Je m'appelle Ardhegg.
Le prince Arowana est mon ami d'enfance.
Il y a bien une différence d'espèce — je suis un dragon, lui une sirène —, mais le lien forgé par nos voyages et nos épreuves communes ne saurait se briser pour une simple question de race.
Surtout, le prince Arowana est un héros d'exception.
À l'époque où je n'étais qu'un dragon grintz, l'épreuve imposée pour la succession du dragon Gaizer consistait à trouver « un roi qui n'est pas un héros » ou « un héros qui n'est pas un roi ».
C'est pour cela que j'avais jeté mon dévolu sur le vaillant prince Arowana, mais pour faire court : il était « à la fois héros et roi ».
Bien qu'humain, il a terrassé mon père le dragon Gaizer en combattant à mes côtés.
C'est là l'exploit même d'un héros.
Et comme il est de la famille royale des sirènes, il montera sur le trône et deviendra le roi des sirènes.
Je suis profondément honoré d'avoir tissé des liens d'une telle franchise avec un tel prince.
Certains dragons considèrent les humains comme une race inférieure et les méprisent, mais ma pensée diffère.
C'est ce que je crois, mais……
« ……………………!! »
« Grande sœur ? Grande sœur Marie !? »
Ma grande sœur ne cesse de fixer le prince Arowana du regard.
Pourquoi ?
« Notre vie à deux… notre nid d'amour… anéantis… sur le conseil d'une race de sirènes inférieures…!! »
Elle ronge ses ongles en silence tout en décochant au visiteur des regards meurtriers, ce qui est, comment dire, d'une impolitesse évidente.
« Je vous en prie, grande sœur ! C'est irrespectueux envers le prince ! »
« Non, c'est moi qui ai peut-être commis quelque inconvenance ? Pardonnez-moi, j'ignore les règles de politesse des dragons ! »
Pendant que mon père, sous forme humaine, observe notre désarroi à tous les deux…
« Deux brutes épaisses ensemble, rien n'avance… »
…il proférait quelque chose d'incompréhensible.
Bref, pour l'instant, ma sœur Marie, mon père et moi avons adopté notre forme humaine pour accueillir le prince Arowana.
Le château du Dragon Empereur vient d'être achevé, et le prince s'est déplacé jusqu'ici.
J'aimerais l'inviter à l'intérieur et organiser un banquet, mais…
« Allez, c'est parti ! Je suis là ! »
…un nouvel intrus débarque, plongeant la scène dans une confusion encore plus grande.
Qui peut bien être arrivé ?
C'est ma sœur Veil.
L'une des dragons grintz vivant à la ferme du Saint.
Pourquoi est-elle ici ?
« Hii !? Veil !? »
Ma sœur Marie, en apercevant Veil, s'est réfugiée derrière mon dos.
Cette dernière l'avait mise en pièces lors d'un duel de dragons, autrefois.
Le souvenir doit lui revenir comme un cauchemar.
« Encore débarquer sans prévenir. Quel est le but de votre visite ? »
« Hein ? C'est toi qui fais quoi ? Aucun dragon ne prend rendez-vous pour aller jouer chez les gens. Ça, c'est la liberté des dragons ! »
C'est vrai.
Désolé, prince Arowana. Les dragons n'ont pas le mot « politesse » dans leur dictionnaire.
« Alors, concrètement, vous êtes venue faire quoi ? Comment dire… »
La raison de ma curiosité, c'est l'objet mystérieux que ma sœur traîne derrière elle.
Qu'est-ce que c'est ?
Une cabane ?
Une cabane à peine assez grande pour une personne. Et ce n'est pas une cabane ordinaire : elle a des roues des deux côtés, on peut la tirer pour la déplacer facilement.
Ma sœur, sous forme humaine, l'a tirée littéralement jusqu'ici.
Avec sa magie de dragon, traverser la mer en la tractant doit être un jeu d'enfant.
« Ça t'intrigue ? Ça t'intrigue, hein ? C'est ce qu'on appelle un yatai, un stand mobile ! »
« Un yatai ? »
Ma sœur avait l'air drôlement fière de montrer son stand.
« Le maître dit que pour servir des ramen dehors, ce stand est l'accessoire indispensable ! Il me l'a fabriqué ! Avec ça, voilà le stand de ramen "Veil-tei" en attaque !! »
« C'est quoi, les ramen ? »
M'expliquer un mot incompréhensible par un autre mot incompréhensible, ça n'avance à rien.
Mais vu que ce Saint est mêlé à l'affaire, je finis par trouver ça normal.
