein, de la volaille sauvage. Balza et les autres en vendaient aussi aux gens de la ville, me rappelle. »
Rudo=Ruu se gratta le menton, réfléchit, puis acquiesça d'un « yoshi ».
« Si on partage, ça fait pas cher par tête. J'en prends une. »
« Ah, moi aussi, alors. »
L'odeur m'avait mis en appétit, je me rabattis sur l'occasion.
Le tenancier sourit aimablement, replongea la brochette dans son pot de sauce, la remit à griller. Instantanément, l'arôme puissant d'huile de tau et d'herbes me frappa les narines avec une force redoublée.
« Voilà, c'est prêt. Attention, c'est chaud. »
Rudo=Ruu et moi payâmes et reçûmes nos brochettes.
Trois bons morceaux de viande étaient plantés sur chaque pique. Je me tournai vers , qui portait Rimi=Ruu sur le bras gauche.
« Si je la mange seul, je vais être rassasié tout de suite. Vous voulez pas m'aider à la finir ? »
Rimi=Ruu poussa un « waaï ! » de joie. Avant dix ans, un enfant a le droit de goûter à la nourriture d'une autre famille.
« Alors l'autre, c'est pour Reyna-sœur et Jiza-frère.… Hein ? Reyna-sœur, elle est où ? »
« Si vous cherchez Reyna=Ruu, elle est à l'étal de là-bas, avec Shimiral=Ririn et sa femme. »
Sur l'indication de Sheila=Ruu, je repérai Reyna=Ruu et le couple Ririn non loin. En marchant vers eux, Rudo=Ruu et moi attaquâmes nos brochettes.
« Hé, c'est pas mal du tout. »
« Ouais. C'est bon. »
La viande était un peu plus ferme que celle de kimusu, mais juteuse et avec de la tenue.
Surtout, l'assaisonnement à l'huile de tau et aux herbes était excellent. L'huile de tau semblait additionnée de sucre et d'un jus de fruit, la douceur était marquée, relevée par la pointe épicée et la fraîcheur des herbes.
C'est moins complexe que la cuisine des cuisiniers de la ville-château, mais il y a un travail soigné. Et c'est justement cet équilibre modéré qui me plaît. À la ville-relais, ça aurait eu pas mal de succès, à mon avis.
L'avis d' : « Pas mal. » Celui de Rimi=Ruu : « C'est délicieux ! » Jiza=Ruu, qui avait croqué dans la brochette tendue par Rudo=Ruu, émettra un « fumu » pensif.
« Effectivement, c'est plus savoureux que la viande de kimusu. Ça me rappelle la viande de gyama qu'on a mangée une fois. »
« Ah, le banquet de réconciliation chez le comte Saturas. Au fond, la viande de bête sauvage convient mieux au palais des gens de la lisière ? »
« Comment dire. La viande de kimusu a un goût trop léger, on a l'impression qu'il manque de mâche. »
Jiza=Ruu a aussi goûté la cuisine de kimusu chez les Dora. Y repensant, ce Jiza=Ruu qui incarnait jadis l'entêtement des gens de la lisière a traversé bien des expériences.
« Yo, Reyna-sœur. J'ai acheté un truc à base de volaille sauvage, goûte voir. »
« Merci.… Asta, vous avez une minute ? »
Reyna=Ruu, qui inspectait avec ardeur l'intérieur d'un stand, se tourna vers moi. Ses yeux bleus brillaient d'une lueur nouvelle.
« Ah, j'veux que Jiza-frère voie aussi… Qu'est-ce que vous pensez de ce récipient ? »
C'était un stand de vaisselle.
Et tous les articles étaient en bois. Ce que Reyna=Ruu désignait était un grand plat des plus impressionnants.
Trente bons centimètres de diamètre, une profondeur respectable. La surface portait une sculpture dynamique, fleurs et vignes en motif.
« Ah, vous avez déjà trouvé une belle assiette en bois sculpté, dis donc. »
Reyna=Ruu acquiesça, puis regarda Jiza=Ruu avec une pointe d'inquiétude. Celui-ci, l'œil fin comme un fil, scruttait les pétales gravés sur le plat.
« Tu m'as appelé… ça veut dire que tu veux l'acheter ? »
« Ouais. Pour dresser le plat spécial du banquet, je me disais que ça irait bien… »
Jiza=Ruu fit « c'est vrai » et recula d'un pas.
« Pour les achats liés à la cuisine, c'est ton jugement qui compte. Pas la peine de guetter ma tête. »
« Ouais, mais si ça fait plaisir à personne, ça sert à rien… »
« Alors d'autant plus que l'avis d'un seul homme ne vaut rien. »
Tout en disant ça, Jiza=Ruu esquissa un sourire.
« …Simplement, le motif de fleurs et de vignes gravé sur ce plat, j'y sens une grande force. Moi, j'aime bien. »
Le visage de Reyna=Ruu s'illumina.
Vina=Ruu=Ririn, à côté, pouffa.
« Vous voyez bien, j'vous l'avais dit qu'y'avait pas de souci ! Nous aussi, si on nous avait servi le festin de noces dans ce plat, on aurait été aux anges, c'est sûr… »
« Moi aussi, je pense pareil. »
Shimiral=Ririn approuva, et Reyna=Ruu sourit, un peu confuse.
« Si j'avais pu, j'aurais voulu célébrer vos noces avec ce plat. C'est juste le timing qui a pas collé. »
« C'est bon. On a été comblés. »
« Fufu. Ça se voit rien qu'à vous regarder. »
Vina=Ruu=Ririn rougit légèrement, enroulant une mèche de cheveux sur son doigt.
Après avoir assisté à cet échange chaleureux, je me tournai vers .
« Moi aussi, ce plat me tape dans l'œil. , t'en penses quoi ? »
« Quoi ? Tu comptes l'acheter, toi aussi ? »
« Ouais. La fête des moissons approche. Pour le plat qu'on offrira au vainqueur du concours de force, c'est pas mal approprié, non ? »
, le visage grave, ne fit que plisser les yeux en guise de sourire.
« Si c'est ce que tu penses, fais comme tu veux. »
« Ouais. Merci. »
Ainsi, Reyna=Ruu et moi passâmes un long moment à choisir nos plats. Cinq exemplaires du même modèle étaient empilés, mais étant sculptés à la main, chacun présentait de menues différences.
Au bout du compte, nous en sélectionnâmes un chacun. Prix : une pièce de cuivre blanc l'unité.
La taille n'était pas si différente du pot en terre tout à l'heure, mais vu que c'est du bois, le poids reste négligeable. Chacun tenant son plat sous le bras, Reyna=Ruu et moi échangeâmes un sourire.