L'agitation de la fête au château d'Oakbo s'étant calmée, nous sommes rentrés à la ferme.
Du coup, on s'est retrouvé à ne pas savoir quoi faire.
À la base, l'hiver empêche les travaux des champs, donc on a du temps libre.
Quand on a du temps libre, on se met à réfléchir à des trucs anodins et sans importance.
On se rappelle soudainement des choses qu'on avait complètement oubliées.
C'est comme ça qu'un truc futile d'autrefois m'est revenu en tête et m'a tracassé pour rien ; j'ai décidé de profiter de l'occasion pour vérifier.
« Sensei, je compte sur vous. »
« Hum. »
J'ai demandé à Sensei de faire venir un dieu par invocation.
« Mottchara hoge hoge. »
À chaque invocation, l'incantation que récite Sensei change, mais l'incantation elle-même n'a probablement aucune importance.
Le dieu ainsi invoqué était…
L'un des dieux du ciel. Hermès, le dieu qui préside à la sagesse.
« Oh, oh, quoi ? Ça fait longtemps ! »
Effectivement, c'était un dieu qu'on n'avait pas vu depuis un bail.
La dernière fois qu'on avait invoqué ce gars, c'était… il y a presque un an, non ?
« Ravie de vous revoir. Voici une offrande : des beignets de maquereau. »
« Hein ? Quoi ? L'accueil est trop courtois, du coup j'ai peur, moi ! »
C'est vrai.
Jusqu'ici, les invocations d'Hermès se passaient plutôt mal : Horkosfon nous tirait dessus avec son manacanon dès la rencontre, ce genre de choses.
Du coup, se faire bien accueillir le met sur la défensive.
C'est triste, à sa façon.
« Non, mais aujourd'hui, c'est moi qui vous ai appelé pour mes affaires, alors le remercier de venir et l'accueillir comme il faut, c'est normal. »
« La dernière fois aussi, c'était pour vos affaires qu'on m'a appelé, et je me suis fait canarder direct, non !? »
C'était le cas ?
« Bon, tant pis, la cuisine du Saint est délicieuse, alors si on me dit de manger, je mange ! …… Miam miam miam ! Et alors, c'est quoi l'affaire ? »
Un dieu aux réactions bien chargées.
Bon, l'accueil est fait, passons aux choses sérieuses.
« Vous l'avez dit la fois d'avant, non ? Un truc comme quoi les dieux étaient en guerre. »
« Guerre ? J'ai jamais dit ça, moi. »
« Si, vous l'avez dit !! »
Les dieux qui résident dans le ciel ont pour chef le dieu céleste Zeus. Ce Zeus a fait une bêtise et écopé de plusieurs milliers d'années de réclusion.
… Enfin, plusieurs dizaines de milliers ? Plusieurs centaines de millions ? L'éternité ?
Peu importe ce détail.
Pour combler l'absence du dieu principal, c'est le fils de Zeus, Apollon, qui assure l'intérim.
Cet Apollon a conclu tout à coup un accord avec les dieux des Enfers et des Mers qui vivent dans d'autres domaines, pour gouverner le monde ensemble en bonne entente.
Ceux qui ont réagi contre ça forment une faction parmi les dieux célestes.
Et voilà qu'une grande guerre a éclaté, scindant les forces célestes en deux !
« … J'ai l'impression d'avoir entendu cette histoire l'an dernier. »
« Hum, c'était juste après la fin de l'hiver, il me semble, donc à peu près un an. »
Le dieu de la Sagesse a englouti les beignets de maquereau et suce maintenant les arêtes restantes.
« Dans le doute, comme c'est un événement qui pourrait ébranler le monde entier, je me disais qu'il valait mieux savoir comment ça s'est fini. »
Bon, j'avais oublié jusqu'à ce que l'hiver me laisse complètement libre, ceci dit.
« Ah ah ah, ah oui, ça. »
« Ça fait déjà un an, ça doit être fini, non ? En plus, vous aviez dit qu'on était écrasants au niveau forces, donc si c'est réglé par une victoire, c'est encore mieux. »
Pour nous, les gens d'en bas, aussi.
