— Felmenia Stingray est l'une des mages de la cour du royaume d'Astel.
Deux semaines s'étaient déjà écoulées depuis que Suimei et ses compagnons avaient été appelés dans ce monde et s'étaient vu confier la mission de terrasser le Roi des Démons.
Entre-temps, les préparatifs pour la campagne du héros Reiji contre le Roi des Démons avaient avancé à grands pas, et l'on estimait que le départ pourrait avoir lieu dans les prochains jours.
Pendant que l'entraînement du héros progressait ainsi régulièrement, Suimei, lui, passait son temps dans la chambre qui lui avait été attribuée à lire les livres de ce monde.
Les genres étaient variés, survolés, choisis au hasard. La raison allait de soi : il voulait accumuler un maximum d'informations sur ce monde où ils avaient atterri. On se souvenait encore de sa crise, peu digne de lui, dans la salle d'audience, quand le roi Almadiyus lui avait annoncé qu'il ne pourrait pas retourner dans son monde d'origine. Mais c'était pour cette raison que Suimei s'était résigné à vivre dans cet autre monde.
Au début, il s'était indigné de cette invocation irresponsable, mais désormais, cela ne le préoccupait plus autant. Ou plutôt, il n'avait pas le loisir de s'en soucier. Il était accaparé par des choses bien plus urgentes.
L'acquisition de connaissances.
La majeure partie de ses études portait encore sur les bases de ce monde : culture, lois, unités de mesure, règles non écrites, et les éventuelles contradictions avec son monde d'origine. Comme mentionné plus haut, il allait devoir y vivre. La possession ou non de ces connaissances changeait radicalement la donne : s'intégrer sans heurts ou provoquer d'innombrables problèmes.
Heureusement, peut-être grâce à l'effet de la bénédiction de l'invocation des héros, Suimei comprenait non seulement la langue de ce monde, mais aussi son écriture. Grâce à cela, il pouvait lire les livres de ce monde sans l'aide de personne.
Pour gérer les connaissances acquises, il les mémorisait telles quelles, ou notait les points importants dans le carnet à couverture blanche, relié par magie, qu'il gardait dans son sac depuis le début, afin de les organiser.
À présent, le volume d'informations qu'il avait rassemblé depuis son arrivée était devenu considérable.
Quant au livre qu'il lisait en ce moment, il s'agissait d'un recueil de mythes de ce monde. L'histoire d'un héros ayant hérité du pouvoir des dieux et ayant abattu une espèce de dragons qui tentait de plonger le monde dans les ténèbres. Ce récit héroïque semblait être une histoire orthodoxe, largement connue par tradition orale et par les livres dans ce monde, et Suimei le lisait comme une pause dans ses études.
Il tournait les pages en trouvant le tout assez intéressant, et avant de s'en rendre compte, l'histoire s'était achevée. En définitive, le héros qui avait vaincu les dragons avait été accueilli dans la joie par tous, et l'on disait qu'il vécut heureux avec eux, une phrase qui clôturait proprement le récit.
'Un héros, hein...'
Il referma le livre d'un claquement sec et murmura dans le vide.
Quoi qu'il en soit de l'histoire du héros qui avait terrassé le dragon, le héros de ce côté-ci, lui, s'était montré enthousiaste pour la quête du Roi des Démons. Ces deux dernières semaines, aux côtés de Mizuki qui avait décidé de l'accompagner, il avait appris les méthodes de combat et la magie de manière intensive auprès du commandant des chevaliers de la garde royale d'Astel et du mage de la cour.
Naturellement, le commandant lui enseignait l'escrime, les tactiques de combat, et l'équitation. Le mage de la cour, quant à lui, lui apprenait l'usage des divers sorts.
C'était un calendrier insensé, une formation en force sur deux semaines, mais sur le fond, Suimei ne pouvait que se taire. Probablement dans le bon sens du terme.
'Haa...'
En pensant à Reiji, Suimei poussa un soupir. Il ne pouvait glaner des informations qu'en jetant parfois un œil par la fenêtre sur les entraînements, ou via les deux rapports quotidiens de Reiji et Mizuki. La quantité était maigre, mais le contenu était terrible à un tout autre niveau.
Reiji était un civil dans l'autre monde, il s'était donc fait mettre à plat au début de l'entraînement au combat.
