« Haaaaaaan!? Na, na na!? »
Une voix qui n'en est pas une, un cri de stupeur et de panique. C'est le chef cuisinier de cette cuisine.
Il a l'air d'avoir atteint le paroxysme de la perplexité en apprenant les faits.
« Pourquoi !? Comment… pourquoi !? »
« Quoi ? »
Qu'il en perde le langage, c'est compréhensible.
La personne qu'il avait recrutée de force comme employé pour sa propre brigade s'avère être l'invité d'honneur du jour. Une situation aussi absurde et invraisemblable, est-ce que ça arrive souvent dans une vie ?
Pour faire une image, ce serait comme si on avait enrôlé un simple fantassin qui s'avérerait être le grand stratège du siècle.
« Mai… mai mai mai mai mai mais !? »
Il bredouille.
« Mais ! Pourquoi le prince est-il capable de cuisiner aussi parfaitement !? Normalement, un membre de la famille royale, c'est un être des nuages qui fait tout faire par des domestiques, jusqu'à porter la nourriture à sa bouche ! Et là, une technique de pro… c'est sûrement une erreur, non ? »
« De quelle époque dates tes clichés ? Au moins depuis que notre pays est devenu une république, je suis, strictement speaking, un simple citoyen, et ma femme cuisine à la maison. Moi aussi je sais faire quelques plats. Du fugu-chiri, par exemple. »
C'est ça, « quelques plats » ?
« En plus, son père, le Saint, est quelqu'un d'extrêmement versé dans la cuisine. Les recettes qu'il a inventées sont innombrables, et celles qui se sont répandues et installées dans le monde entier se comptent sans fin. Le Saint a fait avancer la civilisation et la culture de ce monde de plusieurs crans. »
« Au… autant que ça !? »
« Son fils, Junior, incapable de cuisiner, c'est impensable ! »
Inutile de me porter aux nues comme ça.
Pour ma part, je pense être encore loin du niveau de mon père.
Lui, même dans cette situation, aurait sorti une idée encore plus neuve et mis le feu à la salle de réception.
« Simulation Vile ! »
Vile se met à dire n'importe quoi.
« … Dans ce cas, le Maître dirait : "Beaucoup de monde ? On fait un nabemono, tiens." »
Ça aurait son charme, une ambiance chaleureuse et tout. Mais…
« Un dîner formel qui vire au "comme à la maison" en un clin d'œil ! Et puis, avant ça, une fête de bienvenue sans l'invité d'honneur, ça ne tient pas la route ! »
Rithésée-frère pousse un soupir épuisé.
« Bon, Junior, file à la salle. Tant que tu restes ici, la fête d'aujourd'hui est vouée à l'échec certain. Tout ce qu'on a préparé ici perdra son sens. »
Oui, bon, d'accord…
Du coup, chef, mon embauche ici tombe à l'eau, alors ne m'en veuillez pas.
« Ha, haaaai… c'est… c'est bien sûr !? »
Le chef blêmit et tremble de tous ses membres, *kata-kata-kata*.
Ne pas pouvoir me recruter le déçoit à ce point ?
Désolé.
« Du coup… quelle sera notre sanction ? »
Ouais.
« Nous avons fait travailler un prince d'un autre pays dans une cuisine, par ignorance. C'est un manque de respect. Ne pourriez-vous pas vous contenter de ma tête pour régler l'affaire !? »
« Pas question ! C'est moi qui l'ai amené ici par erreur ! Punissez-moi, moi ! »
« Espèce d'idiot ! Tu crois que je vais laisser une apprentie porter le chapeau et me tirer d'affaire ! Honteux ! Je suis le chef cuisinier, moi ! La responsabilité de la faute, je la prends avant tout le monde ! »
Ah là là, tout le monde devient tragique.
Mais ça va aller, non ?
Ce n'est qu'un malentendu et un quiproquo, ça ne devrait pas avoir de conséquences si graves, si !?
« …… »
Rithésée-frère.
« Bien sûr, on n'ira pas jusqu'à trancher des têtes, mais on ne peut pas non plus laisser passer sans rien dire. Comme ils le disent, le manque de respect envers l'invité d'honneur, la tentative de faire capoter l'événement lui-même, il faut qu'ils en répondent. »
Hein !?
C'est un accident malheureux, bon sang !!
« Accident ou malentendu, une fois que le désastre est arrivé, quelqu'un doit en assumer la responsabilité. C'est ça, la société. »
Pas possible… celui qui a le plus tort, c'est moi, pourtant.
Le seul à avoir repéré l'erreur sur le moment, c'était moi.
Et ce sont eux, qui ne savaient rien, qui seraient punis ? C'est faux.
Qu'est-ce que je fais ?
J'assume toute la responsabilité ici et j'accepte une sanction.
