Nous avons poursuivi le travail avec diligence dans les cuisines du Palais de l'Oiseau Rouge.
Nous y passions presque une journée entière, et c'est là que se manifestaient la volonté et l'endurance des gardiens du feu des Moribe. Carus et les siens avaient commencé à cuisiner au même koku, mais il y avait probablement une différence notable, tant dans la fréquence de leurs pauses que dans le volume total de plats achevés.
D'après ce que j'ai pu glaner auprès de la princesse Delchea, qui s'adonnait à l'observation de la cuisine, le dernier des quatre postes de cuisine était effectivement occupé par les cuisiniers du château de Genos. Cependant, Dia lui-même œuvrait dans les cuisines du château, et c'est le second qui dirigeait les opérations ici.
« Bah, le savoir-faire des gens du château de Genos, j'ai pu l'examiner à loisir pendant ces quelques mois ! Pour aujourd'hui, je pense me concentrer sur l'observation des gens des Moribe et de Carus-sama ! »
C'est en proclamant cela que la princesse Delchea allait et venait sans cesse entre les trois cuisines.
Mis à part elle, personne ne vint visiter les cuisines. Les personnes de rang devaient toutes profiter de la conversation avec les gens des Moribe du côté du Palais de l'Oiseau Blanc. Dali=Sauti et Jiza=Ruu, qui ne montrèrent leur nez qu'une seule fois pour prendre des nouvelles, nous en donnèrent un aperçu.
« Eux aussi forment des groupes de quelques personnes et font le tour de leurs interlocuteurs respectifs. Comme ils sont en petit nombre de part et d'autre, ils peuvent avoir des échanges assez poussés. On a l'impression que ça valait le coup de s'absenter du travail de chasse au giba. »
Dali=Sauti le disait en souriant paisiblement.
De son côté, Jiza=Ruu conservait une expression douce, insondable, sans montrer le moindre mécontentement.
« Moi, j'ai fait groupe avec les deux membres de la famille Rei, donc j'étais un peu tendu, me demandant si je n'allais pas encourir le mécontentement de Roblos… mais heureusement, ce n'était que soucis imaginaires. »
« C'est vrai. Roblos a un tempérament strict, mais c'est le représentant par excellence des gens du Sud qui font de l'honnêteté leur fierté. Peut-être que la franchise de Rau=Rei a produit un bon effet, après tout ? »
« Dire "bon effet" est peut-être exagéré, mais lors du banquet qui a accueilli Roblos et les siens à Genos pour la première fois, Dan=Rutim y était convié. Du coup, ils ont pu se préparer mentalement à l'idée que les gens des Moribe pouvaient être des gens libres, eux aussi. »
En disant cela, Jiza=Ruu esquissa un rare sourire amer.
« En plus, Roblos semblait impressionné par l'intelligence de Yamile=Rei. Juste avant, il a aussi pu discuter avec Arauto… et là non plus, il n'y a pas eu de heurts, ils ont pu nouer des liens. »
« C'est une excellente nouvelle, alors. »
En entendant ce récit, j'ai pu m'investir dans mon travail avec un sentiment de plénitude accru.
Le temps s'écoula ainsi régulièrement, et nous atteignîmes enfin le cinquième koku descendant.
Une heure avant le coucher du soleil, nous parvînmes à achever tous les plats du banquet comme prévu. Le début des festivités était programmé pour un demi-koku plus tard.
« Alors, je vous prie de procéder à votre changement de tenue. »
Nous sortîmes des cuisines et avançâmes dans le couloir guidés par un page. Aussitôt, =Ruu et les autres nous rattrapèrent par derrière.
« , bon travail. On a l'air d'avoir tous les deux rempli notre mission dans les temps. »
« Oui. Comme j'avais préparé des portions supplémentaires pour la dégustation, on a fini juste à la limite. Mais j'ai hâte de connaître l'avis de Valcas et les autres. »
À cet instant, Rimi=Ruu, qui s'était accrochée au bras d', poussa un « Ah ! » plein d'entrain.