Mais ce ne fut l'affaire que du premier ou du deuxième jour. Dès le troisième, il avait semble-t-il assimilé la manière de se battre, et tenait tête au commandant des chevaliers en pleine forme. Maintenant, il remportait sans peine des combats en infériorité numérique.
Comment qualifier cela sinon de terrible ? Ce n'était pas le mot « incroyable » qui rendait justice à la cruauté éloquente de cette force. On ne savait si c'était l'effet de la bénédiction de l'invocation des héros, une sorte de magie, mais cette vitesse d'apprentissage était anormale.
C'était, pour ainsi dire, non pas une éponge, mais une pompe de relevage. Elle n'absorbait pas le talent qu'est l'eau, elle l'aspirait sans pitié.
À le regarder, on avait l'impression que ses propres efforts étaient niés, et l'on en devenait triste.
'C'est pas juste. Absolument pas.'
C'était flagrant pour la magie aussi. Suimei avait mis deux ans, après avoir touché à la magie dans l'autre monde, pour produire un mystère visible. Reiji : trois jours. Trois petits jours pour manifester le feu dans le vide.
Devant pareil spectacle, Suimei lui-même avait envie de baisser les bras.
« Mm... »
Il perçut des pas et une présence magique. Il se raidit légèrement et porta son regard de ce côté.
Probablement un visiteur pour cette chambre. Les pas et la présence approchaient sans hésitation.
Qui pouvait bien être ce visiteur ?
En cette période, il y avait Reiji qui avait fait des progrès fulgurants, et deux autres. Titania, qui adorait Reiji et passait tout son temps avec lui en disant vouloir l'aider, et Mizuki qui, de ce fait, collait encore plus à Reiji.
Dès qu'il sentit qu'ils venaient par ici, Suimei usa de magie pour dissimuler les livres, les objets magiques et toute trace d'activité active qui se trouvaient sur son bureau.
Le Suimei actuel faisait croire à son entourage qu'il restait enfermé dans sa chambre à bouder et à dormir en permanence. Trop côtoyer les gens augmentait le risque que sa véritable identité ne soit découverte. Pour l'éviter, il s'isolait seul dans sa chambre, évitait tout contact au strict minimum, et cachait le fait qu'il était magicien.
Naturellement, il ne se rendait pas aux soirées mondaines qui avaient lieu tous les deux jours, ses repas lui étaient apportés, et il ne sortait de sa chambre que pour observer secrètement l'état de Reiji et des siens, aller à la bibliothèque du château, se rendre à la salle d'invocation, et aller aux toilettes. Une rigueur totale.
C'était la conséquence logique pour ne pas être identifié comme magicien. S'il était reconnu comme tel, il ne voulait pas être utilisé par ceux qui lorgneraient sur son pouvoir, et il résistait encore à ce que Reiji et les autres le sachent. En plus, cela lui laissait du temps libre pour la recherche magique et l'accumulation d'informations.
En contrepartie, son évaluation par les gens du château était en chute libre.
Il avait tenu des propos incitant le héros Reiji à reconsidérer la quête du Roi des Démons, et depuis le jour où il avait hurlé dans la salle d'audience, il restait cloîtré dans sa chambre. Mis à part le roi qui l'avait fait venir, Reiji et Titania qui étaient avec lui, tous les autres en arrivèrent à lui lancer des piques rien qu'en le croisant, tant sa crédibilité s'était effondrée.
Pour Suimei, cela servait de camouflage, et il s'en moquait éperdument. Au contraire, qu'ils en fassent plus.
Tout en songeant à cela, il se glissa sous les couvertures. Sur ces entrefaites, un coup discret retentit, suivi de la voix de Reiji.
« Bonjour Suimei. Tu es réveillé ? »
« ...Ah, entre. »
« On te dérange. »
« Excusez-nous. »
Au moment où Reiji et les autres entraient, Suimei se redressa pesamment.
Puis, comme d'habitude, il attendit que chacun s'assoie sur une chaise pour interroger Reiji.
« Alors ? Qu'est-ce qui s'est passé aujourd'hui ? »
« Hein ? Qu'est-ce que c'est, tout d'un coup, Suimei ? »
« Toi, tu as une drôle d'allure aujourd'hui. Tu as l'air inquiet, non ? »
« Ahaha, ça se voit quand même ? »
« Disons. »
Face à Reiji qui riait pour masquer sa gêne, Suimei acquiesça.
