« Sie kammt es mit goldenem Kamme, Und singt ein Lied dabei; Das hat eine wundersame, Gewaltige Melodei...... »
La reine Sheila se mit à chanter.
Sa voix résonna, chose étrange, jusque dans les profondeurs marines.
Elle parvint distinctement à mes oreilles, dans l'air préservé de l'eau de mer par une bulle de savon.
« Qu'est-ce que… ce chant, il n'a rien d'ordinaire !? »
« Qu'est-ce que tu fais, idiot de disciple ! Protège-toi avec une potion magique !! »
Puffa, qui était en plein combat, et Zoss Saira, qui venait de faire irruption, avaient autrefois entretenu une relation maître-disciple.
Sur les conseils de son ancien maître, Puffa réagit sur-le-champ.
Elle brisa un tube à essai contenant une potion magique, formant un bouclier de glace devant elle.
Ce bouclier de glace se pulvérisa en un instant.
Sous le choc, Puffa fut projetée en arrière.
« Guwaaaah !? »
« C'était dangereux… Si tu avais eu une seconde de retard, tu aurais encaissé le coup de plein fouet… »
Le lien maître-disciple venait de porter ses fruits à un endroit inattendu.
« Sorcière quadra ! Qu'est-ce qui se passe au juste !? Par quel moyen maman attaque-t-elle Puffa !? »
« Ne m'appelle pas quadra ! D'ailleurs, si on parle d'âge, sœur aînée Sheila est plus vieille que moi ! Mais comme son existence même est tenue secrète, c'est moi qui passe pour la doyenne des six sorcières ! »
« Peu importe ça ! Explique ! C'est bien pour ça que tu es venue !? »
Quelle force de caractère, chez Platy.
Faute de mieux, Zoss Saira s'exécuta.
« …La magie sacrée du chant est un art qui manie la magie par la voix. La magie des gens de la terre s'active par des incantations, non ? C'en est l'équivalent. »
Effectivement, la reine Sheila chantait gaiement depuis tout à l'heure.
Pendant ce temps, Puffa ne cessait de subir des impacts, comme si elle était frappée par quelque chose d'invisible, et reculait sans cesse.
« Tout à l'heure, tu as dit que cette magie sacrée du chant était la magie originelle des sirènes, non ? »
« Jadis, les sirènes maniaient la magie par les mots, comme les terriens. Avec la musicalité en plus. Mais les sirènes avaient sans doute une aptitude à la magie bien supérieure à celle des terriens. La puissance de la magie sacrée du chant surpassait de loin tout le reste, au point de menacer de faire s'effondrer le monde. »
Zoss Saira, qui mène ses recherches indépendamment du royaume des sirènes, connaît des choses que personne d'autre ne sait.
« Les dieux de la mer, qui y virent un danger, confisquèrent et scellèrent la magie sacrée du chant aux sirènes. Mais comme les laisser sans rien semblait cruel, ils leur accordèrent à la place la magie pharmaceutique et le poisson géant Jigol. C'est une histoire d'il y a très, très longtemps. »
« En admettant que ce soit vrai, pourquoi notre maman peut-elle utiliser une magie antique censée avoir disparu !? »
« C'est ce qu'on appelle un retour ancestral, non ? Je ne connais pas les détails, mais sœur aînée Sheila est née avec le pouvoir le plus puissant et le plus dangereux des sirènes ! »
D'après Zoss Saira, la reine Sheila, née avec un immense talent — pour son bonheur ou son malheur —, menait la vie en se laissant emporter par sa propre force.
La jeune Zoss Saira elle-même, dès leur rencontre, s'était fait tabasser avant d'être contrainte de devenir sa petite sœur de serment.
De tels forfaits, la jeune sorcière Sheila Kannu les commettait aisément, par les débordements du pouvoir qui l'habitait.
« Elle débitait des trucs incompréhensibles comme "faire un monde d'ignorance où ne résonnerait que ma propre voix". Elle a même tenté sérieusement de détruire le monde en nous forçant, Carp et moi, à construire un grand rituel. Bien sûr, on l'a arrêtée en cours de route… »
« Arrêtée !? Par qui, bon sang !? »
« Il est juste là, regarde. »
En suivant le regard de Zoss Saira, je vis un sirène géant, marqué par les ans.
« Le roi des sirènes… ? »
« Ce mâle, dans sa jeunesse, a séduit sœur aînée de force pour la faire renoncer. À la destruction du monde. Comme nous ne pouvions pas lui résister, ça nous a bien arrangés… »
Une histoire aussi grandiose que ça…!?
Les sirènes sont toujours amoureuses à en crever.
« Mmossu. »
« Ce laidron a obtenu, en échange de sa parole, un serment lui donnant le pouvoir de contrer la magie sacrée de sœur aînée. Grâce à ça, il a pu s'approcher d'elle et la draguer à fond jusqu'à obtenir son OK. »
Sa Majesté le roi des sirènes, quel bonhomme.