« Ce n'est pas Valcas et les siens, là-bas ? Eux aussi ont fini leur travail ! »
En regardant, on apercevait un groupe en tenue blanche au bout du couloir. Quand nous avons accéléré le pas, il s'est avéré que c'étaient bien les cuisiniers de la ville-château.
« Bon travail à tous. Les plats pour la dégustation devraient arriver sous peu, alors prenez le temps de les savourer. »
Ils devaient être en route vers la salle d'attente. C'est Timaro qui s'inclina le premier, essuyant la sueur de son front avec un tissu.
« C'est nous qui devrions le dire, les gens des Moribe ont dû se fatiguer aussi. Nous avons hâte de voir comment vous avez traité les ingrédients de Melaia. »
« Oui. Nous attendons aussi vos impressions avec impatience. …Ah, Carus, bon travail à toi aussi. »
Carus baissa la tête en bredouillant, le regard fuyant. Autour de lui se tenaient les membres de « Ginseidō », menés par Valcas.
« D-d-dommage, bon travail. M-moi, je n'ai fait que donner mon avis, je n'ai pas vraiment peiné… »
« Cependant, c'est grâce à votre direction qu'aujourd'hui encore nous avons pu créer de superbes plats. Nous ne sommes que les mains et les pieds pour concrétiser votre idéal, donc tout cela est le fruit de votre travail. »
Les cheveux mouillés de sueur collés au front, Valcas intercalait ces mots. C'est =Ruu qui réagit.
« Donc Valcas aussi trouve la cuisine de Carus magnifique. Comme je n'ai pas eu l'occasion de connaître votre avis depuis le dernier banquet, ça me tracassait depuis tout ce temps. »
« Oui. Carus-dono manque totalement de connaissances sur la manipulation des herbes aromatiques, donc sur ce point, je ne peux pas cacher une grande insatisfaction. Mais pour tous les autres ingrédients, il parvient à une telle harmonie… s'il apprend simplement à manier les herbes, il devrait pouvoir viser une harmonie encore plus grande. »
En disant cela, Valcas posa sur Carus un regard vague.
« C'est pourquoi je souhaiterais faire une proposition… Ne pourrions-nous pas vous accueillir comme membre de « Ginseidō » ? »
« Qu-qu'est-ce que vous dites, Valcas ! »
Shirii=Rou fit une mine stupéfaite et s'agrippa au bras de son maître. Roy fit une tête ahurie, Bozrul une mine hébétée, Tartumai resta impassible.
« C-c-car Carus est cuisinier au château de Banam, non ? Une personne comme lui ne peut pas s'installer à Genos… et puis, sans même avoir vu Carus cuisiner de ses propres mains, songer à l'engager dans « Ginseidō »… »
« Mais le fait que Carus-dono possède un palais sûr est déjà prouvé. Même s'il avait des doigts maladroits, son talent serait plus que suffisant pour le compenser. »
Shirii=Rou tremblait des épaules, tandis que =Ruu fronçait les sourcils.
« Valcas estime donc les capacités de Carus à ce point ? »
« Oui. Carus-dono a un palais acéré, et de surcroît, il n'hésite pas sur son idéal. Ce sont des qualités essentielles pour un cuisinier. Je pense que Carus-dono pourrait viser le rang de cuisinier de premier ordre avec seulement sa langue, sa tête et son cœur, même s'on lui arrachait les bras et les jambes. »
« C-c-c'est un honneur extrême qu'une personne aussi éminente que Valcas-dono me dise cela. »
Carus, le regard fuyant, esquissa un sourire mou.