Depuis leur entrée, il avait remarqué la différence chez Reiji. Un sourire aux lèvres, mais une agitation indéfinissable. Comme s'il y avait eu à la fois une bonne nouvelle et une chose délicate.
Reiji lui posa une question.
« Aujourd'hui, j'ai appris la magie de renforcement physique. Tu veux voir ? »
« Oh ? Vas-y. »
C'était donc ça, la cause de sa bonne humeur. Il avait l'air ravi d'avoir acquis un nouveau sort. Suimei comprenait bien. L'exaltation quand on tisse une nouvelle magie et qu'on l'active pour la première fois est irrésistible.
Reiji commença par des flexions et fit tourner ses articulations pour délier son corps. C'était de la magie de renforcement physique. Si l'on n'utilise pas en parallèle la magie qui augmente la résistance du corps, ce genre de mouvements est essentiel.
« Je commence. »
D'un mot, Reiji fit circuler son mana dans tout son corps. Il construisit la formule en un instant et déclencha la magie sans incantation.
« Burn Boost ! »
Au moment où Reiji prononça le nom de la magie, une bande de flamme née du mot-clé s'enroula autour de son corps en ondulant.
Et avec l'activation de la magie, les capacités physiques de Reiji s'élevèrent. Désormais, un pouvoir encore plus puissant que celui obtenu par la bénédiction de l'invocation des héros bouillonnait en lui.
« Oh !! »
Et le magicien Yakagi Suimei ne put retenir un cri d'admiration devant la perfection de la magie de Reiji.
L'activation à l'instant était magnifique. De l'optimisation du mana à la construction de la magie, jusqu'au déclenchement, chaque étape était réglée dans les moindres détails, et « splendide » était le seul mot qui convenait. Certes, il n'y avait ni astuce ni simplification, donc on pouvait dire qu'elle manquait d'efficacité, mais réaliser les opérations de base au niveau d'un modèle parfait en à peine deux semaines de pratique magique, il y avait de quoi louer, rien à redire.
Cette magie de renforcement physique. Étant probablement de l'attribut feu, outre le renforcement, elle devait amplifier la force de manière explosive. À ce rythme, l'attribut vent agirait sur la vitesse, l'eau sur la fluidité des mouvements, la terre sur la résistance physique, supposa Suimei.
Tandis que Suimei analysait de son propre chef les renforcements physiques des autres attributs à partir de celui de Reiji, Titania s'approcha de Reiji avec des yeux énamourés.
« Comme c'est merveilleux, Reiji-sama... »
« Ahaha, merci Tia. »
Reiji lui répondit avec un large sourire en la remerciant. Le nom qu'il venait d'utiliser était probablement un surnom ; ils semblaient être devenus très proches sans qu'on s'en aperçoive.
Alors, Mizuki regarda Titania avec les joues légèrement gonflées.
« Tia, tu n'es pas un peu trop près ? »
« Ce n'est pas grave, Mizuki. C'est toujours toi qui es la plus proche, alors cède-moi un peu de place. »
« Euh, non, je ne suis pas si proche que ça ! »
« Si, si. Mizuki est toujours inutilement près de Reiji. C'est injuste. »
Là où l'on parlait de renforcement physique, les deux en étaient venues à faire des étincelles. Suimei en avait plein le dos.
'Explose,リア充... non, Reiji, cette magie est vachement classe.'
« Hein ? Ouais ! C'est vrai ! Cette magie est pratique et je l'aime bien. »
« Ouais. L'effet visuel est bon, et il n'y a pas de gros défauts non plus... »
C'était son avis honnête. Surtout, l'effet visuel méritait des points. S'envelopper de flammes comme un dragon, c'était sacrément classe. Une belle apparence suffit à marquer l'adversaire. Que ce soit par admiration ou par peur. L'avantage de pouvoir faire reculer l'ennemi, au combat comme dans les négociations qui en découlent, est considérable.
Alors, Mizuki dit on ne sait pourquoi, non pas à Suimei mais à Reiji.
« Moi aussi, je sais le faire maintenant ! »
« C'est vrai ? Comme prévu, Mizuki bosse dur. »
« Hein ? Ouais, enfin... »
Quand Suimei répondit, Mizuki fit une tête surprise, comme si elle ne s'attendait pas à ce qu'on lui parle. À cause de son manège avec Titania, elle ne regardait plus que Reiji.