Cet humain ne fait jamais rien qui rentre dans notre imagination.
« Si le Saint est impliqué, c'est normal qu'on ne comprenne rien. »
Voilà.
Même le prince Arowana, qui côtoie le Saint depuis bien plus longtemps que moi, pense la même chose.
Bon, peu importe.
« Donc, c'est quoi, ces ramen ? Et au fait, grande sœur Veil, vous êtes vraiment venue faire quoi ? »
« T'es un dragon lent à la compréhension, toi. Le fait que je tire mon stand jusqu'ici, ça veut dire qu'il n'y a qu'une raison : vous faire goûter mes ramen. »
Je sais pas.
D'abord, je sais même pas ce que c'est que les ramen.
« Ne pas connaître les ramen, quelle ignorance ! Cent fois entendre n'égale pas une fois voir, dit-on. Je vais vous montrer le vrai truc tout de suite, attendez ! »
Et ma sœur s'est cachée derrière le stand.
L'engin est entouré de rideaux tombants, impossible de voir l'intérieur.
Elle est en train de faire quelque chose là-dedans, c'est sûr… mais quoi ? De la cuisine ?
« Commande rentrée ! Trois bols de ramen ! »
« Bien reçu ! »
Y a quelqu'un d'autre avec ma sœur ?
À l'intérieur du stand ?
Et peu de temps après…
……………………
« Trois ramen, prêts ! »
Un plat posé devant moi, ma sœur Marie et mon père.
Un plat ?
C'est la première fois que je vois ça : au fond d'un bol profond, une quantité démesurée de quelque chose de long et de fin baigne dans une soupe.
C'est quoi, ce truc ?
C'est ça, les ramen ?
« Les ramen, c'est le menu suprême dont le maître m'a appris la recette ! Mangez avec respect ! »
« Si le Saint a mis la main à la pâte, y a pas de souci ! »
Ma sœur, mon père et moi, nous avons tous trois soulevé nos bols avec circonspection, examinant le contenu avec attention.
« La cuisine du Saint ne rate jamais ! C'est l'occasion rêvée ! Veil-dono, ne pourrais-tu pas m'en servir un bol à moi aussi ! »
Le prince Arowana, qui se trouvait là par hasard, a lui aussi manifesté de l'intérêt.
« Toi, t'as pas le droit. Mange pas. »
« Ehhh !? »
Un peu surprenant.
Ma sœur Veil faire preuve d'une telle méchanceté.
« Non, c'est pas ça. Ce ramen, c'est la recette du maître avec mes arrangements perso. J'ai trop visé l'ultime ramen, j'ai fini par aller trop loin. »
Typique d'elle…
« Si un humain en mange, soit il devient fou et immortel, soit il explose et crève. »
« Hiiii !? »
« Seuls les dragons peuvent encaisser mes ramen spéciaux. C'est pour ça que je suis venue vous en servir. »
Je vois.
Mais c'est sans danger, hein ?
Un léger doute subsiste, mais je n'ai pas le choix, je goûte ce fameux ramen spécial Veil.
Gâcher de la nourriture, c'est dommage.
« … C'est bon. »
Simplement bon.
Ces trucs longs et fins… des nouilles, c'est ça ? Elles ont une texture ferme et élastique à chaque bouchée, c'est délicieux.
« Un dragon qui cuisine… ? Mais attends, Ardhegg aime les femmes qui savent cuisiner ? »
« Effectivement, l'énergie draconique est dense. Si un simple humain en avalait, il lui arriverait des ennuis… »
Ma sœur Marie et mon père sont en train de goûter.
« Haa, c'était bon. »
C'était bon, du coup tout le monde a vidé son bol illico.
« C'est la soupe qui contenait l'énergie draconique la plus dense. Ça doit être le secret du goût, mais comment t'as fait pour y transférer ton énergie ? »
« Mon père est un dragon qui sait apprécier la différence ! Je vais vous l'apprendre ! Le secret du goût de mes ramen spéciaux Veil ! »
Bam.
Elle a relevé le rideau du stand… le noren, c'est ça ? Le noren, et l'intérieur est apparu.
À l'intérieur du stand, il y avait…
Une femme nue dans une énorme marmite.
La marmite est remplie d'eau qui bout à gros bouillons.
« Bonjour à tous. Je m'appelle Seedle, dragon grintz. »
« Cette soupe est gorgée du bouillon de Seedle ! Le secret de la saveur !! »
En voyant et entendant ça, ma sœur Marie, mon père et moi avons tous trois étouffé bruyamment d'un seul coup.