Pour ma part…
Il s’agit d’une urgence absolue.
M. Belfegmiria est venu rendre visite à notre exploitation.
L’un des quatre généraux de l’armée du Roi des Démons. Et même le plus puissant parmi eux.
On dit qu’il surpasse en puissance le propre Roi des Démons, souverain du royaume démoniaque. En réalité, il ne se contente pas d’être le premier des quatre généraux : certains prétendent qu’il pourrait tranquillement revendiquer le titre d’humain le plus fort.
Le comble étant que ce serait aussi un enfant adultérin de l’ancien Roi des Démons. Une situation qui lui permettrait, si l’envie lui prenait, de récupérer le trône à lui tout seul. Un personnage chargé en détails biographiques explosifs, somme toute.
Jusqu’à présent, nous n’avions strictement rien eu à voir avec lui. Sa venue dans nos murs était complètement hors de question. Pourtant, cette fois-ci, nous avons dû l’accueillir.
Pourquoi ? Brusquement, sans préavis.
J’avais bien envisagé que le jour finirait par arriver. Mais il se pointait sans la moindre annonce préalable, ce qui me mettait hors de moi…
…et force est de reconnaître que ça collait parfaitement avec son caractère.
« Belfegmiria-sama… !? »
« Le nouveau commandant de l’armée démonique nommé après des siècles… !? »
« Une figure de cette importance vient jusqu’ici… Cette exploitation est vraiment incroyable… !? »
Sont stupéfaits, ces commentaires à la bouche, les jeunes démons qui effectuent leurs études dans notre domaine.
Leur ancienne allégeance au sein de l’armée démoniaque aidant, ils connaissent visiblement très bien sa réputation.
Face à cela, les étudiants humains et hommes-poissons…
« C’est le quatrième général de l’armée du Roi des Démons ? Il a l’air assez faible, non ? »
« D’ailleurs, il n’a aucune expression, quoi. »
« Il manque carrément de prestance. Dire qu’il est censé être le plus fort de leur armée, c’est franchement décevant, non ? »
Ils balancent des remarques clairement méprisantes.
Effectivement, Belfegmiria profite de chaque occasion pour se reposer. Il ne dégage absolument aucune aura martiale.
Un amateur chercherait en vain à deviner l’étendue de sa force cachée.
C’est ainsi que fonctionne son niveau de puissance.
Seuls les véritables puissants perçoivent son danger réel et s’en inquiètent.
Preuve en est qu’à l’opposé des étudiants détendus, une tension palpable s’est immédiatement installée dès son entrée.
Elle concernait l’intégralité des Orques et des Gobelins employés dans l’exploitation.
« Qu’est-ce que cette odeur macabre et inquiétante… !? »
« On sent la menace sans pouvoir la cerner… !? Je n’ai jamais ressenti une présence aussi louche jusqu’à maintenant ! »
« Mais en même temps, la puissance est flagrante. On ne peut pas la dissimuler, même en essayant. Son poids… ! Est-ce là que réside la vraie force… !? »
Comme quoi, ceux qui comprennent, comprennent.
Non seulement les gobelins et les orques, mais aussi les Pochi se sont immédiatement recroquevillés en émettant des grognements menaçants.
« Grrrrrrr… !? Kwoon kwoon !? »
Le instinct animal va-t-il jusqu’à percevoir les profondeurs d’un expert pareil ?
« Ce type est capable de grandes choses, vous savez ! »
« Si on n’y faisait pas attention, on passerait à côté, pas vrai ! »
Les esprits de la terre ont eux aussi perçu sa présence.
Pourquoi ?
Passons vite sur ces réactions ambiantes…
Mais concentrons-nous sur la personne même de Belfegmiria.
« Eh bien, c’est un bel endroit. Calme, champêtre et paisible. Moi aussi, j’aimerais bien traîner ici toute l’année, à rien faire. »
Merci beaucoup pour cet éloge.
À moins que je ne compte le sieur Vile, il n’y a aucun fainéant ici qui se repose !
« Du coup, quel motif vous amène aujourd’hui ? »
« Zzzzzzz… »
« Dormez-vous déjà !? »
Comment a-t-il pu tendre un hamac n’importe où et s’y allonger pendant que j’avais le dos tourné !?
Quelle efficacité redoutable !
Cet individu est visiblement rodé à la flânerie !
« Cependant, je ne tolérerai aucune paresse tant que nous sommes sous ce toit ! Réveillez-vous ! Et accueillez-moi dignement !! »
« Oh ? »
J’inverse le hamac et fais choir Belfegmiria sur le sol.
« Zzz… »
« Il dort encore, celui-là !? »
Faut-il croire qu’à partir du moment où l’on pousse la paresse à son comble, le sol devient équivalent à un matelas !?
« Allez, levez-vous ! Que venez-vous faire chez moi, au juste !? »
« Ahahaha, désolé. Le confort de ce lieu, disons son ambiance, m’a juste trop bercé. »
Après l’avoir secoué frénétiquement par les épaules, Belfegmiria finit par ouvrir les yeux.
Ce type est dangereux.
De toute évidence, il rejoint la catégorie de gens rencontrés jusque-là dont la conversation stagne irrémédiablement !!
« Ah oui, le motif. Bien sûr que je suis venu pour ça. Sinon, je n’aurais jamais fait un déplacement volontaire, moi ! »
« Vous ne cherchez pas la gloire, quand même ? »
« Pas pour me vanter, mais j’ai placé ma vie entière autour de l’art de ne rien faire. Personne ne peut entraver ma paresse. Selon le cas, essayer de m’embêter dans mes occupations vaut un arrêt cardiaque, hein ? »
Il n’y avait pas un soupçon de plaisanterie dans son regard.