« Ha ha, ça, personne ne le sait. »
« Hein ? »
« Parce que ça n'a même pas encore commencé. »
« Eh ? »
Pas commencé ? Encore ?
L'histoire de la guerre, je l'ai entendue y a presque un an.
Avec tout ce temps écoulé sans que ça commence, qu'est-ce qu'ils ont foutu jusque-là ?
« Faut pas calquer votre perception du temps sur la nôtre. Nous, les dieux, on est immortels. Quand on a le temps infini devant soi, une seconde, un jour, un an, dix ans, cent ans, c'à peu près pareil. »
« C'est… c'est peut-être vrai, mais !? »
Pour nous, humains, c'est un monde qu'on ne peut qu'imaginer.
« Du coup, les dieux, c'est en gros des êtres qui passent leur temps à glander. Si on traîne un peu, cent ans passent en un clin d'œil. Cette fois aussi… »
· Allez, c'est la guerre !
· Préparatifs de guerre !
· On a fini de contacter tout le monde, première étape terminée, non ?
· Bon, on s'accorde une petite pause.
« … Et quand je m'en suis rendu compte, un an s'était écoulé. »
« Hey. »
Vous êtes tous des dieux mous, ou quoi.
Même la recherche d'emploi d'un NEET qui passe sa journée à écrire son CV a plus de ressort que vous.
« Franchement, le sens du temps des dieux, c'est ça. Vous autres, les enfants des hommes, vous vous pressez trop. Avec une espérance de vie de cinquante ans à peine, vous courez où comme ça ? »
Non, mais justement, parce qu'on vit cinquante ans, faut bien que ce qui doit périr périsse, non ?
C'est peine perdue. Si je m'aligne sur la perception des dieux, mon propre ressenti part en vrille.
Si un humain de mon acabit apprend la perception des dieux, il risque de gâcher sa courte vie ; mieux vaudrait revoir ma façon de fréquenter les divinités.
« J'arrête d'invoquer les dieux. »
« Hein ? Pourquoi !? Arrêtez d'arrêter ! Les dieux autres que moi ne peuvent pas descendre sur le monde terrestre sauf s'ils sont invoqués dans le cadre d'un accord. Si on croit que c'est de ma faute qu'ils ne sont plus invoqués, ma position devient super délicate !? »
Hadès le dieu des Enfers et Poséidon le dieu de la Mer viennent souvent à notre ferme sur l'invitation de Sensei, après tout.
Ils viennent pour la bouffe qu'on produit.
Que l'interlocuteur soit un dieu ou pas, le fait que ma cuisine plaise est une bonne chose.
« Bon bon, le Saint n'a pas à s'inquiéter. Certes, un an s'est écoulé sans que la situation bouge, mais vu sous un autre angle, ça veut aussi dire qu'on "ne peut pas la faire bouger". »
« Ce qui veut dire ? »
« La faction opposée à l'Accord des Trois Mondes…, disons que c'un groupe emmené par Héra, l'épouse du dieu céleste Zeus, mais ils sont militairement faibles. Franchement, ils n'ont pas les moyens d'affronter de front la faction pro-accord menée par Apollon. »
La situation au ciel, c'est d'un côté la faction de l'accord qui veut que les dieux du ciel, de la terre et de la mer coopèrent pour gouverner le monde, et de l'autre la faction dure qui s'y oppose ; les deux camps sont en confrontation.
La faction de l'accord, ce sont les gens sensés qui trouvent que la paix c'est bien, s'entendre c'est le mieux.
Ses membres principaux : le dieu solaire Apollon en chef, le dieu de la Sagesse Hermès qui est devant moi, le dieu de la Guerre Bellone, etc.