« M-mais, je suis devenu un homme qui a une famille à Banam. Et c'est le chef cuisinier du château de Banam qui m'a façonné malgré mon incompétence. Je souhaite continuer à exercer mon art sous ses ordres, pour mes compatriotes de Banam. »
« Je vois. Alors, prévenez-moi si vous changez d'avis. Je serai toujours prêt à vous accueillir. »
Valcas le dit sans afficher la moindre déception — mais le plus dur, c'était pour Shirii=Rou et =Ruu. Les deux cuisinières acharnées se mirent à brûler d'une rivalité encore plus forte qu'avant, fixant le sourire mou de Carus.
« A-alors, moi aussi je dois accompagner Arauto-sama au banquet, je vais donc prendre congé. M-merci à tous pour aujourd'hui. D-dès demain ou après-demain, dites-moi vos impressions sur le résultat d'aujourd'hui. »
Carus s'inclina à maintes reprises et s'en alla avec la servante guide.
Une fois son dos parti, Timaro dévisagea Valcas.
« Valcas-dono y met du sien, hein. Mais il me semble que les qualités de Carus-dono s'épanouiraient davantage sous la tutelle de Dia-dono ou de Mikel-dono. »
« Si Carus-dono possède un tel talent, il saura le faire valoir quel que soit son maître. Mais pour hériter de ma technique, un palais aussi aiguisé est indispensable. »
« V-voulez-vous dire que nous, nous manquons de force ? »
Shirii=Rou, d'une mine désespérée, s'accrocha à nouveau au bras de Valcas.
En la regardant de haut, Valcas inclina vaguement la tête.
« S'ils manquaient de force, je n'aurais pas permis leur entrée en apprentissage… S'il n'y avait pas eu Shirii=Rou et les autres, j'aurais peut-être été saisi par l'envie de mettre une corde au cou de Carus-dono pour l'emmener de force. »
Shirii=Rou écarquilla les yeux, et Roy renifla un « Hahan ».
« Vraiment, quel maître méchant. N'allez pas trop secouer le cœur délicat de Shirii=Rou, voyons. »
« Si j'ai offensé l'humeur de Shirii=Rou, je m'en excuse. Simplement, je suis extrêmement épuisé, et je voudrais bientôt me reposer dans la salle d'attente, si cela vous convient ? »
« H-h-hai. C'est nous qui sommes désolés… »
Shirii=Rou, visiblement instable émotionnellement, lâcha le bras de Valcas.
Valcas baissa les paupières, l'air un peu endormi, et jeta un coup d'œil de notre côté.
« Alors, nous prenons congé. Nous attendons avec impatience le résultat des plats du banquet. »
« Ah, oui. Reposez-vous bien. »
Ainsi Valcas et les siens entrèrent dans la salle d'attente qui était juste devant eux. Yan et Nicola s'inclinèrent aussi vers nous avant de les suivre, ne laissant derrière eux que Puratika. Elle aussi devait assister au banquet, donc elle devait se changer en tenue de fête.
Nous reprîmes la direction de la salle de changement. En chemin, =Ruu interrogea Puratika avec acuité.
« Puratika, c'est la deuxième fois que vous aidez Carus dans son travail. Quelle impression avez-vous de lui ? »
« Moi, paroles Valcas, justes, je pense. Carus, palais aiguisé, possède… idéal propre, sans hésitation. Ces deux points, Carus, les fait ressortir. »
D'un regard encore plus perçant que celui de =Ruu, Puratika répondit ainsi.
« Et ces deux points, Valcas, lui ressemblent. Donc, Valcas, comme disciple, vouloir accueillir, a pensé… De plus, ces deux points, Marufira=Nahumu, ressemblent, je pense. »
« Euh ? Euh ? M-moi, me comparer à Valcas, c'est déjà indécent… »
« C'est seulement une question de qualités. Nous, même , avançons en hésitant. Carus que palais aiguisé, possèdent Mikel et Maimu, pareil. Nous, en hésitant, idéal, poursuivons… Mais Valcas, Carus, Marufira=Nahumu, d'abord, goût idéal, existe, et chemin pour y arriver, cherchent, je pense. Seulement, procédure, diffère. Moi, ainsi, je juge. »
« Je vois. Expliqué comme ça, c'est facile à accepter. Puratika, tu es impressionnante. »
Pour apaiser le cœur de =Ruu, j'intervins avec un sourire.