« Depuis, il ne peut plus dire que "mossu", mais même avec ce seul handicap, c'est un homme terrifiant qui a réussi à l'arrêter. Mais si sœur aînée réutilise sa magie sacrée du chant, on n'est pas à l'abri d'une nouvelle crise mondiale !? »
Zoss Saira, qui en fut l'actrice, tremblait d'une frayeur bien réelle.
Tout ce temps, le combat continuait.
Mais on ne pouvait plus parler de combat.
La magie chantée de la reine Sheila piétinait Puffa unilatéralement.
« Den Schiffer im Kleinen Schiffe Ergreift es mit wildem Weh; Er schaut nicht die Felsenriffe, Er schaut nur hinauf in die Hoh'...... »
La magie sacrée du chant de la reine Sheila déploie ses effets tant qu'elle chante, à ce qu'il semble, et Puffa est sur le point d'être broyée par les tourbillons marins.
« Kono oooo !! »
Puffa lança d'un coup six tubes à essai, mais ils furent repoussés par les courants et ne produisirent aucun effet.
« Ma potion à zéro absolu… !? Même mon poison le plus fort ne marche pas !? »
Néanmoins, le fait qu'elle ait tenu aussi longtemps prouve que Puffa est une forte tête exceptionnelle.
Sirène, humaine ou démon, un utilisateur lambda n'aurait pas tenu trois secondes.
Mais même elle ne peut plus tenir.
« Ich glaube, die Wellen verschlingen Am Ende Schiffer und Kahn; Und bas hat mit ihrem Singen Die Lore-Ley getan...... »
Au moment précis où elle allait être engloutie par le torrent né du chant sacré…
« Ryaaaah !! »
Un coup de tranchant déchirant fendit les flots.
« !? »
« Ah, toi !? »
La reine Sheila, face à cet imprévu, interrompit son chant.
« Arowana-chan, qu'est-ce que tu fabriques ? »
C'était le prince Arowana qui venait de s'interposer.
Il abattit la lance à lame de demi-lune que je lui avais forgée jadis, tranchant le courant.
Un tranchant phénoménal.
Je ne pensais pas qu'il était capable d'une telle puissance.
« Arowana-chan, c'est mon combat contre cette gamine. Tu n'as pas à t'en mêler. »
« Non, je m'en mêle. Parce que c'est aussi mon combat. »
« Qu'est-ce que tu racontes ? »
« Ce combat engage l'avenir où Puffa et moi pourrons être ensemble. Dans ce cas, je ne peux pas ne pas me battre. Je refuse qu'on me traite de gigolo qui laisse sa femme tout faire. »
Il dit ça en mettant sa lance en garde.
« En entendant le récit de Zoss Saira-dono, mon respect pour mon père n'a fait que grandir. Je ne peux pas ne pas apprendre de lui cette franchise dans l'amour. C'est pourquoi je vais tourner ma lance vers ma mère ! »
« Dans ce cas… » « Moi aussi, j'y vais !? »
!?
Pour protéger le jeune couple, un dragon et un ange apparurent.
C'étaient Ardhegg-san et Songokufon !?
« En voyage, nous avons toujours uni nos forces. Cette fois encore, suivons l'exemple. »
« C'est le boss final, c'est ça ? Allez-y ! »
Les compagnons de voyage du prince Arowana formaient à nouveau un front uni.
……Ah, Hakai est bien là, lui.
Le seul du groupe incapable d'agir sous l'eau, il est en train de se noyer normalement !?
Accroche-toi, Hakai !
Toi aussi, tu es un compagnon de voyage !!
« ……………… »
La reine Sheila contempla un instant ce groupe, puis recula aussitôt.
« C'est pas fair-play, si vous vous serrez les coudes comme ça, je n'ai d'autre choix que de me retirer. »
« Maman… »
« Ou bien Arowana-chan veut-il vraiment que tous ces amis et moi nous nous mettions à te tabasser ? C'est cruel, maman va pleurer de chagrin… »
Elle fit mine de pleurer, et le prince Arowana paniqua.
Quel que soit son âge, un homme reste faible face à sa mère.
« ……Est-ce qu'on peut considérer que le match est fini ? »
« Mossu ! »
Un temps, on ne savait pas comment ça allait tourner.
Mais face à la puissance inattendue de la reine Sheila, Puffa et les autres l'emportèrent grâce à l'arme secrète qu'est le lien entre compagnons.
« Yay ! On a gagné ! »
« Je suis plus contente que quand on a battu le dragon Gaiser !! »
Tandis que Puffa et les autres exultaient, la reine Sheila s'écarta d'un pas fluide.
Elle vint vers notre zone de spectateurs.
« C'était un triste spectacle, maman. »
« …… »
Platy lança une pique sans ménagement.
C'est bien elle, mais sa mère, la reine Sheila, ne répondit rien.
