Le jeu de cartes ne se joue pas à deux.
En tout cas pas la bataille de cochons et le sept de cœur.
Malgré tout, je me suis demandé s'il n'existait pas des variantes à deux joueurs qui puissent être amusantes, et j'ai fouillé ma mémoire.
Il y en avait une.
La bataille de mémoire.
« Bataille... de mémoire ? C'est quoi ça ? Une compétence d'attaque indirecte par interférence mentale ? »
Viel frissonnait rien qu'en entendant le nom de « bataille de mémoire ».
C'est vrai que si on commence à s'interroger sur le sens des mots, « bataille de mémoire » fait peur.
À quoi a bien pu penser l'inventeur de ce jeu pour lui donner un tel nom ?
À côté de lui, celui qui a inventé le Twister est tout aussi incompréhensible.
Enfin, une fois qu'on y joue, ce n'est pas si terrifiant que ça.
Ce n'est pas un jeu des ténèbres.
On retourne des cartes posées face cachée, on en choisit une et on la retourne, puis on en retourne une deuxième.
Si les chiffres sont identiques, c'est bon, on garde la paire et on peut en retourner d'autres. S'ils sont différents, c'est raté, le tour passe au joueur suivant.
Les cartes ratées doivent être remis face cachée au même endroit.
Finalement, celui qui a récupéré le plus de cartes gagne.
Avec ce jeu, le fait d'être un seul joueur ne crée pas de probabilité figée, et comme on affronte ensemble la mer de cartes face cachée, ça doit être amusant même à deux.
« Gahahahaha ! En résumé, c'est un jeu où la mémoire décide de tout ! Si on se souvient où se trouve quelle carte, la victoire est assurée ! »
Viel avait déjà saisi l'essence de la bataille de mémoire.
Ce type, qui a l'air d'un idiot qui ne compte que sur la force, a en fait une sacrée bonne tête.
C'est un dragon, une créature ultime, donc son intelligence de base surpasse de loin celle des humains.
Cependant, comme sa force, sa magie, sa puissance destructrice et toutes ses capacités sont au top parmi tous les êtres vivants, il n'a jamais eu besoin de sagesse, n'a jamais eu l'occasion de l'aiguiser, et passe pour un idiot. C'est l'impression générale qu'on a des dragons.
À la base, ils devraient être intelligents, mais ils sont devenus bêtes parce qu'ils sont trop forts. Ce sont des monstres tristes, tiens.
Revenons à la bataille de mémoire. Certes, la mémoire est indispensable pour gagner, mais elle ne suffit pas, et c'est là toute la profondeur de ce jeu.
Pourquoi ? Parce qu'on ne sait finalement quelle carte se trouve où qu'en la retournant.
Et tant qu'on ne rate pas, les cartes ne restent pas en place.
Ce n'est qu'en ratant, soi ou l'adversaire, qu'on peut localiser les cartes, et en mémorisant ces informations avec précision qu'on prend l'avantage.
La bataille de mémoire est sans doute l'essai-erreur poussé à l'extrême.
Ce jeu, Viel semble y être écrasée, mais en réalité elle est avantagée.
Je l'ai dit tout à l'heure : les dragons passent pour des idiots, mais ils sont en réalité intelligents.
Les créatures ultimes surpassent largement les autres espèces en sagesse aussi.
Elle doit donc pouvoir mémoriser l'agencement des cartes en un instant.
Face à une race aussi forte, jusqu'où la mémoire humaine peut-elle rivaliser ?
« Ah ! J'ai fait une erreur ! »
Finalement, elle a pu rivaliser sans problème.
Apparemment, la mémoire comme les capacités de combat de ce dragon sont à une échelle totalement différente.
L'échelle est si différente que les petites choses doivent s'effacer de sa mémoire comme des détails insignifiants.
Tout comme nous, humains, on oublie immédiatement les motifs détaillés sur les vêtements.
Parce qu'elle est une créature ultime et à grande échelle, elle ne peut pas gérer les détails fins.
C'est vraiment un monstre triste.
De mon côté, j'ai pris de l'âge et j'étais inquiet quant à ma mémoire, me demandant si elle n'avait pas décliné, mais contre toute attente.
Ma mémoire tient encore le coup !
Je suis encore l'équivalent de la vingtaine !
C'est cette carte ! Touché !
La prochaine, c'est celle-ci ! La paire !
Ah, que la bataille de mémoire est amusante.
C'est si drôle qu'on dirait que des fleurs vont éclore en arrière-plan.
Au final, j'ai récupéré vingt-neuf paires contre vingt-trois pour Viel.
Écart étonnamment serré.
À mi-parcours, Viel s'est adaptée à la petitesse de l'échelle et sa remontée a été impressionnante.
Si on rejoue, je perdrai sûrement. C'est pour ça que je ne ferai plus de match contre Viel.