En résumé, elle voulait être louée par lui et faire front à Titania. Quoi qu'il en soit, aux yeux de leur ami, cela ne ressemblait qu'à moitié à de l'intention meurtrière envers Reiji, et pour le reste à quelque chose d'attendrissant.
« Kuhuhu... »
« Qu'est-ce qu'il y a, Suimei-kun ? »
« Rien, continue comme ça. »
« Ouais ! Je ne perdrai pas. »
Contre qui. Vu de l'extérieur, ce serait probablement le Roi des Démons, mais ici, c'était absolument impossible. Tout en pensant cela, Suimei l'encouragea tout en la provocant.
Une fois le sujet du renforcement physique clos, il essaya d'en savoir plus.
« Et, autre chose ? »
« Hein ? Enfin, plein de trucs... »
À la question, Reiji répondit en bafouillant. Il s'était passé quelque chose, mais il semblait avoir des pensées à ce sujet. C'était sans doute la cause de son comportement bizarre.
« Qu'y a-t-il, Reiji-sama ? »
« Hein ? Non, enfin... »
« Princesse. Y a-t-il eu quelque chose d'étrange ? »
« Non ? Loin d'être étrange, c'est même quelque chose qui a montré que Reiji-sama était encore plus incroyable. »
Il avait demandé s'il s'était passé quelque chose, mais Titania affirma au contraire qu'il s'agissait d'une bonne chose. Elle ne semblait pas mentir, mais alors pourquoi Reiji essayait-il de noyer le poisson ?
Il demanda les détails à Titania.
« C'est quoi ? »
« C-c'est, enfin, euh... »
Reiji tenta de l'en empêcher, mais Titania n'en fit pas cas. Comme si c'était sa propre affaire, elle répondit avec fierté.
« Oui. Aujourd'hui, les spécialistes de chaque département de la guilde des magiciens sous l'égide du royaume d'Astel sont venus faire un match de magie contre Reiji-sama. »
« Hé~, la guilde des magiciens ? »
La guilde des magiciens. Il n'avait pas encore enquêté en détail, mais si on en croyait les bruits, c'était l'organisation où étaient inscrits presque tous les magiciens du pays.
« Oui. Conformément à notre demande préalable, tous étaient présents aujourd'hui. »
« Tous », c'étaient ces spécialistes. En gros, les cadres de la guilde des magiciens.
« C'est rare qu'ils soient tous réunis ? »
« Oui. Ce sont tous des gens très occupés. D'ordinaire, ils parcourent le territoire du royaume pour y exercer leurs activités. »
Alors, les réunir tous devait être un événement majeur. Mais « spécialistes de chaque département » était une formulation qui intriguait.
Il interrogea Titania à ce sujet.
« Au fait, c'est quoi, les départements ? »
« Le feu, l'eau, le vent, la terre, la foudre, le bois, la lumière, les ténèbres : les huit départements, et leurs magiciens les plus éminents. Certains possèdent un pouvoir qui surpasse même les mages de la cour, et chacun porte le titre honorifique d'Empereur. Pour le département du feu, l'Empereur est l'Empereur des Flammes, pour celui de la lumière, l'Empereur Radieux, et ainsi de suite. »
« ...... »
...C'est bon, ça ? « Empereur » est censé être un titre bien plus noble. Au Japon, c'est le mot qui désigne l'Empereur.
Peut-être que comme les mots d'ici sont convertis en japonais, ce décalage en est la cause, mais quand même, c'était bizarre.
« Suimei-sama. Qu'y a-t-il ? »
« Ah, non, rien. Et le résultat du match ? »
« Naturellement, c'est Reiji-sama qui a gagné. »
Titania gonfla sa menue poitrine avec fierté, comme si c'était sa propre victoire. Et elle continua en lâchant une information qu'on ne pouvait pas rater.
« À cette occasion, le maître de la guilde des magiciens lui a aussi décerné un surnom. »
« Un surnom ? »
Un surnom. Un titre honorifique qui exprime la force et les mérites du récipiendaire à travers ses caractéristiques. Bien sûr, c'est un classique du fantastique.
Alors, Reiji, avec une mine gênée, essaya de changer de sujet.
« C-c'est pas la peine de le dire, non ? »
Mais sa mine amusa Mizuki, qui pouffa.
