« Devenir ? Roi des démons ? Ne dis pas n'importe quoi !! » :
Le prince démon Gotia, déjà acculé mentalement.
Il s'emportait pour un rien.
« Que ce soit en ville ou au château royal, on le chuchote partout ! "Le prochain roi des démons sera Marine" ! Dans une telle situation, comment peux-tu être rassuré par de simples paroles de consolation ? »
« Ce n'est pas de la consolation, c'est la vérité. »
Belphégamilia le dit comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
« Parce qu'au fond, la succession par primogéniture est la règle de base au royaume des démons. »
« Hein ? »
« Primogéniture... c'est-à-dire que le premier fils né du roi hérite du trône. C'est une évidence inscrite dans les codes juridiques du royaume des démons. D'ailleurs, le royaume des sirènes fonctionne pareil, et c'était aussi le cas du royaume des hommes avant sa chute. »
Quant à mon pays fermier... comment ça marche, déjà ?
On me dit souvent que je suis le successeur, donc c'est probablement ça.
« Le fils aîné de l'actuel roi des démons... c'est-à-dire toi, Gotia. Tant que tu es le premier fils de Zedan, le siège de prochain roi des démons est le tien, c'est une certitude absolue. Donc, quoi que disent ces irresponsables, tu n'as pas à t'en soucier. »
« Ce n'est que du semblant ! Un pays est l'endroit où vivent d'innombrables personnes, pour le protéger jusqu'au bout, le souverain doit être le plus compétent possible ! »
Le raisonnement du prince démon Gotia est juste, je trouve.
Gouverner un pays, c'est quelque chose qu'on ne peut absolument pas rater, donc le confier à la personne la plus capable est ce qu'il y a de mieux.
Alors penser qu'il vaudrait mieux le léguer à l'enfant le plus compétent, peu importe qu'il soit aîné, cadet, fils ou fille, est-ce une erreur ?
« La force et les capacités sont l'étalon le plus précis pour mesurer un individu. Plus on est fort, plus on peut protéger et faire prospérer le pays. Si on est faible, on entrave son développement et on l'expose au danger. C'est pourquoi il ne faudrait-il pas balayer le semblant de primogéniture et désigner le plus fort comme prochain roi des démons ?! »
« Donc Gotia, tu comptes céder le trône à la princesse Marine ? »
« Non, je voulais, par ma propre force, surpasser Marine et devenir roi des démons sans avoir honte devant qui que ce soit. »
C'est un état d'esprit louable, effectivement.
Mais ma position, moi qui me fais embarquer dans les arrière-pensées de ce prince démon ?
Hein ?
« La force, l'étalon le plus précis, hein... ... Mais Gotia, la capacité et la force sont-elles vraiment aussi claires que tu le dis ? »
« Hein ? »
« Ce sont surtout les incapables qui disent "Moi, je suis le plus fort !!". Quand j'étais dans l'armée du roi des démons, j'en ai vu un paquet, des types comme ça. Non, des centaines ? Il y a même eu une période où les quatre rois célestes, sauf moi, se proclamaient tous "premier des quatre rois célestes". »
Ah ouais...
Comment dire...
« Les gens qui ne voient pas leur propre valeur, y en a bien plus qu'on ne le croit. Non, la plupart des humains sur terre doivent être comme ça. Ils ne connaissent pas leur propre mesure et ne peuvent pas estimer la grandeur des autres. Même comme ça, Gotia, tu penses toujours que la force est l'absolu ? »
« Non, c'est... ! »
« La force, on ne peut la mesurer qu'à travers un seul verre : les résultats. C'est seulement quand tout le monde voit les résultats qu'on peut connaître la valeur de l'intéressé. Avant ça, c'est une inconnue. Lion endormi ou tigre en carton, personne ne sait. »
Le prince démon Gotia lui-même essayait de prouver sa valeur en engageant Belphégamilia, donc il devrait être d'accord sur ce point.
« Qu'est-ce que t'en penses ? Vu comme ça, la force, c'est vachement flou, non ? »
« C-c'est possible... »
« Bon, là, une hypothèse. Dans un certain royaume, deux princes sont persuadés, l'un comme l'autre, "C'est moi le meilleur !". En réalité, lequel est le plus compétent et mérite d'être le prochain roi ? Comment on tranche ? »
« Ça serait... des tests, ou voir comment ils travaillent sur le terrain... »
« Réponse sérieuse. Mais tu sais, celui qui perd un match d'essai, il dit toujours : "En vrai combat, j'aurais pas perdu". »
« Hein ? »
« Et toi, Junior, tu vois quelle serait la bonne réponse ? »
Hein ?
On me cause tout d'un coup ?
Mouais, bon...
Au final, pour trancher de façon à ce que ni l'un ni l'autre ne puisse rien redire, de façon vraiment définitive...
« ... Se tuer entre eux ? »
« Bonne réponse ! »
Ah, j'ai eu bon.
« Attendez ! C'est trop violent, quoi ! Si on fait ça, le pays va... »
« Mais pour trancher noir sur blanc de la façon la plus nette, c'est bien le meurtre mutuel, non ? Si tu zigouilles l'autre, il n'a plus rien à redire. Puisqu'il est mort. »
La loi du silence des morts, quoi.
« Bien sûr, le pays serait en désordre. Décider du prochain roi, c'est grave, ça ne peut pas se régler en duel entre princes. Ça impliquerait forcément leurs factions respectives et dégénérerait en guerre civile. Le peuple serait entraîné dedans, des civils innocents mourraient, la production et la civilisation du pays reculeraient, le pays s'épuiserait. »
« C'est une catastrophe ! Décider du roi comme ça, c'est de la folie ! »
« Exact. Mais si on veut trancher par la force, c'est la méthode la plus sûre. »
Un combat simulé où on ne risque pas sa vie laisse toujours le perdant insatisfait.