« Mais il y a un hic : et si l’objectif ne pouvait tout simplement pas être éliminé ? Ce genre de crétin commence à brailler, et je me retrouve totalement démuni. Pas moyen de mettre en place un minimum de contre-mesures. »
« Des contre-mesures minimales, dites-vous… ? »
Éliminer la cible ?
« La raison de ma visite aujourd’hui relève exactement de ce problème. Je pensais que vous pourriez régler ce genre de situation : un obstacle insécable qui vient troubler ma quiétude… »
« Hein ? »
Sans explication supplémentaire, on me fourgue quelque chose dans les mains en plein milieu de la phrase.
Je porte mon attention sur l’objet que je viens de réceptionner.
C’était un crâne.
Ou plutôt un crâne humain.
On appelle ça une boîte crânienne, techniquement parlant.
C’est probablement la dénomination courante.
« ………… !?!?!?!?!? »
Pourquoi me balance-t-on un crâne comme ça, brutalement ?
Dans quel scénario de merde suis-je tombé ?
Même dans les films d’horreur, ça n’arrive jamais sans prévenir comme ça.
Même si quelqu’un tentait de me surprendre ou de me faire peur, le manque total de transition rend impossible toute compréhension rapide.
La terreur naît précisément de la prise de conscience d’une anomalie situationnelle !
De quoi me plains-je, au juste !?
« En effet, le propriétaire de l’exploitation mérite sa reconnaissance du Roi des Démons. Recevoir un crâne sur le tas et garder son sang-froid, sans même pousser un cri. Vous avez des couilles, vous. »
« Parce que j’ai déjà manipulé des choses bien plus fracassantes auparavant ? »
Comme la tête arrachée de Gongokufon, par exemple… !?
Comparée à l’impact de ce dernier, un simple crâne dépouillé de toute chair récente ne devrait vraiment rien provoquer de nouveau, non ?
« Bref, à quoi sert ce crâne, exactement ? »
On attend de moi que je le remette ensemble pour identifier le mort de son vivant ?
Notre exploitation ne dispose pas d’un laboratoire médico-légal de ce genre, faut-il préciser ?
« GRRRAHH !? Insolent !! »
« Huh ? »
Il vient de se mettre à parler tout seul !?
Quoi ? Le crâne que je tiens dans la main.
Ça m’a surpris, reconnaissons-le.
« Qui t’autorise à m’appeler simplement "celui-là" ! Tu prends une divinité pour un objet ! Toi qui oses tutoyer l’auguste Empereur ! L’Empereur des Rois-sans-vie ! »
« Aaaah… !?! M. Belfegmiria ? Expliquez-moi enfin ce que signifie cette affaire. »
Bon, il s’était peut-être déjà présenté lui-même, après tout.
« L’Empereur des Rois-sans-vie. C’est ce qu’il est devenu. »
Roi-sans-vie !?
Vous voulez dire CES Rois-sans-vie !?
Ceux dont notre ferme regorge depuis longtemps !?
« L’un des deux grands fléaux mondiaux. Grâce à leur capacité à absorber la mana stagnante des donjons, ces créatures ont dépassé leurs limites humaines et volé une fausse éternité. Cette coquille n’est qu’une de leurs représentations. »
En prononçant ces mots, il soulève délicatement le crâne.
Je ne vois toujours pas où il attrape l’objet, vu sa forme.
« Cependant, ce crâne semble bien différent des Rois-sans-vie que je connais… ? »
En y réfléchissant bien, ils étaient déjà liés aux variétés extrêmement atypiques de Rois-sans-vie que j’avais déjà croisées.
Les chats, notamment.
« Quelle est la principale différence alors ? … Il ne possède plus que la tête habituellement ? Normalement, les autres parties devraient toutes être intactes ? »
Bras, jambes, torse ?
Avec uniquement la partie supérieure, ça ressemble furieusement à un modèle réduit acheté pièce par pièce et qu’on a abandonné avant l’assemblage final.
« Il y a une bonne raison à cette mutilation… Cette entité a déjà été vaincue et dépouillée de ses pouvoirs. »
Selon les récits de Belfegmiria…
Ledit empereur nourrissait des ambitions démesurées et comptait envahir la totalité du monde. À l’époque, la guerre entre humains et démons venait de prendre fin. Il cherchait justement à lever ses troupes quand il a été pris de court et anéanti.
« C’est donc Belfegmiria qui l’a battu ? ! C’est extraordinaire !! »
« Pas du tout. Ce serait en réalité un voyageur de passage qui s’en est occupé. Après avoir sauvé le monde des catastrophes, il aurait quitté les lieux sans même laisser son nom. »
Quel mec stylé… !?
Existe-t-il de tels héros vivants parmi nous, restant dans l’ombre et refusant la célébrité ? Qui diable pourrait bien être cette personne ?
« Je n’ai reçu que l’ordre de nettoyer le terrain. C’est durant cette mission que j’ai récupéré ce crâne… »
Revenons donc au sujet central.
L’empereur déposé par un héros anonyme.
Mais l’horreur des Rois-sans-vie tient à leur impossibilité de mourir définitivement même lorsqu’on les terrasse.
Brûlés en cinq morceaux, réduits à une simple boîte crânienne, ils survivent obstinément. Cette créature monstrueuse cherche actuellement à déclencher un nouveau chaos.
« Koukoukoukoukou… ! »