Oui, c'est moi.
On avance sur le projet de salon de thé.
Le marchand démon Shax-san m'a contacté pour me dire qu'il avait trouvé un emplacement prévu pour le salon qu'on va ouvrir dans la capitale démoniaque, alors j'ai décidé d'aller vérifier sur place de mes propres yeux.
Les choses importantes, faut les confirmer de visu.
Du coup, je me suis rendu dans la capitale par magie de transfert, et guidé par Shax-san, je suis arrivé ici.
« Belle atmosphère… »
Devant moi se dressait un bâtiment de style manoir occidental, vieilli juste ce qu'il faut.
À l'intérieur, un comptoir, et un aménagement qui crie « restaurant » à chaque coin de mur.
« Avec ça, pas besoin de reconstruire, on peut ouvrir tout de suite. Les orques vont faire la tête, ceci dit… »
Ces maniaques de l'architecture, dès qu'ils voient une brèche, ils essaient de pondre un bâtiment géant.
Bon, une rénovation s'impose quand même, non ?
Je vais demander à Mieral de nous fabriquer de belles chaises et tables.
« C'est une ruelle un peu en retrait de l'artère principale, mais c'est justement ce qui permet de s'éloigner du vacarme et de passer du temps au calme. Je pense que cela correspond à votre demande d'“accorder de l'importance à l'atmosphère”, Saint-sama. »
« C'est très bien ! »
Comme on attend de Shax-san.
Il a déniché un bien qui colle pile à mes exigences, et avec une telle rapidité, en plus !
« C'est un bien vraiment excellent ! Il va sûrement avoir un succès fou, non !? »
Et puis le comptoir et tout l'équipément nécessaire sont déjà là, c'est clef en main.
Comment un si bon bien a pu rester invendu si longtemps sans attirer l'œil de personne ? Quelle chance inouïe !
C'est quand même cher, le loyer ?
« Ha ha ha… En fait… »
Shax-san a laissé échapper un rire sec.
« À la base, il y avait un bar ouvert par un amateur éclairé sur ce terrain. Il avait coordonné l'intérieur à fond dans ses goûts, soigné le menu, et fini par créer un établissement parfait… pour lui-même. »
Le comptoir et tout, c'est les vestiges de ça ?
Mais du coup, maintenant que c'est vacant… ?
« Il a trop poussé la poursuite de ses goûts personnels, du coup il n'a pas obtenu la compréhension des clients, la gestion a plongé et il a fini par fermer. Depuis, aucun repreneur ne s'est manifesté et le bien est resté en l'état. »
Un passif plus rude que prévu.
« Comme je l'ai dit, c'est à l'écart de l'artère principale, donc peu de passage, ce qui en fait un emplacement difficile sous cet angle aussi. Par-dessus le marché, le premier gérant y a mis tout son cœur et soigné les moindres détails, ce qui rend malaisé de raser pour bâtir du neuf…!! »
Apparemment, par le passé, plusieurs restaurants ont tenté d'ouvrir en reprenant le bâtiment tel quel, mais tous ont fini par échouer et partir.
C'est un bien maudit, quoi.
« C'est pour cela que je ne peux pas vous le recommander fortement, Saint-sama. Il y a d'autres candidats, alors le mieux serait de tous les visiter avant de décider… »
« On prend celui-ci. »
« Eeeeeeeeeh !? »
L'homme de la décision immédiate, c'est moi.
Le fait d'être un peu à l'écart de la grande rue donne un côté planque qui me plaît, et surtout l'ambiance du bâtiment me va.
C'est L'EMPLACEMENT pour un salon de thé, point barre.
Je ferai mentir le léger désavantage du passage.
Mon café a ce pouvoir !
« C-c'est vraiment bon ? Bien sûr, vu que c'est un bien à la réputation douteuse, on vous fera un prix réduit… »
« Paiement comptant. »
« Un client en or !? »
Tous les projets menés jusqu'ici m'ont rapporté un pognon qui ronronne.
Plati me dit de mettre un peu de côté pour élever Junior et le deuxième qui arrive, mais même en gardant ça, il m'en reste encore un paquet, alors c'est bon !!
« Vraiment, Saint-sama, vous êtes comme un dieu… ! Alors, pour les artisans qui interviendront pour la préparation de l'ouverture… ? »
« On gère tout nous-mêmes, c'est bon. »
« C'est ce que je pensais !? »
Même une bonne bâtisse bien âgée se dégrade si elle reste vide trop longtemps, je vais confier les retouches à mon équipe d'orques.
Ils pourraient râler de ne pas pouvoir construire from scratch, mais voir de près un bâtiment existant de qualité pourrait aussi leur servir de leçon et les réjouir.
Pour le mobilier, tables et chaises, je demanderai à l'équipe menuiserie elfique de Mieral, et la vaisselle, ustensiles de cuisine et tout, je ferai fabriquer par Elron et Poel au fur et à mesure.
