Je m'appelle Edoroku, un simple villageois sans importance.
Je gagne ma vie comme pêcheur.
Je choisis les jours de belle houle pour prendre la mer, je pêche et je rentre vendre ma prise.
C'est peut-être un don inné, mais chaque fois que je sors en mer, je rapporte au moins quelques poissons, si bien que je n'ai jamais eu de mal à vivre.
Je me dis qu'au fond, je mène une existence plutôt gâtée.
Le monde est passablement agité, mais mon port de pêche paumé, c'est un peu le bout du monde, alors le tumulte n'atteint jamais jusqu'ici.
Grâce à ça, j'ai pu vivre tranquille jusqu'à cet âge.
Pourtant, même ma vie paisible a fini par voir une ombre inquiétante se glisser en elle.
Depuis peu, des rumeurs troublantes courent un peu partout.
Outre moi, le village compte quelques autres pêcheurs, et on a l'habitude d'échanger des infos sur l'état de la houle ou les déplacements des bancs de poisson.
Mais ces temps-ci, dans les conversations entre pêcheurs, s'est glissé un sujet qui n'a rien à voir ni avec les vagues ni avec les poissons.
Des rumeurs de yōkai apparaissant en mer.
« C'était pas un truc de ce monde, j'te l'dis… »
C'est Yonesako, un vieux collègue de longue date, qui l'a dit.
Il vient juste de se marier l'an dernier, il devrait être en pleine lune de miel, tout content, et pourtant sa figure était bleuâtre, comme s'il allait mourir demain.
« Ce jour-là, j'étais sorti en pêche. Bon, la mer était un peu formée, les autres s'étaient abstenus, mais c'est justement les jours comme ça qu'on peut tomber sur un gros banc et rafler la mise tout seul. J'm'étais mis en tête de m'acheter un nouveau kimono à ma femme, j'étais plein d'entrain, et grâce à ça j'suis tombé sur *ça*… »
D'après Yonesako, quelque temps après avoir mis le bateau à l'eau… c'était sous un ciel couvert.
Les vagues étaient hautes, le bateau tanguait.
Pendant un moment, il a été tellement absorbé par sa pêche qu'il n'a pas fait attention aux alentours.
C'est normal.
Pendant la pêche, tout autour du pêcheur y a que la mer, alors y a pas à s'inquiéter.
C'est pas la montagne, y a pas de bêtes qui surgissent de entre les vagues pour t'attaquer.
Pourtant, au milieu de ce vide où rien ne devrait exister, Yonesako a vu… une silhouette humaine qui se dessinait entre les vagues.
Au début, il a cru que c'était un autre collègue sorti en mer.
Il l'a cru, mais visiblement c'était pas ça. La silhouette avait bien une forme humaine, mais ses mouvements n'avaient rien à voir avec ceux de quelqu'un sur une barque.
Il l'a compris du premier coup d'œil.
Cette silhouette… courait.
Sur la mer. Y a pas moyen qu'un truc pareil existe.
Un humain peut pas marcher sur l'eau, sans bateau il coule tout droit au fond.
« Mais j'me trompe pas ! J'l'ai vu, moi ! J'ai vu quelqu'un courir sur la mer et s'en aller !! »
Et pour ce qui est de savoir ce qu'est devenue cette silhouette… une vague particulièrement grosse s'est levée et a masqué la vue de Yonesako un instant.
Et quand le champ de vision s'est rouvert… l'ombre avait disparu, ni trace ni forme.
Y avait d'autres collègues pêcheurs qui ont écouté l'histoire… mais.
« Hé, t'as pas picolé avant de sortir en pêche, toi ? C'est pas bien de prendre la mer saoul. »
« Non, c'est sûr qu'il s'est trop donné avec sa femme neuve hier soir. Il a dû avoir une hallucination de fatigue. »
… ils se contentent de rire et ne prennent pas l'histoire au sérieux.
Pourtant, séparément, plusieurs types l'ont reçue lourdement, cette histoire.
Parce que la « silhouette qui marche sur la mer » est signalée depuis un moment, et que Yonesako n'est pas le seul à l'avoir vue.
Naturellement, parmi nous y en a qui l'ont déjà vue dans le passé, et ceux-là n'ont d'autre choix que de faire grise mine et de se taire.
Moi, j'l'ai encore jamais vue.
Mais comme je suis plutôt porté sur la foi, les événements louches qui arrivent en mer, j'peux pas les balayer d'un rire.
La mer est large, grande, et profonde.
Dans une mer pareille, qu'il y ait des trucs qu'on connaît pas qui y habitent, c'est pas étonnant, et qu'on tombe par hasard sur un truc qu'on aurait pas dû rencontrer, ça peut arriver.
C'est qui, au juste, cette « silhouette qui marche sur la mer » ?
Tant qu'on le sait pas, ceux qui l'ont vue peuvent bien se dire qu'ils sont maudits rien qu'à l'avoir aperçue.
Pour ne pas croiser un truc pareil, maudit, le mieux c'est de pas aller en mer.
J'ai pensé ça, mais nous on est pêcheurs, si on sort pas en mer et qu'on pêche pas, on peut pas vivre.