Belphégamilia a raison, la force, c'est flou.
Évidemment, s'il y a un écart écrasant, c'est clair, mais dans la grande majorité des cas, c'est serré et on ne peut pas dire facilement qui est au-dessus.
Sur dix combats, l'un en gagne six ou sept. On dit que c'est lui le plus fort, mais s'il tombe sur les trois ou quatre fois sur dix où il perd, et qu'en ce combat unique on lui coupe le sifflet, c'est lui qui était le plus fort.
Vu comme ça, la force, c'est vraiment flou, non ?
« Malgré tout... si ce raisonnement passait, à chaque changement de génération, il y aurait une énorme guerre sanglante ! Beaucoup de vies perdues, villes et champs brûlés, des dégâts immenses ! Une telle méthode, je ne la reconnais absolument pas ! »
Le prince démon Gotia réfute désespérément.
Belphégamilia le regarde avec satisfaction.
« C'est là qu'apparaît le système de primogéniture. »
« Hein ? »
« L'ordre de naissance, c'est d'une clarté absolue. Comparé à l'ambiguïté de la force, y a pas photo. La naissance des princes est consignée dans les registres officiels, et la naissance du second fils, ne serait-ce que quelques jours plus tard, crée une différence nette. ... Bon, y a des exceptions comme les jumeaux. »
C'est vrai, c'est d'une clarté absolue, l'aîné et le cadet.
Chez moi aussi y a beaucoup de frères et sœurs, donc la différence avec mes cadets, je la vois bien.
« Le trône revient à l'aîné », ça laisse moins de place aux arguties que « Le trône revient au plus compétent ».
« Je pense, Gotia, que la politique, en fin de compte, c'est un système pour réaliser "le changement de dirigeant sans effusion de sang". Sous cet angle, la primogéniture dans une monarchie, c'est pas mal du tout, non ? Les raisons, je viens de les dire. »
« ... »
« La force, bien sûr, c'est important. On ne peut pas confier la direction d'une nation où sont en jeu des centaines de millions de vies à un incompétent. C'est pour ça que dans une monarchie, on donne une éducation impériale poussée à l'aîné désigné comme prochain roi. Toi aussi, c'était ton cas, non ? »
« Effectivement... c'est vrai. »
« Donc les efforts que tu as accumulés jusqu'ici ne sont pas vains. »
Belphégamilia, elle est passée au tutoiement sans que je m'en rende compte ?
Elle a pas l'air à l'aise avec le vouvoiement à la base, et en discutant, elle a glissé vers le plus facile.
« Bon, après avoir causé tout ça, ce que je veux dire, c'est : t'as juste à rester tranquille en tant qu'aîné. Quelle que soit ta force, dans le royaume des démons qui pratique la primogéniture, le prochain roi des démons, c'est toi, quoi qu'il arrive. Ces irresponsables qui causent de Marine n'ont pas le moindre pouvoir pour décider du prochain roi. »
« Oui, question. »
« Quoi, Junior ? »
Certes, mais celui qui décide vraiment du successeur, c'est le roi des démons Zedan, non plus.
Qui sera le prochain roi des démons dépend de ce que Zedan en pense.
Et le fait que Zedan n'ait pas encore décidé du mari de Marine, ça ne devient pas un point de blocage ?
C'est bien pour ça que des rumeurs inquiétantes circulent.
« Junior, t'as vraiment le don pour mettre le doigt là où ça fait mal. Les gueux n'ont vraiment que ça à faire : ruminer leurs idées à la con dès qu'ils ont un moment libre. Et en plus, ils essaient de faire coïncider la réalité avec leurs délires, au point de sciemment prendre leurs fantasmes pour la réalité, c'est encore plus pourri. »
Ah ouais, langue de vipère.
Je me disais que c'est aussi la vraie nature de Belphégamilia.
« Zedan a sa part de responsabilité d'avoir fourni la base de ces délires. Mais comprends aussi ses sentiments de père. C'est un homme trop sensible pour un roi. »
« Ça veut dire ? »
« Comme tu l'as deviné. Zedan, il voudrait bien ne pas marier Marine, donc il laisse le fiancé indécis. »
Je le savais !!
C'est exactement ce que je pensais !
Lâche-la un peu, ta fille, roi des démons ! Vraiment, c'est un papa gâteau !
« En plus, Gotia, toi non plus t'as pas de fiancée, non ? Zedan, comme il a fait un mariage d'amour, il voudrait que ses enfants trouvent eux-mêmes leur partenaire, mais laisser une faille qui cause du trouble politique, c'est pas top non plus. »
« Hein ? Mariage d'amour ? »
Là, le prince démon Gotia accroche sur un mot.
« Mais mon père a épousé deux reines... »
« Les adultes, y a des trucs compliqués. »
Belphégamilia avec un regard lointain.
« Bref, Zedan a sans aucun doute décidé dans son cœur que tu es le successeur. C'est un type sensible, je l'ai dit, donc en tant que père, il a bien vu tes efforts et ta croissance. Il a forcément compris que tu es digne d'être successeur. »
« C'est sûr ? »
« Absolument. Mais si, malgré ça, tu continues à pas vouloir y croire et à prendre Marine pour cible... »
Le regard de Belphégamilia change net.
« Là, tu risques d'être écarté de la succession. »
« Hein ? »