« C'est vrai que Carus et Marufira=Nahumu sont, à la base, des cuisiniers du même type que Valcas. Alors que Maimu, elle, a un palais tout aussi aiguisé qu'eux, mais ne ressemble pas à Valcas. C'est pour ça que Valcas est facilement attiré par Carus et Marufira=Nahumu, qui lui ressemblent, non ? »
« Ahaha. Quand et Puratika me le disent comme ça, j'ai plus honte que fierté. »
C'est Maimu, dans son adorable costume de cérémonie, qui le dit. Elle était tout près depuis tout à l'heure et avait tout entendu.
« Mais moi aussi, je suis convaincue. Moi, même en faisant le poirier, je ne pourrai jamais hériter de la technique de Valcas. Mais je vise à devenir une cuisinière comme mon père ou , donc je n'ai aucun regret. »
« Oui. =Ruu non plus, elle ne souhaite pas devenir disciple de Valcas, si ? Alors, pas la peine de se préoccuper autant de Carus, non ? »
« …C'est vrai. J'ai l'impression de mesurer à nouveau ma propre bassesse. »
=Ruu baissa la tête, abattue. Qu'elle se remobilise ou qu'elle déprime, =Ruu est toujours droit devant.
« Ce n'est pas de la bassesse, c'est la preuve de ton ambition. En plus, c'est la force de ton attachement pour Valcas. Ce côté-là, tu ressembles sûrement à Shirii=Rou. »
« Oui. Mais Shirii=Rou est la disciple de Valcas… moi qui n'ai rien à voir, m'emporter comme ça, j'ai honte. »
« Ahaha. Reine-sœur, c'est parce que tu es une femme de la famille Ruu, au cœur tendre ! »
Lara=Ruu rit gaiement en tapotant vigoureusement le dos de sa petite sœur. C'est à ce moment que nous arrivâmes à la salle de changement.
Nous entrâmes, séparés hommes et femmes. Les gens qui étaient allés au Palais de l'Oiseau Blanc avaient déjà fini de se changer, et il y avait dix hommes réunis ici.
Ce qui était préparé, c'étaient les tenues de banquet traditionnelles de Seruva. Les mêmes robes longues qu'on nous avait fournies pour la fête de célébration du tournoi martial et le banquet d'hommage. Récemment, on nous en avait aussi fait porter pour le banquet de mariage à Banam, c'est encore frais dans ma mémoire.
Mais — parmi les hommes présents, moi et Jou=Ran étions les seuls à avoir une tenue différente. Un pourpoint sans manches, un manteau de cérémonie court, et un pantalon large style ballon, une tenue de banquet tout à fait orthodoxe à Genos.
« Heu ? , je comprends, mais pourquoi moi aussi j'ai une tenue différente ? »
Quand Jou=Ran posa la question, le maître tailleur répondit en souriant.
« Celui-ci est une tenue de banquet commandée par Ticatras-sama de la maison ducale de Darm. Il semble que les mesures correspondent à votre personne. »
Le maître prit grossièrement la taille de Jou=Ran — taille, longueur des jambes — puis prit l'une des tenues accrochées au mur. Il y en avait deux ou trois autres de tailles différentes.
« Pourquoi Ticatras me ferait une tenue de banquet ? Je ne suis même pas de la lignée légitime des chefs de clan, et je n'ai pas de lien spécial avec Ticatras… »
« On m'a dit que c'était une tenue assortie à la dame qui vous accompagnerait. Mais comme on ne pouvait pas prédire qui ce serait à l'avance, on a préparé plusieurs tailles. »
Même avec cette explication, je restais perplexe.