Alors on n'a pas le choix, on met les bateaux à l'eau, en priant le dieu de la mer pour qu'aucun truc louche ne sorte.
Les autres non plus n'ont pas l'air de sortir, vu le nombre de bateaux qui restent amarrés.
Même les bateaux de ceux qui rigolaient en disant que c'était une erreur de vue. Ils se moquaient de Yonesako et des siens, mais eux non plus ils devaient avoir une trouille bleue.
Une fois au large, ça faisait longtemps que j'avais pas pêché, et les poissons mordaient à un point incroyable.
En un rien de temps, mon vivier était plein, je me disais qu'en rentrant à terre je ferais un bon bénéfice.
Me disant qu'y avait pas à trainer, je m'apprêtais à relever les lignes… et je l'ai vu.
Le ciel était tout gris, même en plein jour c'était sombre.
Le vent qui soufflait était tiède.
Sur la mer où y aurait dû avoir que de l'eau, quelque chose de noir et flou flottait.
Au début j'ai cru que c'était un bout de bois à la dérive, ou bien un noyé.
J'aurais tellement préféré que ce soit un noyé.
Parce qu'un simple cadavre, ça bouge pas, lui.
Un truc qui vient vers toi en se déplaçant tout seul sur l'océan, c'est vachement plus flippant et inquiétant.
C'était exactement ça : plus cette silhouette noire approchait, plus c'était flippant et terrifiant.
« Yoisho, yoisho, yoisho, yoisho, yoisho, yoisho… »
« Fight, oh, fight, oh, fight, oh, fight, oh, fight, oh »
Depuis l'horizon, des gens qui viennent vers mooooooi !?
Et y en a pas qu'un, y en a deux.
Un adulte et un gamin… un père et son fils, peut-être !? Un parent-enfant noyé dans un naufrage qui serait devenu des fantômes errants !?
La mort est enfin venue me chercherrrrr !?
Ils vont m'attraper les chevilles et m'traîner au fond de la-merrrrr !?
Je n'étais plus dans ma peau, et de peur j'ai même oublié de ramer pour m'enfuir.
Pendant ce temps, le duo qui courait sur la mer est arrivé juste devant mes yeux.
« Pause ! Haa, j'ai pas mal couru. J'ai dépassé les dix mille pas, peut-être ? »
« Papa, suis bo-on essou-ouflé »
De près, le duo n'était plus flou du tout comme une silhouette, c'était juste des gens normaux.
Le père non plus, juste un type banal.
Il a le visage fin et doux… mais un peu rond par endroits ?
Le fils aussi, un gamin mignon comme il faut pour son âge. On dirait un prince, il dégage un air plein de noblesse.
Vu de près, on voit tout de suite que c'est pas un truc maléfique.
C'est pas un chimera ni un monstre.
« Glou glou glou ! Le lait de soja qu'on boit pour s'hydrater, c'est bon ! »
« Protéines aussiii »
Ils disent des trucs incompréhensibles juste devant mon bateau.
Je regarde leurs pieds… ils sont bel et bien debout sur la mer.
C'est quoi ce bordel !?
« Euh, au fait, vous ne sortez plus en bateau par ici ces temps-ci, non ? Comment ça se fait ? »
Me demande le père, et j'ai hurlé sans réfléchir.
« C'est d'votre faute, nom de dieu !! »
« Hum, effectivement on nous craint. Vu de loin, quelqu'un qui marche sur la mer, ça ressemble à une histoire de fantôme, c'est sûr. »
« Fon-cé, du fond de l'ea-u »
« C'est pas drôle qu'on embête les riverains juste pour mon régime. Du coup, en guise de dédommagement… »
L'homme debout sur la mer ramasse l'harpon qui était sur mon bateau.
« Je l'emprunte un peu. »
« Rê-ves pleins les po-ches »
Moi je pêche surtout à la ligne au large, donc l'harpon j'm'en sers presque jamais, mais j'en garde un par précaution.
L'homme qui marche sur la mer pointe la pointe de l'harpon vers la surface de l'eau….
« Pistolet Morimori !! »
Et il le plante dans la mer avec une force incroyable !?
Et ce qu'il remonte au bout… c'est un poisson d'une taille monstrueuse, empalé sur la lame !!
« Le ma-ître des par-ages »
« S'il vous plaît, partagez ce poisson avec tout le monde pour compenser ce que vous n'avez pas pu pêcher en restant au port. Et dites-leur aussi qu'on n'est pas des trucs dangereux. Alors, on y va ! »
Et le duo est reparti en marchant sur la mer.
« Beast Fantasy va sor-ti-i-ir ♪ »
« C'celui-là est cori-ace, c'eu RPG ♪ »
Ils chantonnaient une chanson rythmée en cadence avec leurs pas… pendant qu'ils s'éloignaient.
Quand j'ai ramené ce gros poisson au village, ça a été évidemment un énorme remue-ménage.
Et j'ai dû le leur dire.
Ce qui marche sur la mer, c'est pas des yōkai… c'étaient des dieux de la fortune…