La soie que les vers à soie de Kongô nous avaient fournie en abaissant leur qualité était à peu près équivalente à de la soie normale de mon ancien monde.
Mais la soie étant à l'origine un produit de luxe, elle conservait néanmoins une valeur marchande élevée.
La soie, c'est vraiment un truc formidable.
Bati a confectionné illico quelques vêtements en soie ordinaire pour la vente sur le marché, les a fait écouler par l'intermédiaire d'Astarès, et ils sont partis immédiatement.
Apparemment, ils se sont vendus comme des petits pains, bien qu'elle ait prévenu à l'avance que la qualité du tissu était abaissée.
Bati a reçu des commandes supplémentaires et s'affaire à la tâche.
Depuis l'atelier de couture, le bruit des machines à coudre, *dadada*, ne cesse pas.
Bon, tant que ça ne gêne pas la production de vêtements ici, je la laisse faire.
Je me suis dit que cet épisode était clos, mais une nouvelle montagne est arrivée illico.
…………
« Nous aussi, on voudrait écouler nos œuvres. »
Une supplique est venue des elfes.
Apparemment, ils ont été jaloux de voir les vêtements de Bati recevoir les louanges du public.
« … Enfin les gars, vous êtes des "ex"-bandits, non ? À quoi bon chercher la reconnaissance quand on est hors-la-loi ? »
« C'est du passé. Nous sommes maintenant des ouvriers qui s'adonnent à la fabrication à la ferme. Vouloir que le plus grand nombre touche à ce qu'on a fait de ses mains, c'est le vœu naturel de tout artisan. »
Elron, chef de l'équipe céramique. Maëlga, chef de l'équipe articles en cuir. Miéral, chef de l'équipe ébénisterie. Poël, chef de l'équipe verrerie.
C'est une requête conjointe de tous les chefs des petites équipes dans lesquelles le groupe elfique est divisé par spécialité, donc je ne peux pas la balayer d'un revers de main.
En choisissant mes mots avec précaution, je réponds.
« … Disons que chez nous, on vise l'autosuffisance. La priorité, c'est ce qu'on utilise nous-mêmes… »
« Sur ce point, pas de souci. La vaisselle et les objets du quotidien pour la ferme sont déjà presque tous pourvus. À ce rythme, notre travail ici disparaîtra bientôt. »
Vraiment ?
« Pour combler ce vide, s'il vous plaît, vendez notre production au monde extérieur ! »
« Regardez ! Mes chefs-d'œuvre ! »
La cheffe Miéral, qui s'occupe de l'ébénisterie, a coupé la parole.
Elles fabriquent des bols en bois sculpté, des arcs et des flèches, ainsi que divers meubles en bois : chaises, tables, commodes…
Les chefs-d'œuvre qu'elle me tend.
« … Ce sont des statues divines en bois que j'ai faites pour mon plaisir ! »
Mouais.
On voit ce que c'est.
Probablement du bois sculpté au ciseau ou au burin pour lui donner forme humaine… C'est une statue, quoi.
Statue divine veut dire une effigie modelée sur un dieu.
Elles ont un réalisme saisissant, comme si c'étaient de vrais dieux.
C'est normal.
Puisque l'autre jour, ce sont ces mêmes dieux qui sont venus en nombre rendre visite à notre ferme.
Si on les prend pour modèles, on obtient forcément des statues de dieux à l'identique !
« Moi-même, je trouve qu'elles sont plutôt bien réussies, mais ici, à la ferme, y a pas de demande pour des statues divines ! Y en a pas, c'est sûr ! »
C'est bien ce qu'il me semblait.
« Donc, emportez-les au royaume des démons, mettez-les entre les mains de gens qui en ont besoin. Je vous en supplie ! Vraiment, je vous en supplie ! »
Je comprends ce qu'elles veulent dire…
C'est vrai que si on se met à aligner ce genre de statues divines à la ferme et qu'une religion bizarre se met en place, ça va être l'embêtement.
« Béréna. »
« Oui, que puis-je pour vous ? »
J'interroge la jeune démone Béréna, qui se tient à mes côtés.
« Les statues de dieux comme ça, chez les démons, ça se traite comment ? »
« Fondamentalement comme des objets d'art, je pense. Bien sûr, au royaume des démons, on vénère le dieu des enfers Hadès et sa famille divine, mais on n'a pas spécialement l'habitude de vouer un culte aux idoles. »
Je vois.
« Selon le sujet, il arrive qu'on produise et qu'on vende des statues de dieux marins ou célestes. La plupart du temps, des particuliers les achètent pour leur collection, ou des musées les acquièrent pour asseoir leur prestige. »
C'est clair.
Béréna d'habitude se tourmente parce qu'elle n'a pas de personnalité marquée, mais à ce genre de moment, elle fait une conseillère impeccable, ce qui m'arrange bien.
J'aimerais bien le lui signaler, mais la priorité, c'est de discuter avec les elfes.
« Seigneur Saint, je vous en supplie, moi aussi. »
La cheffe Maëlga, responsable des articles en cuir, s'avance à son tour.
C'était la lieutenante du clan de bandits elfes.
