Tel qu'on en parlait, l'hiver est arrivé.
Platy, cherchant à maîtriser la méthode d'accouchement qu'Amphitrite, la déesse mère des mers, lui avait indiquée, accumulait chaque jour, entre deux tâches, mille répétitions de la méthode Lamaze en guise de remerciement.
De quoi me tordre le cerveau : pourquoi la méthode Lamaze existe-t-elle dans ce monde ? Mais les dieux transcendent sans doute les dimensions.
Puisque moi, une existence de l'autre monde, j'ai franchi la barrière des dimensions pour venir ici, l'information, elle, circule encore plus librement.
Le problème, c'est de savoir si la « Bénédiction de la déesse mère des mers » accordée à Platy fonctionnera correctement pour qu'elle conçoive mon enfant, moi qui suis un étranger à ce monde.
Ici, je ne peux que miser sur la force maternelle de Platy.
De mon côté, je m'employais comme d'habitude à maintenir et développer la ferme.
La saison était déjà l'hiver, mais contrairement à l'an dernier, ma ferme suffisamment préparée n'avait cure du froid, quel qu'il soit.
Grâce au charbon extrait par les orques, les poêles à charbon installés dans chaque pièce crachaient une chaleur intense.
En prévision de l'hiver, j'étais aussi entré dans le donjon de la montagne pour arracher des plumes à des monstres-oiseaux et confectionner des couettes en duvet, bien chaudes.
Les réserves de nourriture étaient abondantes : on pouvait passer l'hiver l'esprit tranquille !
C'est alors, juste quand je pensais ça, que l'événement est survenu.
On est venu me consulter.
***
« Maître, j'ai une consultation à vous soumettre. »
C'est l'ange Horkosfon qui l'a dit.
Elle figure parmi les candidates au titre de plus forte de la ferme, et son travail attitré, c'est la fabrication du natto.
Quand elle vient me voir pour une consultation, il n'y a qu'un sujet possible.
« C'est au sujet du natto. »
Bien sûr.
Son monde à elle est désormais composé à neuf dixièmes de natto ; elle ne se soucie de rien d'autre.
Son savoir-faire en natto a progressé : elle maîtrise désormais les petits grains, les gros grains, le hikiwari, et la situation du natto à la ferme est inébranlable.
Quant à savoir si les autres habitants s'en réjouissent, la réponse immédiate est difficile.
« Alors, quoi de neuf sur le front du natto ? »
Cela dit, mes propres connaissances sur le natto se limitent à ce que j'ai lu dans des livres ou trouvé sur le net : du niveau amateur.
Je lui ai déjà presque tout transmis.
Et force est de constater qu'à force de recherches personnelles, elle en sait maintenant plus que moi.
« Mon programme tactique, capable de prévoir cent quarante-huit mille schémas de combat, a tiré une conclusion : il manque quelque chose à mon natto. »
« Hein. »
« Si je parviens à l'ajouter, le natto deviendra encore plus parfait, et il est certain que tout le monde s'en réjouira. En d'autres termes, je suis contrainte de constater que mon natto est encore inachevé. »
Quelle emphase…
Le natto de Horkosfon est bien réussi, je trouve. Il a même atteint le stade de l'achèvement.
Gobukichi et une partie du groupe le considèrent déjà comme indispensable au petit déjeuner…
Et puis, Veil elle-même en mange comme promesse quand elle perd un combat d'entraînement.
Elle en mange presque à chaque fois.
D'ailleurs, son expression quand elle mange du natto s'est effacée récemment, à force d'en manger trop, et ça m'inquiète.
« Si je parviens à parfaire le natto, l'expression de Veil devrait revenir. C'est devenu une urgence absolue. »
Je vois.
Passons au vif du sujet. Selon Horkosfon, qu'est-ce qui manque au natto à l'heure actuelle ?
« Des assaisonnements. »
Ah.