« La faction opposée, c'est Héra la Mère Céleste, Athéna la déesse de la Victoire, Artémis la déesse de la Lune, en gros ? Chacune a ses propres raisons de se battre. »
« Ah bon ? »
« L'objectif final d'Héra, c'est sûrement de libérer son mari Zeus, cet imbécile de père, de sa prison. Athéna, c'est juste que sa fierté ne le permet pas. Elle a besoin de toujours gagner et d'être au sommet ; même pour faire la paix, elle veut d'abord conquérir et soumettre la terre, la mer et les enfers pour qu'ils lui obéissent, sinon elle n'est pas contente. »
« Quelle déesse reloue !? »
« C'une déesse maléfique. »
Elle le dit net.
Cela dit, les dieux du ciel ont presque tous des airs de divinités maléfiques, non ? Enfin, c'est peut-être mon impression.
« Pour finir, la déesse lunaire Artémis, c'est une déesse qui s'oppose à tout ce que fait son frère Apollon. Si Apollon dit "droite", elle dit "gauche" ; si Apollon dit "YES", elle dit "NON". Cette fois, comme le chef de la faction de l'accord est son frère, elle a rejoint le camp adverse juste en tant que petite sœur. »
« C'est trop relou !! »
« Les petites sœurs, c'est toutes des tsundere, non ? »
Est-ce qu'on peut vraiment appeler ça du tsundere ?
De là à devoir s'excuser auprès de toutes les petites sœurs du monde…
« Artémis a ce caractère, mais elle a du discernement. À la fin, elle rejoindra notre camp. Donc les vrais adversaires, c'est Héra et Athéna, ces deux déesses seulement. Leur plus grosse erreur de calcul, c'est… »
Hermès raconte ça avec fierté.
C'est le dieu de la Sagesse et l'espion des dieux, donc les discussions stratégiques l'amusent ?
« … C'est que les demi-dieux qui sont nés sur terre et ont été accueillis au ciel sont presque tous passés de notre côté. Héraclès le héros-dieu, Asclépios la Main de Dieu, et d'autres : même à mi-chemin entre dieu et humain, il y a plein d'êtres qui rivalisent avec de vrais dieux. Du coup, le rapport de force a basculé lourdement en notre faveur. »
« Hou hou. »
J'ai décidé d'écouter d'une oreille distraite.
« Du coup, si les dieux de la terre et de la mer interviennent en plus, ils n'ont absolument aucune chance de gagner ; ils ne peuvent pas se permettre de se battre. Puisqu'ils perdraient à coup sûr, ils tergiversent, et voilà, un an est passé. »
Le fait qu'ils tergiversent vient aussi de leur flemme chronique, cela dit…
« L'idéal, ce serait que la faction opposée, face à cet écart de forces désespéré, se résigne et déclare elle-même sa défaite. Mais ça prendra du temps, alors les humains, attendez encore un peu… disons, deux cents ans ? »
« C'est quoi, l'unité "un peu" pour les dieux !? »
C'est trop différent de la perception humaine !
J'ai compris qu'y réfléchir sérieusement ne servait à rien, et je me suis dit qu'il fallait les laisser faire.
Les dieux se battent entre dieux.
Les humains, de leur côté, vivent en paix et prospèrent à leur manière.
« … Vous reprenez du maquereau frit ? »
« Oui, oui ! Cette fois, mets du riz bien chaud à côté. D'ailleurs, me donner juste du maquereau frit tout sec, c'est pas un peu abusé !? »
« Ah, tiens. Au fait, Héphaïstos, il est de quel côté ? »
J'ai posé en dernier une question sur le dieu qui me tient le plus à cœur.
Héphaïstos m'a donné un Don. Et il appartient normalement au ciel.
J'aimerais au moins qu'il ne soit pas du côté des perdants.
« Héphaïstos, mon grand frère, il est neutre depuis le début. »
« Hein !? »
« Vous pensez vraiment que ce dieu s'intéresserait à autre chose qu'à la fabrication ? Que la guerre éclate ou que le monde périsse, il s'enferme dans son atelier et bricole à fond. Le Saint a une grande dette envers lui, donc ça peut surprendre, mais c'est un dieu céleste parfaitement respectable. Tout ce qui n'est pas de la fabrication, il s'en fiche complètement. »