Alors Rudu=Ruu, qui faisait office de chef de file, jeta sa tenue des Moribe et trancha :
« Peu importe, enfilez-la vite. Nous, peu importe la tenue, ça nous va bien ? Les détails, on demandera direct à Ticatras lui-même après. »
« Ha… mais on a un malaise, quand même. »
Ainsi, Jou=Ran et moi avons revêtu la tenue sur mesure.
Je possédais déjà une tenue de ce style. C'était la première qu'on m'avait fait faire pour le bal de la maison comtale de Doreimu. Le style est identique, mais c'est un tout autre vêtement. Les broderies sur le pourpoint et le manteau sont encore plus somptueuses, les couleurs plus vives, d'une splendeur éblouissante.
« Au fait, depuis quand Ticatras a-t-il commandé ça ? »
« Nous avons reçu la commande il y a bien longtemps. Si je me souviens bien… c'était juste après le banquet où Ticatras-sama a dévoilé son portrait. »
Alors ça remonte à près de deux mois. Et commander une nouvelle tenue de banquet juste après un banquet, c'est de plus en plus incompréhensible.
(En y repensant, à ce banquet-là aussi, Dali=Sauti et moi avions eu des tenues différentes pour s'accorder avec nos partenaires féminines… Donc cette fois, il a préparé une nouvelle tenue pour Yun=Sudra… et comme il ne savait pas qui serait son partenaire masculin, il a préparé plusieurs tailles ?)
En d'autres termes, Ticatras avait décidé d'inviter Yun=Sudra au prochain banquet en ville-château, et avait préparé la tenue à l'avance.
C'était une prévoyance qui surpassait même la princesse Delchea, de quoi me donner un léger frisson.
(Bon, Ticatras appréciait assez Yun=Sudra pour lui proposer d'être sa suivante… mais pour Yun=Sudra, ça doit être un peu angoissant…)
Une fois changés, nous fûmes guidés vers la salle d'attente.
Là, j'eus une nouvelle compréhension.
Parmi les hommes qui étaient allés au Palais de l'Oiseau Blanc, seuls Jiza=Ruu et Rau=Rei portaient une tenue différente.
« …Je vois. C'est ça. »
« Oui. Ticatras a préparé de nouvelles tenues non seulement pour et Yamile=Rei, mais aussi pour et Yun=Sudra. Du coup, moi et Jou=Ran on en a eu aussi. »
En disant cela, Jiza=Ruu ne semblait pas particulièrement de bonne humeur.
« Yun=Sudra aussi, comme , s'était vu proposer de devenir suivante. Et je crois que Tour=Din aussi avait été invitée… mais les hommes de la famille Din n'ont pas eu de nouvelle tenue. C'est donc que Ticatras n'a préparé de tenues spéciales que pour les femmes en âge de se marier qui lui plaisaient particulièrement. »
« Oui, apparemment. …Ça ne colle pas vraiment avec l'esprit des Moribe. »
« Oui. Accorder un traitement spécial selon ses seules préférences, ce n'est pas une conduite équitable. »
Alors Rau=Rei éclata d'un rire joyeux.
« Si on dit ça, , Yamile, moi et les autres, on a eu droit à un traitement spécial depuis le banquet d'avant ! Se mettre en colère parce que c'est notre tour, ce n'est pas digne de Jiza=Ruu ! »
« Non. Moi, depuis le banquet d'avant, je trouvais ça injuste. Mais comme c'était seulement qui était traitée spécialement, j'ai jugé que c'était pitoyable pour elle, et j'ai décidé de l'accepter. »
« Alors cette fois, c'est la même chose ! Quoi qu'il en soit, Ticatras a envie d'habiller joliment et Yamile ! Si =Ruu et Yun=Sudra font office de prétexte, Yamile et les autres seront un peu moins gênées ! »
C'était un raisonnement qu'on ne savait pas trop si on comprenait ou pas, mais en tout cas Jiza=Ruu n'a pas refusé la nouvelle tenue et l'a mise. C'était sûrement la manifestation de son intention d'accepter d'abord l'acte de l'autre pour en juger ensuite la justesse.