« Puisque vous avez accueilli notre demande et fait installer des machines à coudre dans notre équipe, la productivité des articles en cuir a fait un bond. Pour passer à l'étape d'après, accordez-nous la permission de mettre une partie de notre production sur le marché ! »
« Attends, Maëlga ! »
Là-dessus, Elron, la cheffe de l'équipe céramique, débarque.
Elle menait jadis le clan de bandits elfes, c'est donc l'ancienne numéro un qui affronte l'ancienne numéro deux, un vrai choc frontal.
« … Maëlga. Votre équipe a déjà obtenu l'installation de ces machines à coudre, vous avez déjà consommé une faveur. Et par-dessus, vous en redemandez ? Quelle avidité ! Où est passée la fierté de la lieutenante des "Tailleurs de pierre de l'orage" ? »
« La Maëlga d'aujourd'hui est la cheffe qui dirige la fabrication d'articles en cuir à la ferme du Seigneur Saint. Cette responsabilité prime. Je n'agis pas pour assouvir mes désirs personnels, mais pour faire ce qui me semble bénéfique à la ferme. L'efficacité apportée par les machines à coudre, comme le fait d'écouler notre production pour en tirer profit, sont un plus pour la ferme. »
« Grrrrr… ! Comme on s'y attend de la lieutenante sang-froid, elle a de la répartie ! »
Vraiment ?
Je me souviens m'être fait harceler par Maëlga pour qu'on fabrique des machines à coudre supplémentaires pour son équipe…
« Bref, c'est notre céramique qui doit partir en premier sur le marché ! L'équipe cuir, avec l'histoire des machines, passe en dernier ! »
« Non, les articles en cuir sont plus pratiques et plus demandés que la céramique. C'est notre production, qui promet le plus de bénéfices, qui doit partir en tête. »
« Qu'est-ce que tu racontes, species de… ! »
La communion d'acier qu'on disait indéfectible entre la cheffe et la lieutenante des bandits elfes se fissure ?
Au point de faire dérailler leurs relations humaines ? L'âme d'artisan qui met sa vie dans la fabrication a ce pouvoir ?
« Calmez-vous ! Senpais !! »
Celle qui a haussé le ton en dernier, c'est Poël, cheffe de l'équipe verrerie.
Elle n'était qu'une subalterne sans rôle précis dans le clan de bandits, mais depuis qu'elle a rejoint notre ferme, elle a gravi les échelons d'un coup pour devenir cheffe.
Une jeune pousse prometteuse, regorgeant de talent.
« Tout le monde, imposer seulement son point de vue, ça ne marche pas. Le sommet de cette ferme, c'est le Seigneur Saint. Tout dans cette ferme appartient au Seigneur Saint ! Bien plus que nos idées, c'est la pensée du Seigneur Saint qui doit primer !! »
Bien dit !
C'est exactement ça, donc écoutez mon avis… !
« C'est pour ça que notre équipe verrerie doit être prioritaire ! Moi, qui suis la plus aimée du Seigneur Saint, c'est mon équipe qui… »
Hein ?
Une déclaration sans queue ni tête dont je n'ai aucun souvenir me glace sur place.
Poël se retourne, m'envoie un regard en coin « Et alors ? » et me fait son plus beau sourire.
Au fond de ses yeux, un petit cœur s'est allumé.
Flippant.
D'ailleurs…
Poël, comparée aux autres chefs, vient faire vérifier ses produits chez moi bien plus souvent.
À ces moments, elle était anormalement proche, genre contact physique, peau contre peau, trop tactile, et sa tenue était bizarrement dégagée ?
… Hein !?
*Gash*, un bruit net de quelque chose qui agrippe quelque chose.
Je regarde : la tête de Poël est saisie à pleines mains par quelqu'un.
Ce quelqu'un, c'est mon épouse Platy.
Elle n'était pas là, et voilà qu'elle apparaît on ne sait quand.
« Ooooooh… ! Ma… Dame !? »
« Tu as dit une drôle de chose, hein… ? Qui, qui est le plus aimé, d'après toi ? »
Platy fait peur.
Elle sourit, mais c'est flippant.
« Mon cher, je peux t'emmener cette gamine ? On a l'air d'avoir besoin d'un entretien en tête-à-tête. »
« No problem ! »
J'ai répondu.
Pour Poël, c'est plutôt « full problem », mais bon.
Bref, je regarde Platy traîner Poël en la tirant par la tête, et plus personne n'a envie de continuer la discussion sur la vente.
…………
Pour en revenir aux statues divines du début.
Il y a pas mal de statues en bois de Miéral, je me suis dit qu'il y en avait autant que de dieux venus l'autre jour, mais ce n'était pas le cas.
Il y en a plus.
« Y a même une statue du Maître No-Life King ! »
Celle de No-Life King Sensei.
Elle était naturellement mêlée aux statues des dieux, je ne l'avais pas remarquée.
Trop peu de décalage.
« Cette personne a aussi un pied dans le domaine divin. »
Miéral l'a dit comme si de rien n'était.
« Celle-là aussi, tu comptes la vendre ? » « Oui, c'est une pièce dont je suis fière. »
Y a un risque au niveau du droit à l'image. Je demanderai l'autorisation à l'intéressé plus tard.
« … Hein, y a même une statue en bois de moi !? »
« Y a-t-il un problème ? »