« Fufu... »
« Qu'est-ce qui te prend, Mizuki ? »
« R-rien. Continue d'écouter. »
« Ouais ? Alors, Princesse. Le surnom que Reiji a reçu du maître de la guilde ? »
« Puisque c'est Suimei qui... »
« Le surnom que Reiji-sama a reçu du maître de la guilde, c'est... le miracle qui gouverne tous les attributs — le Vainqueur de Tous les Attributs ! »
Titania prononça ces mots, et l'espace d'un instant, l'atmosphère gela.
Et naturellement, Suimei ne put retenir un éclat de rire tonitruant.
« Bufoah !! »
« Suimei-sama !? »
« Le, le Vainq-vainqueur de Tous les Attributs, ahah. Yabai, non, impossible, hic, ah, ahahahahahahahahaha !! »
Devant le rire soudain de Suimei, Titania s'étonna, les yeux ronds. À côté, Reiji avait l'air de dire « comment en est-on arrivé là », se cachant le visage des deux mains et secouant la tête. Mizuki, elle, tenait son ventre et riait tout comme Suimei.
Et quand Suimei eut fini de vider ses poumons, Reiji parla avec une mine boudeuse.
« ...Voilà, c'est pour ça que je ne voulais pas le dire. »
« ...? Pourquoi ? Recevoir un surnom est un grand honneur pour un magicien, et pourtant Mizuki, et même Suimei-sama... »
« Parce que Vainqueur de Tous les Attributs — Vainqueur de Tous les Attributs, quoi ! Bufo ! C'est quoi ce surnom, ce maître de guilde ! Yabai, zéro sens ! Pas l'ombre d'un sens ! J'ai mal au ventre ! Fuha, ahahahahahahahaha, hii ! »
« ...Suimei, arrête, je t'en supplie. »
La voix exténuée de Reiji résonna. Au final, cette journée se termina en étant entièrement consacrée à ce sujet.
***
« Aile nord, rien d'anormal... et toc. »
En frappant le pavé de ses talons de bottes, le garde vêtu de l'uniforme léger fourni par le royaume éclaira l'intérieur de la pièce qui faisait partie de sa ronde avec la lanterne qu'il tenait, l'inspecta, et referma la porte.
C'était la dernière pièce de l'aile nord. Comme il n'y avait rien d'anormal, la ronde de ce secteur se terminait là.
Oui. Cette nuit, ce garde était en plein milieu de sa ronde nocturne du château royal. La ronde de nuit du château était un travail en roulement, assigné chaque jour à un garde différent. Le travail des gardes est la garde du château royal. Elle se fait bien sûr le jour, mais aussi la nuit, quand tout le monde dort.
Le Camelia de nuit est bien différent du Camelia de jour. Le jour, la lumière du soleil pénètre par endroits, des bougies sont placées même dans les coins sombres, et le Camelia où il est facile de circuler change du tout au tout la nuit venue.
La lueur de la lune qui s'infiltre est misérable comparée à la lumière du jour, et à cause de la politique d'économie du roi actuel, les bougies qui brûlaient en permanence autrefois sont maintenant toutes éteintes la nuit.
La seule lumière sur laquelle on peut compter ici, c'est la faible lueur de la bougie tenue en main. Dans cette ronde qui oblige à traverser une obscurité totale, on n'est pas rassuré.
Cette ronde de nuit est un travail que personne ne veut faire. C'est habituellement l'heure du sommeil, et faire le tour de ce vaste château aux couloirs tortueux est une sacrée corvée. En plus, il y a cette inquiétude due au manque de lumière. C'est pour ça que ce rôle est haï, et les jeunes gardes se le font refiler par les anciens. « Apprends le château par cœur », qu'ils disent en prime.
« Haa, j'aimerais que ça se finisse vite... »
Ce garde était de ceux qu'on y obligeait. Un supérieur tyrannique lui avait collé ce travail pour des raisons injustes, et ces temps-ci, il faisait fréquemment la ronde de nuit.
« De toute façon, y'a jamais rien. Quel imbécile oserait attaquer le château où se trouve le héros ? »
Le garde marmonna dans le noir, vers le noir. Qu'il pense ainsi allait de soi.
Un ordre avait été donné de renforcer la garde du château parce que Sa Majesté avait invoqué le héros, mais quiconque voyait l'entraînement du héros ne pouvait que trouver cet ordre excessif.
Par hasard, le garde avait vu l'entraînement du héros, et celui-ci était tout bonnement stupéfiant.