« Bon... on a enfin pu faire un vrai jeu à la troisième variante, alors comment c'était ? Un jeu de cartes amusant ? »
« Je sais pas trop dire... »
Même après tout ça, la réaction de Viel reste mitigée.
C'est la faute au processus.
Le fiasco de la bataille de cochons et du sept de cœur à deux est encore frais dans les mémoires, et les efforts solitaires de la bataille de mémoire n'ont pas encore percé son cœur.
Dans ce cas, pas le choix.
Jouer aux cartes à deux, c'est vraiment impossible.
Le nombre idéal pour les cartes, c'est quatre ! Appelons deux personnes de plus !
« Y a-t-il quelqu'un ? Y a-t-il quelqu'un ? »
J'ai crié fort, et des gens ont répondu.
L'un est le professeur No Life King.
L'autre est Bacchus, le dieu de l'alcool.
Une sacrée brochette pour un simple jeu de cartes.
Un dragon, un roi des morts, un demi-dieu, et un simple humain.
Je suis le seul à faire tache, non ?
« Même si maître dit ça, ça reste de l'autodérision. »
« En vérité, vous êtes un saint sans égal au monde, celui qui harmonise le monde. »
Même le professeur me porte aux nues !?
Bon, laisse tomber.
Ne creusons pas trop et concentrons-nous sur les cartes.
Allez, je distribue.
Comme je l'ai expliqué, jetez les paires que vous avez en main.
« On m'a juste présenté et après on m'a laissé de côté ! »
Bacchus, le dieu de l'alcool, qu'on avait juste nommé et laissé en plan, a poussé un rugissement.
Tais-toi et prépare la bataille de cochons vite fait.
Oui, le jeu auquel on va jouer maintenant, c'est la bataille de cochons.
Pour ainsi dire, la revanche de la bataille de cochons.
On passe du duel nul à chier à un quatuor avec deux joueurs en plus.
Comme ça, l'emplacement du cochon, en excluant soi-même, devient un tiers, et on ne sait plus du tout où il est.
La dimension ludique s'approfondit, et ça sera forcément plus amusant qu'avant.
D'abord, on retire les paires de sa main pour préparer le jeu.
« Alors, commençons. »
« Si je perds, je bois cul sec l'alcool que j'ai fait ! »
Il impose un jeu de pénalité comme coulant de source.
Il veut me faire boire cul sec en plein milieu de la journée ? On doit manger en famille ce soir.
Tant pis, faut juste que je gagne.
C'est ainsi que commença la bataille de cochons entre le saint, le dragon, le roi des morts et le demi-dieu.
Cela dit, au début, ça avance vite.
Il suffit de piocher, faire des paires et les jeter.
Mais avec quatre joueurs, on n'a pas la certitude que celui dont on pioche la carte a forcément une paire, et on peut gaspiller son tour en piochant une carte sans aucun lien.
C'est un phénomène qui n'arrivait jamais à deux joueurs.
De plus, on se demande où se cache le cochon, et la tension monte, le plaisir du jeu jaillit vraiment.
Ainsi, les paires sont jetées tambour battant, et les mains de chacun s'amincissent.
« Yoshi ! Ma dernière carte a formé une paire ! Je suis le premier à finir ! »
Au milieu de ça, Viel a associé sa dernière carte et s'est retrouvé avec zéro carte en main.
Comme elle a un peu d'expérience, cette dragonne assure.
Mais la bataille de cochons, comparée aux autres jeux, repose bien plus sur la chance.
Le cochon arrive ou pas, la carte qui forme la paire arrive ou pas, tout est au hasard.
Au mieux, la compétence du joueur peut s'exprimer dans le poker face au moment de piocher ou faire piocher le cochon.
Si on a le cochon, faire un sourire narquois quand l'adversaire s'apprête à le piocher est impardonnable.
« ... Euh, professeur ? »
« Hum ? »
« Des esprits maléfiques se rassemblent autour du professeur ? »
Les esprits maléfiques réagissent au miasme du professeur !
Des esprits maléfiques affluent en groupe !?
Est-ce que la carte que je m'apprête à prendre au professeur n'est pas le cochon !?
La dernière carte qui lui reste est le cochon !?
Parce qu'il va se retrouver avec le cochon en main, son émotion se propage jusqu'à l'espace environnant, bien au-delà de son visage, c'est quand même abusé !?
« No Life King-sama, la carte de l'adversaire est un cinq. Si vous la piochez, elle fera paire avec la vôtre et vous pourrez finir. »
Hé, espèce d'esprit maléfique !
Regarder ma main et le dire à ton maître, c'est de la triche, de la triche !!
... Le dragon, malgré sa race ultime, a eu du mal à s'adapter aux cartes, mais le No Life King, autre race ultime, semble avoir aussi ses soucis d'adaptation.