Je m'appelle Okubo.
Je suis l'un des orcs au service du Saint de la ferme.
Les orcs sont une espèce de monstres, nés de la mana stagnante dans les donjons qui s'est déposée et solidifiée pour prendre forme.
Des êtres qu'on devrait qualifier de pseudo-vie, issus d'une manifestation contraire à la providence naturelle.
Cependant, la plupart des monstres vivant à la ferme, moi y compris, échappent à ce cadre.
C'est l'œuvre du maître de ces lieux, le Saint.
En le servant, nous les monstres avons obtenu un « ego » qui ne devrait pas exister chez nous.
Tout cela vient de la grandeur du Saint.
Grâce à lui, non seulement moi mais les autres orcs et gobelins pouvons non contenter de servir de bras et de jambes à notre maître, mais aussi goûter à notre propre épanouissement.
Moi aussi, pouvoir travailler à la ferme sous les ordres du Saint était un bonheur profond.
Je croyais même que de tels jours dureraient éternellement, mais un événement est venu marquer un tournant.
Surgit tout bonnement une histoire de mariage me concernant.
Moi, un monstre.
Ma promise est Zos Saira-dono, de la race des sirènes.
C'est une personne qui m'a beaucoup aidé depuis notre rencontre, mais je n'aurais jamais imaginé que nous deviendrions si intimes…
Honnêtement, je suis encore perplexe.
***
En écartant le noren, j'entrai dans la boutique déjà saturée d'une appétissante odeur.
« Hé, bienvenue. »
Le salut habituel, sans amabilité.
Sans même demander au patron, je cherchai une place du regard et repérai un visage connu au comptoir.
« Gobukichi-dono !? »
« Je suis déjà servi. »
Sans même nous concerter, je m'assis sur le tabouret voisin.
Gobukichi-dono le gobelin est entré à la ferme en même temps que moi, c'est un compagnon d'armes avec qui j'ai travaillé.
Chacun à la tête de son équipe — moi les orcs, lui les gobelins — nous avons servi le Saint. On se considère comme les deux piliers de la ferme… et lui doit penser la même chose, mais je n'aurais pas cru que nous partagerions les mêmes soucis au même moment.
« Patron. »
« Hé. »
« Du shochu de riz coupé à l'eau chaude, des boulettes de daikon, du shirataki… et un œuf. »
« Le repas ? »
« Plus tard. »
Accessoirement, le tenancier de ce bar est Bacchus-dono, le dieu de l'alcool.
Récemment, il a ouvert une succursale à la ferme en plus de celle de la capitale démoniaque, faisant de cet endroit notre lieu de détente.
Gobukichi-dono boit du saké sec, apparemment.
Une coupe vide traînait juste à côté de lui. Il était arrivé avant moi, mais l'heure de sortie du travail ne devrait pas tant différer.
Il a dû vider sa première coupe à toute vitesse.
Une telle précipitation ne lui ressemble pas.
« … C'est à cause de « cette affaire » ? »
« Vous l'avez deviné, Okubo-dono. »
Gobukichi-dono vida sa coupe, et la seconda tout aussi vite.
Moi de même, le shochu que je venais de commander était déjà sec. Suivant l'exemple de mon camarade, je commandai un nouveau verre.
« … Est-ce vraiment bien, qu'un monstre se marie ? »
Gobukichi-dono marmonna, l'haleine chargée d'alcool.
Je ne pouvais répondre à cette question, moi qui suis rongé par la même interrogation.
« Les monstres sont des pseudo-êtres vivants, on doute même qu'ils soient de vraies vies. À l'origine, ce sont des existences dépourvues d'ego, agissant par pur instinct… »
« C'est grâce à la grande œuvre du Saint que nous avons obtenu un ego. En servant le Saint, en touchant à son pouvoir, l'impossible a germé en nous… »
Mais cela dit, sommes-nous devenus de véritables êtres vivants ? La question nous laisse sans réponse.
Les monstres, quoi qu'il en soit, restent des monstres.
Nous, orcs et gobelins, sommes vulgairement appelés « monstres pseudo-humains », pourvus de cinq membres complets et ressemblant à l'humanité.
Pourtant, nous ne sommes pas humains pour autant. Des créatures d'une lignée fondamentalement différente.
Comme je l'ai dit, on doute même que nous soyons vivants ; quand bien même on nous définirait comme des êtres biologiques, nous restons infiniment éloignés de l'humanité.
Même parmi ceux liés à la ferme, il y a des précédents de mariages entre démons et humains… mais l'union entre un humain et un monstre est d'une tout autre étrangeté.