Peut-être à cause de cet état d'esprit de Jiza=Ruu, l'air dans la salle d'attente semblait plus solennel que d'habitude. Ceci dit, Rau=Rei, Georu=Zaza, l'aîné des frères Ravittsu et les autres se comportaient normalement, et surtout le chef de clan Dali=Sauti était détendu, donc l'ambiance n'était pas si gênante.
« À la base, nous ne faisons que porter les tenues de banquet que les nobles nous ont préparées. Si on a des plaintes, il faut payer de sa poche et se faire faire la tenue qu'on veut. Tant qu'on n'en est pas capables, on n'a d'autre choix que de suivre les usages des nobles. »
« Oui. Lors de la dégustation précédente, on a fait préparer un semi-costume de cérémonie à Rittia, mais l'argent, c'est nous qui l'avons payé. Nous, qui ne connaissons pas les usages de la ville-château, devons consolider nos bases pas à pas. »
Sur les paroles de Dali=Sauti, Gazlan=Rutim ajouta calmement, et Jiza=Ruu répondit d'une voix calme : « Oui. »
« Se faire préparer sa propre tenue de banquet, ça a l'air aussi difficile que d'affronter le maître de la forêt… mais sûrement qu'un jour, il faudra qu'on sache le faire aussi. »
Au moment où Jiza=Ruu dit cela, on frappa à la porte de la salle d'attente.
Les femmes, ayant fini de se changer, entrèrent silencieusement. Elles étaient vingt-deux, Puratika comprise, et c'était d'une splendeur éblouisse.
C'est alors que je vis la scène attendue, et reçus une impression au-delà de mes prévisions.
Effectivement, seules , Yamile=Rei, =Ruu et Yun=Sudra portaient une tenue différente. Le design semblait le même que celui préparé quand avait eu son portrait.
Le buste était parfaitement ajusté, la jupe s'évasait comme une grande fleur, c'était le style standard qu'on voit souvent aux banquets de la ville-château.
Mais la qualité de la confection était d'un autre niveau. Comme pour les tenues de l'affaire du portrait d' et Yamile=Rei, celles-ci étaient d'une facture extrêmement somptueuse.
Les plis des volants, la finesse et l'élégance des broderies produisaient cette impression. Et comme et les autres ont une silhouette remarquable même parmi les femmes des Moribe, elles paraissaient d'autant plus somptueuses.
Cette fois encore, l'encolure était largement ouverte, et y scintillaient de nombreux ornements. portait bien sûr l'ornement en pierre bleue que je lui avais offert, avec ses pièces complémentaires.
Et ce qui me coupa le souffle, une fois de plus, c'était la vivacité des couleurs.
Jusqu'ici, Ticatras avait offert à deux tenues : un rouge flamboyant, et un bleu comme du saphir fondu. Cette fois, c'était une troisième tenue, différente, d'un jaune pâle qui semblait briller d'un éclat doré.
D'après l'astrologue Arishuna, Ticatras discerne l'essence des gens et confectionne les tenues avec la couleur de leur étoile. C'est pour cela qu' avait reçu d'abord la tenue rouge.
Mais la tenue bleue, elle aussi, allait à merveille à . Elle semblait en parfaite harmonie avec la couleur de ses yeux.
Cette fois, le viseur s'était porté sur la couleur de ses cheveux. La tenue, avec ses cheveux dorés qui tombaient flous jusqu'à la taille, parait d'un éclat incomparable.
C'était comme si elle-même rayonnait de lumière.
De plus, comme ses cheveux et sa tenue avaient des teintes légèrement ternes, ce n'était pas clinquant. Une lueur puissante et pure, comme la lumière de l'aube. Et cette transparente radiance dorée faisait ressortir d'autant plus la beauté de son corps hâlé, de ses yeux bleus et de ses lèvres couleur cerisier.