Oui, le héros Reiji menait un combat à armes égales avec le commandant des chevaliers, réputé comme le meilleur chevalier d'Astel, aimé et craint de tous. Et maintenant, il se battait tranquillement même avec une dizaine de chevaliers en plus.
Donc, alors qu'ils devraient être ceux qu'on protège, quel est le principe qui veut qu'on les protège, eux ?
Bien sûr, si on y réfléchit bien, on comprend leur utilité, mais pour ce garde un peu égoïste, c'était totalement incompréhensible.
Et c'est pendant que le garde nourrissait son ressentiment contre ses supérieurs que cela arriva.
« — Hmm ? »
Un bruit vient de derrière. *Clang*, le son net d'un léger choc métallique. Le garde se retourna d'un bond et braqua sa bougie.
« Y a-t-il quelqu'un ? »
Il appela, mais pas de réponse, et personne dans le faisceau de lumière. Il n'y avait que, au détour du couloir, cette pièce sinistre dont on dit qu'elle sert aux mages de la cour pour des rituels spéciaux.
Il avait fait le tour de cet endroit tout à l'heure. À ce moment-là, rien d'anormal. ...Simplement, contrairement à la veille et à l'avant-veille, une armure décorative avait été placée devant la porte.
« Peter. C'est toi ? Arrête tes mauvaises blagues. »
Pour cacher l'inquiétude qui naissait en lui, le garde appela le nom de son collègue à qui on avait refilé la ronde de nuit aujourd'hui.
Cet endroit est jugé creepy par tous les gardes. Son collègue farceur, qui le sait, a peut-être ourdi un plan pour lui faire peur.
C'est possible. Il vaut mieux que ce soit ça. Il enfouit son cœur qui se rétrécissait, et fit semblant de ne rien voir, dans le prolongement de sa feinte indifférence. Mais son appel fut absorbé par le fond noir comme de l'encre, et le ricanement attendu de son collègue ne vint pas.
Et de nouveau, le même *clang* résonna.
« — ! »
Une tension lui parcourut l'échine. Pas possible, un intrus ? Même son collègue n'irait pas aussi loin dans la mauvaise blague.
Alors, on ne sait pas d'où l'info a fuité, mais ce pourrait être un agent des démons visant le héros. Dans ce cas, impossible de laisser faire.
Le garde dégaina son épée, retint son souffle qu'il descendit dans son estomac, et s'approcha lentement de l'endroit d'où venait le bruit.
Il avait aussi son sifflet d'alarme prêt. Au pire, s'il lui arrivait quelque chose, il préviendrait ses camarades avec ça.
Et puis...
« ...Hmph. Quoi, y'a personne. Putain, vous m'avez fait peur. »
Finalement, les craintes du garde s'étaient révélées vaines. Ce qu'il trouva en arrivant, c'était seulement l'armure décorative qui trônait devant la pièce comme avant. Pas d'intrus, pas de démons. Évident, si on y réfléchit. Évident, oui, c'est évident.
D'abord, personne ne rôde dans ce château Camelia en pleine nuit, mis à part « le garçon qui est devant ses yeux ». Si c'est le cas, pas la peine de garder l'épée dégainée. Un type inoffensif, on le laisse tranquille. Il s'est mis en alerte pour rien. La fatigue des rondes quotidiennes rattrapait, aujourd'hui il était crevé. Il ferait mieux de dormir au plus vite. Soudain pris d'un bâillement, il vit le garçon devant lui lui dire bonne nuit, ou faire un signe d'adieu, en agitant la main avec un sourire.
Il lui répondit d'une main, fit demi-tour. Sa ronde de cette nuit était finie.
« Ouah, danger, danger. De justesse... »
Après avoir fait signe au garde somnolent et l'avoir renvoyé, Suimei, une fois qu'il ne le vit plus, changea radicalement d'attitude et poussa un soupir de soulagement.
Il n'avait pas prévu que le garde fasse encore les parages. Il avait baissé sa garde de ce côté-là, cette rencontre était une pure inattention.
Mais bon, ce n'était qu'un humain ordinaire, ni magicien ni expert. Il s'était fait avoir sans mal par sa magie et était reparti illico. Plus de souci pour lui. S'il s'endort où que ce soit, au poste ou ailleurs, il oubliera tout tout seul. Vraiment, il l'avait fait perdre du temps.
Et la cause de tout ça, c'était cette armure à côté...