« Si c'est pour te retirer aussi facilement, tu n'avais qu'à ne pas t'opposer au départ. Tu as même dévoilé des secrets que tu ne voulais pas qu'on sache, alors qu'est-ce que tu voulais au juste ? »
Le fait qu'elle soit la « sorcière des ténèbres » est maintenant au grand jour.
La reine Sheila finit par parler, comme si elle ne pouvait plus retenir ses mots.
« Parce que… parce que… !! »
« Hein ? »
« Parce que je ne voulais pas qu'on me prenne Arowana-chan !! »
Criant ça, elle s'accrocha au roi des sirènes et se mit à sangloter.
Impossible de discuter.
Pour elle, le prince Arowana est son fils. Son premier né garçon.
Elle croyait qu'il resterait à elle pour toujours, et le voilà qui devient la propriété d'une autre femme. C'est assez pour s'y opposer sans raison.
« …Effectivement, maintenant je peux le comprendre. »
Platy dit ça en tenant Junior dans ses bras.
« Quand Junior sera grand… et qu'il amènera une inconnue en disant "je vais épouser celle-là !"… …je tuerai cette fille, c'est sûr. »
« Arrête, s'il te plaît ? »
Les mères ont pour leurs fils des sentiments indicibles.
Les hommes ne les comprendront sans doute jamais.
Bon.
Le combat est fini, il faut vite secourir Hakai.
Il se débattait tout à l'heure, et maintenant il ne bouge même plus !
………………
Hakai a réussi à reprendre vie grâce à la respiration artificielle.
De retour dans la capitale du royaume des sirènes, l'ambiance redevint conviviale.
Seule ombre au tableau : Zoss Saira, qui s'est jointe à nous en cours de route, est en train de se faire étrangler par Sa Majesté la reine Sheila.
« Depuis quand Zoss-chan est-elle devenue si bavarde ? Raconter le passé d'une femme, c'est manquer de délicatesse, tu ne trouves pas ? »
« Adadadada !! Je… je voulais juste dire à sa place ce qu'elle avait du mal à avouer ! Parce qu'il faut bien quelqu'un pour s'en occuper, sinon si tu te fâches vraiment, le monde disparaît ! »
Zoss Saira, quelle femme à problèmes…
Je compatis. La prochaine fois qu'elle viendra à la ferme, je ferai en sorte qu'elle puisse passer un peu plus de temps seule avec Oakbo.
« Mais je suis surprise, la copine d'Arowana-chan était l'élève de Zoss-chan. »
Tout en maintenant son strangulation sur Zoss Saira sans la desserrer d'un millimètre, la reine Sheila poursuit.
« Dis-le-moi plus vite. Zoss-chan, pour moi, c'est comme une petite sœur. Son disciple, c'est donc comme ma nièce. »
Sa « petite sœur » est en train d'étouffer à côté d'elle, ceci dit.
« Si c'est une telle fille, je peux confier Arowana-chan l'esprit tranquille. C'est une fille trop sérieuse et inflexible, mais prends-soin d'elle. »
« Yay ! »
C'est réglé sur un malentendu.
On se demande à quoi servait tout ce remue-ménage.
« C'est gagné, Puffa ! Nous voilà officiellement mari et femme ! »
« Faisons la cérémonie tout de suite ! Et des enfants aussi ! Pour ne pas prendre de retard sur Platy !! »
Les deux sont déjà en mode mariage.
Je me disais qu'on allait enchaîner les réjouissances sans répit, mais.
« Attendez, le mariage, c'est pas pour tout de suite. »
« « Hein ? » »
Les paroles de la reine figèrent l'enthousiasme du couple.
« Qu'est-ce que tu dis, mère ? Tu ne viens pas de reconnaître notre relation ? »
« J'ai reconnu votre couple, pas votre mariage. Et même si moi et Darling on valide, la société ne l'acceptera pas, vous croyez ? »
« « Eeeh !? » »
Le prince Arowana est futur roi des sirènes, son mariage requiert l'approbation sociale.
« Regarde, les filles qu'on appelle sorcières ont généralement un casier, le vent leur est contraire. Moi aussi j'étais sorcière, je sais de quoi je parle. »
« Ueeeeeh… »
« Avant de m'unir à Darling, j'ai moi aussi pas mal morflé. Puffa-chan devra elle aussi faire ses preuves pour devenir une reine des sirènes digne de ce nom ? »
Un argument trop juste pour qu'on puisse répliquer.
Puffa était à la base une prisonnière, donc l'épouser en passant outre ce point, c'est impossible.
« Tiens, toi, tu es le mari de Platy-chan, tu gères une ferme, non ? Nos jeunes y vont en stage, alors fais-leur la classe. »
« C'est ça ! En formant de jeunes sirènes prometteuses, je gagnerai en popularité, ce qui jouera en ma faveur pour épouser mon frère ! Maman, excellente idée ! »
Platy en a rajouté une couche, et la vie à la ferme de Puffa est quasi actée.
La route vers le mariage du prince Arowana et de Puffa est encore longue.