Est-ce vraiment sans problème ?
Le fossé entre les races ? Si nous devenons tsugai, un enfant naîtra-t-il en bonne santé ?
Non, avant même cela… un dieu le permettra-t-il ?
Qu'une imitation d'humain si impure marche aux côtés d'un humain…
« … Je n'ai pas confiance. »
Gobukichi-dono grogna ces mots.
Une coupe vide de plus s'alignait à son flanc.
« Moi non plus. Mais ma promise ne renoncera pas… Toi non plus, d'ailleurs. »
« C'est vrai… !! »
Carp-dono, qui admire Gobukichi-dono, est enseignante, une passionnée au tempérament fonceur.
Une fois qu'elle s'est entichée de quelqu'un, elle ne lâche pas prise, quoi qu'il arrive. C'est un trait commun à toutes les femmes sirènes que j'ai rencontrées.
Peut-être est-ce la nature même des femmes sirènes.
Ce n'est pas le genre de personne qu'on fléchit par la persuasion, le mariage sera forcé.
Mais, une fois mariés, pourrai-je rendre Zos Saira-dono heureuse… !?
« Un monstre… rien qu'une imitation de vie comme moi !? »
« Je ne peux pas répondre aux sentiments de Carp-dono ! Pas avec… un tel gobelin raté !! »
Moi comme Gobukichi-dono, pas mal d'alcool dans le sang, nous devenions émotifs.
Nous dérangions peut-être les autres clients…
Cette pensée, même dans ma tête embrumée, restait assez lucide pour me faire jeter un coup d'œil autour de nous…
« … !! »
« Qu'y a-t-il, Okubo-dono ? »
« Mon seigneur !? »
« Quoi !? »
Sur le siège voisin, là où nous nous lamentions, se trouvait notre maître… le Saint de la ferme.
A-t-il tout entendu, nos lamentations !?
« Wawawawawa… Mon seigneur, tout à l'heure c'était… !? »
« Patron, un highball en plus. »
Tandis que nous paniquions, le Saint gardait son calme.
« Ensuite, du konbu, de l'atsuage… et un œuf, et un œuf, et un œuf. »
Quelle commande capricieuse.
« Ce n'est pas pathétique, voyons. Avant le mariage, les hommes ont toujours mille soucis en tête. »
« Ha… !? »
Ces paroles du Saint !?
Face à nos tourments !?
« Je ne dis pas que je ne comprends pas votre angoisse. Moi aussi, je suis à l'origine un homme d'un autre monde qui n'aurait pas dû exister ici. Quand j'ai dû me marier, j'ai moi aussi reculé. »
« Mon seigneur !? »
« Pourtant, même en hésitant, il arrive qu'il faille franchir le pas. Les sentiments de Zos Saira et de Carp-san pour vous sont sincères. Si vous n'y répondez pas sincèrement à votre tour, ce sera vous qui le regretterez. »
Mon seigneur… le Saint nous exhorte… !?
« Et puis… est-ce vraiment le moment de se demander si vous êtes de « vrais » êtres vivants ? Si vous êtes des faux, alors les jours que j'ai passés avec vous étaient faux aussi ? »
« Mon seigneur !? »
« Ce n'est pas le cas, n'est-ce pas ? Les jours passés avec vous… les joies et les plaisirs partagés avec vous sont vrais ! C'est la seule chose que moi-même j'ai ressentie comme vraie ! »
C'est vrai.
Nous étions avec le Saint…
Nous avons bâti des maisons, labouré des champs, descendu et remonté des donjons…
Les sentiments partagés à ces moments étaient vrais, non !?
« Douter de soi à ce stade… ne faites pas une chose si triste… !! »
« Mon seigneur… !! »
« Mon seigneur… !! »
Gobukichi-dono et moi, les yeux gonflés de larmes, nous agrippâmes au Saint.
Oui, même si nous étions de fausses vies, les jours passés à la ferme jusqu'à aujourd'hui sont indubitablement vrais !
Alors l'avenir qui se poursuit sera sûrement vrai, lui aussi !
De quoi avons-nous hésité jusqu'à présent !?
« Vous avez compris ! Ça me fait plaisir ! »
« Oooon !! »
« Bé-bé-bé-bé-bé-bé-bé… !! »
Nous nous enlacions désespérément, pleurant.
Nous avons acquis la certitude que ces sentiments sont vrais, et nous avons juré d'avancer vers l'avenir sans crainte.
« … Que des bons gars, bordel ! »
Le patron du bar eut le mot de la fin.
Parlant de fin… donnez-moi du riz, à la fin.