De son côté, Yamile=Rei portait un vert foncé très profond. La fois d'avant, c'était proche du noir, donc celle-ci paraissait plus claire. Pour moi, elle évoquait la couleur de la forêt au crépuscule. Et le fil de broderie était argenté, ce qui ajoutait une touche mystérieuse.
Encore cette fois, Yamile=Rei avait ses cheveux finement tressés et haut relevés, exposant sans retenue sa nuque sensuelle et la ligne de ses épaules. Avec ses yeux fendus et perçants, elle avait la séduction envoûtante d'une sorcière des bois.
La plus surprenante était =Ruu. Elle portait un orange vif — ou plutôt un vermillon. Un rouge légèrement jauni, couleur de fruit, d'une tenue éblouissante. Le fil de broderie était doré, d'une splendeur éblouissante.
Pourtant, cette tenue somptueuse allait à =Ruu à la perfection. Elle est belle de base, et bien que petite — 1 m 50 environ —, sa silhouette est la meilleure après et Yamile=Rei. Ce vermillon vif soulignait à parts égales son côté adulte et son côté enfantin, dégageant un charme unique.
Enfin, Yun=Sudra portait un gris qui semblait argenté terne.
Est-ce dû à ses cheveux ou à son mois de naissance ? Si ma mémoire est bonne, elle est née au mois de la Cendre.
Le tissu de base est gris pâle, avec des broderies argentées. L'ensemble semble briller d'un argent pâle. C'était une teinte un peu évanescente, comme des étoiles faiblement lumineuses rassemblées dans le ciel nocturne.
Mais Yun=Sudra est une très jolie fille, et derrière son visage innocent, elle a une silhouette féminine qui n'a rien à envier à =Ruu. Son intérieur aussi allie insouciance et clarté juvéniles à de la ténacité et de la décision. Du coup, cette tenue qui pourrait paraître terne et évanescente la faisait ressembler à un esprit, d'une beauté surnaturelle.
Quatre personnes, quatre beautés totalement différentes.
Ce n'était pas moi seul qui étais stupéfait ; de nombreux hommes laissaient échapper des soupirs d'admiration.
« …Donc, préparer des tenues différentes pour seulement quatre personnes, ça ne colle pas avec l'esprit des Moribe, hein. »
Quand Jiza=Ruu marmonna ça, Lara=Ruu sortit son visage en disant : « C'est pas grave, non ? » Elle portait la tenue traditionnelle de Seruva comme les autres femmes.
« C'est pas un banquet des Moribe, c'est un banquet de la ville-château. Je trouve que Reine-sœur et les autres sont super belles, mais je suis ni jalouse ni trouver ça injuste. Au contraire, elles attirent tous les regards, ça doit être dur pour elles, je plains plutôt. »
« C'est vrai. Si on veut dire, le souci de celles qui les portent ne fait qu'augmenter. »
Cela dit Morun=Rutim=Domu. Avec son corps rondouillard, la robe longue et fluide lui allait à ravir.
« Bon, les histoires raides, on laisse les chefs de clan les gérer ! Moi, je suis pleinement satisfait de voir ma femme si magnifiquement parée ! »
Rau=Rei rigolait en reniflant vers Yamile=Rei comme un chien. Yamile=Rei, pour ne pas la repousser du revers de la main, se frottait sa propre main souple.
« …Toi aussi, t'as eu droit à une nouvelle tenue. »
C'est qui venait vers moi, d'un ton solennel.
« On a l'impression qu'à chaque banquet, on nous offre une nouvelle tenue. Ça doit être un sacrilège pour la maison comtale de Doreimu qui les garde, non ? »
« Oui, c'est vrai… mais cette tenue aussi te va à merveille. »
Pour la seconde phrase, je baissai la voix. rougit légèrement et me tapota la tête.