« En observant les repas de cette ferme, je constate que les aliments ne sont pas ingérés tels quels, mais que l'on y incorpore divers liquides ou poudres pour en ajuster la saveur. Notre natto aurait lui aussi besoin de ce genre d'ingéniosité. »
« Notre », hein…
« Bon, c'est exactement ça, mais… »
À la base, manger du nature n'arrivait pas même dans mon ancien monde.
On y mettait toujours un assaisonnement quelconque.
« Si c'est ça, je pense pouvoir proposer quelques idées. »
« Vraiment ! Comme on s'y attend de notre maître ! »
Horkosfon ne laisse voir des émotions que quand il s'agit de natto.
Cela dit, qu'ils aient continué sans y ajouter d'assaisonnement jusqu'ici, c'est déjà impensable en soi.
C'est normal que Veil finisse sans expression.
« Mais le natto va avec à peu près n'importe quel assaisonnement, du coup il n'y a pas de "C'EST ÇA !" qui s'impose. »
On peut y verser franchement de la sauce soja.
Ciboule et œuf sont des classiques.
Pour changer, j'ai entendu dire que le sucre allait bien aussi.
L'huile, ça doit le faire. Huile de sésame ou huile d'olive, les orques en pressent les deux, alors on peut tester.
Quand j'ai soumis ces idées à Horkosfon…
« Non. »
Apparemment, non.
Pourquoi ?
« Parce que je les ai déjà tous essayés. »
Elle est venue après avoir tout testé, les essais possibles.
Quelle bosseuse.
« Comme vous le dites, Maître, ce sont tous des ingrédients qui produisent une excellente harmonie gustative, mais je n'ai pas obtenu cette sensation de percée jusqu'au bout. Veil, que j'ai contrainte à la dégustation, est restée sans expression… »
Combien de fois faut-il lui faire perdre son expression pour que tu sois satisfaite ?
Ça va ? Est-ce qu'elle retrouvera vraiment son sourire ou ses larmes ?
« Honteuse de mon insuffisance, je n'ai d'autre choix que d'implorer votre sagesse, Maître. Je vous en prie, daignez m'enseigner la vérité… »
Elle devient vraiment solennelle dès que le natto est en jeu.
Mais je ne peux pas décevoir cette attente.
« Hum… »
Je croise les bras et réfléchis.
Si après tous ces essais aucune réponse satisfaisante n'est sortie, il faut revenir aux bases.
La sauce du natto, bien sûr.
Ce truc qui accompagne systématiquement les barquettes de natto.
Puisque les producteurs l'incluent d'office, c'est sans doute l'assaisonnement qui va le mieux avec le natto.
Alors, comment faire ?
La fabriquer ?
Après le natto, voilà la sauce à natto en monde parallèle.
Ça vaut le coup d'essayer.
Mais comment fait-on la sauce à natto ?
Au vu de sa couleur, c'est indéniablement à base de sauce soja.
Mais en repensant au goût de l'ancien monde, il y avait clairement une profondeur qui n'était pas que de la sauce soja.
Probablement un goût marin.
Comme pour le mentsuyu, on peut supposer qu'il y a du dashi dedans.
Dashi : kombu ou katsuobushi ?
Inutile d'ajouter le fond de viande aux options.
Si on fait bouillir abondamment du kombu ou du katsuobushi pour en tirer le dashi, et qu'on l'ajoute à la sauce soja, ça devrait le faire.
Dans ce cas, le premier choix, c'est le kombu.
Il suffit d'aller le cueillir dans la mer.
Pour le katsuobushi, même si on sait que la matière première est le bonite, il faut le faire fermenter, le sécher, et ça a l'air de demander du temps et des efforts avant d'obtenir le vrai katsuobushi.
Éviter le difficile et régler le simple d'abord.
C'est une excellente méthode de résolution de problèmes. En résolvant le simple, le difficile devient souvent simple de lui-même.
Mais cette fois, essayons exprès le difficile aussi.
« J'ai décidé, Horkosfon. »
« Quelle est votre décision ? »
Pas seulement la sauce à natto.
Si on peut produire du katsuobushi, le répertoire culinaire s'élargira.
L'objectif de cet hiver…
« C'est de faire du katsuobushi ! »