« Non mais, c'est quoi l'idée de mettre un automate ? Quand je suis venu l'autre fois, y'en avait pas. Cette femme aussi, elle est vraiment méticuleuse... »
De nouveau, Suimei jeta un regard glacial à l'armure. Était-ce vraiment à l'armure qu'il s'adressait, ou à la femme qu'il avait entrevue dans une vision ?
...Automate. Pour faire large, c'est une des techniques de fabrication de golems relevant de l'alchimie. On y incorpore une formule et un noyau dans des agglomérats de terre, des marionnettes en bois, des poupées, des armures comme ici, ou des copies de créatures vivantes tissées de mana, pour leur faire exécuter automatiquement des actions prédéfinies sous certaines conditions. En termes modernes, c'est un androïde.
Dans notre monde, ça vient de l'ésotérisme hébraïque, la Kabbale. Comme c'est un autre monde, la formule n'a rien à voir, mais peu importe.
Quand Suimei effleura l'armure, elle s'effondra en cliquetant comme si elle se désassemblait, et devint un tas de ferraille qui s'étala au sol. Même s'il y avait du bruit, plus personne ne venait.
Et un soupir. Le premier bruit, c'était quand l'armure l'avait attaqué. Le second, quand il l'avait détruite.
'Putain, c'est rudement bien fait. Bon, ça a pas l'air d'être récent, donc ce sont pas les gens d'ici qui l'ont fait...'
Mais bon sang, où ont-ils déterré cette relique ? Il avait repéré son existence et son danger avant d'arriver, donc aucune inattention, aucun a priori, mais... c'était un automate de très belle facture.
Conformément à cette impression, cet automate absorbait le mana d'un intrus possédant une certaine quantité de mana dans son périmètre pour agir en autonomie. Il possédait une défense correcte contre la magie et le physique, une forte attaque, et utilisait l'épée dont il était équipé pour tuer sans pitié l'intrus qu'il percevait.
Incroyable, donc horrible.
« ...Sérieusement, qu'est-ce qu'elle a dans la tête, cette femme. Juste parce que je me balade dans le château, y'a pas lieu de tuer, de tuer ! T'es un bloc de sens du devoir et de fierté ou quoi ? »
Il se plaignait comme un cochon à l'adresse de Felmenia, la mage de la cour, qui n'était pas là. Il était furieux. Même 동료 magicien, poser un piège qui peut coûter la vie, c'est à quel point elle tient à sa fierté de fonctionnaire. « Puisque t'as mis les pieds dans mon jardin, pas de pitié », semblait-elle dire sans honte.
« Ah... be-bien sûr, c'est normal pour un magicien... hein... »
C'est vrai. C'était ça. Qu'est-ce qu'il avait mal compris ? Même si c'est un autre monde, un magicien est un magicien. C'est le bon sens de répondre par la mort aux confrères qui visent sa recherche ou pénètrent chez soi. Les sorts volent comme des salutations dans l'autre monde, alors ça s'était estompé, mais en y réfléchissant bien, c'est une évidence. En fait, ici, on ne sait pas encore.
Il posa machinalement les yeux sur ce qui fut l'armure, à ses pieds. La laisser comme ça posait problème. Que Felmenia le découvre, peu importe, mais si quelqu'un d'autre la trouve demain et que ça fait un scandale, c'est embêtant. Franchement, si les rondes augmentent, c'est chiant.
« Je vais la réparer... »
Il dit ça, optimisa son mana et construisit la formule. Au sol, centré sur le point juste sous ses pieds, un petit cercle magique circulaire émettant une lumière magique rouge grandit en tournant. Le cercle magique tourna en se déployant, intégra une certaine valeur et une certaine chaîne de caractères, puis se stabilisa sur place.
Et.
« Renovatio. Redivivus. »
(Restauration de la structure, et reconstruction.)
Magie de restauration fondamentale, suivant les bases. Pas une réparation, une technique pour ramener à l'état antérieur. Il l'appliqua à l'automate.
Le cercle magique apparu sous l'automate se scinda en deux, et monta doucement depuis le bas en tournant lentement. Les pièces brisées remontèrent comme un rembobinage d'image, et quand le cercle magique atteignit le sommet, l'automate avait déjà retrouvé sa forme d'origine.