C'est alors que j'aperçus Puratika dans son ombre, et je fis « Ah ? »
« Qu'y a-t-il, Puratika ? Tu as quelque chose à dire à ? »
« …Non. Plus grande que moi, seulement et Marufira=Nahumu. »
En disant cela, Puratika semblait avoir ramené son corps déjà fin à sa limite. De ma position, je ne voyais que son cou et sa tête. Aujourd'hui, elle avait ses cheveux dorés — de la même teinte qu' — attachés en queue de cheval.
« Puratika aussi a reçu une nouvelle tenue de Ticatras. »
se déplaça légèrement pour me révéler Puratika.
Au banquet de mariage à Banam, Puratika avait porté la tenue traditionnelle de Seruva, mais cette fois, le style était totalement différent. C'était un type de tenue que je n'avais jamais vu.
Une seule pièce de tissu, ornée de broderies somptueuses, enroulée autour du corps. Mais pas simplement enroulée comme les femmes mariées des Moribe ; c'était une pièce plus longue et étroite, enroulée en multiples couches sous divers angles. Et comme le tissu était extrêmement fin, ça ne faisait pas effet d'habits épais, mais on dirait une robe de plumes d'ange, flottante et vaporeuse.
Le point le plus marquant, c'est que l'épaule droite et la jambe droite étaient entièrement exposées.
Les tenues de banquet de Genos ouvrent beaucoup la poitrine, mais couvrent bien les jambes. Au bal masqué, avait attiré tous les regards en dévoilant ses belles jambes pour son déguisement de chevalier姫 Zelia.
Donc une tenue qui expose les jambes me paraissait très nouvelle. Et pas qu'un peu : l'ourlet montait jusqu'à la racine de la cuisse, c'était assez osé. Bien sûr, elle porte un sous-vêtement en dessous, mais voir la jambe droite souple de Puratika ainsi exposée, je ne savais pas où regarder.
De plus, le tissu passant de l'épaule gauche au flanc droit, l'épaule et le bras droits étaient entièrement nus. Avec la tenue des Moribe, c'est normal, mais Puratika porte habituellement des vêtements peu décolletés, donc le contraste est saisissant.
Pourtant, Puratika est mince, mais en tant que membre du clan Gyerudo, chasseurs, elle n'a pas l'air frêle. La ligne de son cou à ses épaules, fine mais ferme, est belle, et comme , elle dégage une élégance sauvage.
Et Puratika porte plus d'ornements que quiconque, d'une splendeur extrême. La queue de cheval, différente d'habitude, lui allait à merveille ; elle avait vraiment l'air d'une princesse de Shim.
« …Probablement, ceci, tenue Jigi ou Raorimu. Moi, peuple Gyerudo, donc, inapproprié. »
Puratika, le teint noirci par le rouge aux joues, le dit avec force.
, qui examinait la tenue avec moi, inclina la tête en disant « Hum ».
« Donc la tenue de banquet des Gyerudo suit un tout autre code ? »
« Oui. Gyerudo, pays froid, donc, peau, exposer, impensable. Et moi, simple cuisinière, pas de raison, porter tenue de banquet. »
« Je vois. Moi aussi, en tant que chasseuse, je ressens la même chose. »
« …, pourquoi, air satisfait ? »
« Non. Je ne fais pas light de tes soucis… mais je trouvais que la tenue de l'Ouest te allait moins bien que celle de l'Est. »
En disant cela, avait un regard comme celui qui veille sur la tenue de fête d'un membre de sa famille.
D'habitude, se fiche de sa propre tenue et de la mienne, mais elle laisse parfois voir une mine satisfaite devant la jolie apparence de Rimi=Ruu. Le fait que la dignifiée Puratika soit placée du côté de Rimi=Ruu me parut d'une douceur déraisonnable.
Ainsi, au milieu de cette splendeur étincelante, nous attendîmes le début du banquet.