…Les elfes risquent de ne pas lever le nez de leur propre projet thé, ceci dit.
« Le paiement est impeccable, mais vous faites tout parfaitement vous-mêmes sans laisser tomber un sou inutile… ! Saint-sama est un client coriace… »
Désolé…!?
En guise d'excuses, je mettrai un peu le paquet sur le prix du terrain !
« Cependant je suis un marchand ! Je ne laisse pas filer une occasion commerciale si facilement ! »
« J'abandonne pas ! »
« Pour ouvrir une boutique, il vous faut du personnel ! Nous pouvons vous fournir les ressources humaines ! »
Shax-san s'approche en insistant.
« J'ai demandé la coopération de la Guilde des izakaya, et trois mille membres du personnel d'accueil avec une solide expérience pratique sont en attente ! »
« Trois mille !? »
« Dès votre feu vert, Saint-sama, ils pourront accourir ici et entrer en fonction immédiatement. Ce sont des gens que moi et le maître de guilde Samijura-dono garantissons ! Ils seront sûrement utiles ! »
Non, faut faire les travaux avant, donc c'est impossible tout de suite.
La préparation de l'ouverture est nécessaire.
Et puis…
« Vous avez déjà décidé qui serait le gérant, non… ? »
« Eeh !? »
Jusque-là je ne l'avais pas dit à Shax-san, désolé.
Bon, entrez.
« Voici Graysilver-san, qui va tenir le rôle de maître de ce salon de thé. »
« Je compte sur vous. »
Apparaît un homme d'âge mûr.
Corps solide, regard acéré qui sent le vétéran.
Un seul coup d'œil suffit : pas un citoyen ordinaire.
Normal, c'est un ancien mercenaire qui a survécu à d'innombrables champs de carnage.
« C-cet homme comme gérant !? »
Comme prévu, Shax-san tremble en sentant l'aura hors norme de Graysilver-san.
De peur.
« Euh… Cet homme a clairement pas une tête à faire dans le légal… Et il a l'air d'être un humain, non ? Dans la capitale du pays des démons, il va pas trop ressortir ? »
« L'époque est au global, maintenant. »
Qu'est-ce qui l'empêche, un humain de faire du café dans une ville de démons ?
Le déclencheur, c'est la demande du dieu Bélasarels descendu sur terre, qui m'a confié sa protection.
Bélasarels-san, dieu de la guerre, met un point d'honneur à la gestion d'après-guerre, et c'est dans ce cadre qu'il a porté son attention sur Graysilver-san.
Ce dernier, qui pourchassait les criminels, a indéniablement grandement contribué à apaiser le chaos d'après-guerre.
Mais Bélasarels a vu un futur où il se ferait assassiner par une organisation criminelle rancunière, et comme un dieu ne peut pas intervenir directement, il m'a confié le traitement du dossier.
« Je n'aurais jamais cru qu'un dieu observait mes actions… »
Depuis qu'on a eu cette conversation, Graysilver-san se met à sangloter d'émotion à la moindre occasion.
C'est le fameux flashback des retours du front, ça ?
« En plus de me tendre une main salvatrice, vous me préparez même la scène d'une nouvelle vie… ! Pour répondre de toutes mes forces à la bienveillance du dieu et de Saint-sama, je ne dirai pas que je ne sais que me battre, je vais m'efforcer de devenir capable de préparer le café avec tout mon cœur… »
Graysilver-san a l'air hyper motivé, tant mieux.
« Euh… Mais pourquoi lui comme maître ? J'ai compris le contexte, mais que ce soit pour le protéger ou pour recruter un gérant de salon, ces deux choses n'avaient aucun lien à créer, non !? »
Demande Shax-san en tremblant.
C'est une totale incompréhension, ça !
« Y a personne de plus taillé pour ce poste que Graysilver-san. »
« C'est vrai ? Ne vaudrait-il pas mieux quelqu'un avec de l'expérience en service ? »
T'as rien compris, Shax-san.
« Écoute, c'est un ancien mercenaire. »
« Il en a l'air, en effet… »
« Un ancien mercenaire comme maître de salon de thé, c'est pas méga cool !? »
C'est un grand classique !
Un mercenaire qui a traversé des dizaines de champs de carnage et qui choisit un salon de thé pour sa retraite !
Pas aimable pour un sou, mais un service sincère qui finit par fidéliser une clientèle, et juste quand les jours paisibles semblent installés pour de bon, surgit un ancien compagnon d'armes avec qui il a des comptes à régler !
« …Genre ça ? »
« Je pige que dalle !? »
« Bref, pour un maître de salon, le passé de mercenaire, c'est un statut. Lui qui l'a, c'est le maître idéal. »
La sélection du maître qui me prenait la tête depuis un moment s'est réglée aussi clean.
Comme attendu de Bélasarels.
Nouer les liens entre les gens, c'est la spécialité des dieux !