« — Bon. Ni bien ni mal, comme d'habitude. »
Il tapota l'automate deux ou trois fois, un peu satisfait de son exécution sans faille. Celui-ci ne bougerait plus. Il avait détruit jusqu'à la formule gravée, sans laisser une once de vie, le corps et le noyau compris. Ce n'était plus qu'une coquille vide en forme d'automate.
***
Laissant l'automate réparé sur place, Suimei pénétra dans la pièce qu'il gardait. — Disons que c'était une habitude.
C'était l'une des rares pièces où Suimei se rendait, en dehors de la bibliothèque.
Oui, c'était la pièce où ils étaient arrivés en premier lors de leur invocation dans ce monde. La salle du rituel d'invocation des héros.
Là aussi, comme pour la bibliothèque, Suimei était venu tôt. Le but, bien sûr : analyser et déchiffrer le cercle d'invocation tracé au sol, et en déduire la méthode de retour. S'ils ne savaient pas comment le renvoyer, il la chercherait et la créerait lui-même.
Sous cette idée, Suimei consacrait ses jours et ses nuits à l'étude de ce cercle d'invocation, tout en dévorant les livres.
Il voulait rentrer. Son père lui avait confié un sujet de magie. Pour l'accomplir, le plus rapide était de retourner de l'autre côté, où étaient ses résultats, ses documents, ses objets magiques. Certes, en y mettant le temps, peut-être pourrait-il le faire ici aussi, mais à l'origine, c'était déjà incertain qu'il y arrive de son vivant. Le temps est précieux, il ne peut pas le gaspiller. Donc, plus que tout, il devait retourner dans son monde d'origine.
Oui, c'était bien une grosse raison, mais...
« Eux aussi, ils veulent rentrer, non... »
Il leva les yeux vers le plafond de pierre faiblement éclairé par la lumière magique, et lança cette parole sans destinataire.
Suimei le sait. Reiji regarde parfois le ciel. Au-delà du ciel, à l'horizon invisible, il voit une vision de sa patrie. Il regrette la séparation d'avec ceux qui lui sont chers.
Suimei le sait. Mizuki pleure seule dans sa chambre. Elle a eu le courage de dire qu'elle voulait rester avec une personne importante, et en échange, elle a accepté la peur et la solitude.
En y pensant, quelque chose bouillonne du plus profond de ses entrailles.
Indescriptible, impossible à formuler, quelque chose de chaud et de dense.
Il ne veut pas que la famille qu'ils ont vue ce matin soit leur dernier souvenir. Il ne veut pas qu'ils passent leurs jours à haleter sous le chagrin et le regret de ne plus jamais se revoir. Même si cette séparation qui devait arriver un jour est simplement survenue ce jour-là, tant qu'il y a de l'espoir, il ne veut pas qu'ils abandonnent.
C'est pour ça qu'il a accepté de devenir magicien, ce jour-là, auprès de son père. Pour pouvoir faire face à n'importe quelle injustice.
« ...C'est pas mon genre, mais putain, je me dis que moi aussi je vais me donner à fond, en fin de compte. »
Il le met en mots parce qu'il le fera. Parce qu'une fois dit, il ne peut plus reculer. Il scella sa détermination par des mots. Il ne les accompagnera pas. Donc, il créera assurément une option pour eux aussi, jura-t-il.
Au milieu de cette noble détermination, une présence magique se fit sentir, comme pour y jeter de l'eau.
Elle essayait de se cacher habilement, mais c'était la présence d'une personne. Non, pas « quelqu'un » : la mage de la cour qu'on appelle la Flamme Blanche, Felmenia Stingray.
Felmenia s'approcha de la pièce, s'arrêta un instant près de l'automate, puis se colla à la porte. Apparemment, elle observait l'intérieur par l'entrebâillement qu'il avait laissé exprès.
Bon, c'était la énième fois qu'elle le filait. Naturellement, il faisait semblant de ne pas s'en apercevoir et la laissait faire. Vraiment, elle ne s'en lasse pas.
L'automate aussi. Elle doit le considérer comme un élément dangereux et le surveiller.
Elle épia un moment, puis finit par s'éloigner sans un bruit.
Et puis...
« Les graines sont semées, hein ? Alors, reste plus qu'à attendre la scène et le moment... »
Oui, ça suffit maintenant. Les gens qui fourrent leur nez dans les affaires des autres pour en humer l'odeur, ça mérite une correction. Elle, elle compte lui en infliger une, mais...
Lui faire afficher une mine surprise, à son tour, ce serait aussi divertissant.