Si je me punis de moi-même, la faute des gens de la cuisine s'allégera… ?
« Au contraire, l'affaire prendrait de l'ampleur, et la peine qui leur incombe s'alourdirait encore. »
Vile ?
Qu'est-ce qu'il y a ?
« Si le prince invité d'honneur écope d'une peine, alors pour ces petites gens, il faudra une sanction encore plus lourde, sinon le Royaume des Hommes aura l'air de mépriser le Pays des Fermes. La peine, ça marche comme ça. »
Pas vrai… mon imprudence va jusqu'à créer un tel scandale…
Si je ne m'étais pas laissé porter, si j'avais réagi plus fermement…
Non, ce n'est pas le moment de regretter, il faut sortir de cette situation.
Tout n'est pas fini.
Il faut trouver le moyen que personne ne soit puni et que tout se tasse paisiblement.
Il y a forcément une solution.
Mon père, lui, dans cette situation, trouverait sûrement une idée géniale.
Savoir et imagination de mon père, descendez maintenant dans mon cerveau !!
J'ai réfléchi à en faire sortir de la fumée par les oreilles, et l'idée qui a fini par émerger, la voici.
« J'y vais, à la salle. »
« Heu ? Ah, hai. »
J'avance *zun-zun*, et Rithésée-frère, le chef et les autres me suivent en se demandant *« Qu'est-ce qui lui prend ? »*.
« Junior ! Junior ! »
« …… »
« La salle, c'est pas par là ! Tout à l'heure, le virage à gauche ! »
« !? »
Évidemment, je ne connais pas les lieux comme ma poche.
Merci pour le guidage.
Et finalement, on arrive devant une porte que j'ouvre en grand *baan*. Un vaste espace s'ouvre, rempli de ladies & gentlemen en tenue de cérémonie, serrés comme des sardines.
Tous les regards se braquent d'un coup.
« Bonsoir tout le monde ! Je suis Junior, le fils du Saint venu du Pays des Fermes !! »
En me présentant, les regards se concentrent encore plus.
« C'est lui, l'invité d'honneur !? »
« On ne le voyait pas, on se demandait ce qui se passait… »
« Il a une sacrée prestance. »
« Mais pourquoi tout en blanc ? »
Des murmures d'impressions montent.
Mais moi, maintenant, je m'en fiche de comment on me regarde. La priorité, c'est d'exécuter le plan que je viens d'avoir.
« Désolé d'être en retard à ma propre fête de bienvenue ! Mais il y a une raison. Vous voulez bien m'écouter ? »
Si je le demande, l'assemblée tendra l'oreille, c'est certain.
Après tout, je suis l'invité d'honneur du jour.
Le centre de l'attention, inconditionnellement.
« Au fait, tout le monde, vous vous régalez ? Surtôt les crêpes que j'ai faites moi-même ? »
En disant ça, la réaction est immédiate.
« Hein !? Le prince lui-même ? »
« Elles sont parmi ces plats ? »
Ouï, bonne réaction.
« Ces crêpes sont un dessert populaire chez nous, au Pays des Fermes. Je les ai préparées en avance en guise de remerciement pour l'accueil d'aujourd'hui. »
L'air convaincu, c'est le point clé.
« La particularité de notre pays, c'est qu'il regorge de plats rares qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Tous ont été imaginés par mon père et acceptés par le plus grand nombre. Pour vous faire connaître leur excellence… »
Allez, ici c'est le point crucial.
« J'ai demandé ! Et on m'a laissé utiliser les cuisines du château ! »
Crucial ! Ici c'est crucial !
« Pour y faire cuire des crêpes ! Si cela peut susciter votre intérêt pour le Pays des Fermes, je suis comblé ! »
Comment ça !?
Avec un prétexte aussi plausible, plus besoin de punir les gens de la cuisine !
Rendre l'hospitalité par un cadeau, c'est la norme !
Du coup, moi qui ai planifié la fabrication de crêpes pour ça, j'ai obtenu la permission et j'ai cuisiné dans les cuisines, c'est tout !
Bonne mise en scène, non !?
« Quand est-ce que j'ai obtenu la permission ? » dit-on ?
Avant, bien sûr ! Hein !? Hein !?
« Bien joué, Junior. »
« Pour qu'il devienne aussi habile avec les mots… sinon, on ne pourrait pas confier la suite au Maître en paix. »
« Vile-sama aussi… Vous avez laissé faire exprès pour voir comment Junior s'en sortirait ? »
« Je veux bien l'aider, mais lui voler sa chance de grandir, c'est hors de question. Platy me l'a assez rabâché. »
Pfiou. Comme ça, mon acte imprudent ne causera de tort à personne.
C'est une animation de la fête.
Donc les gens de la cuisine ne seront pas blâmés !
Bon, ceci dit, je dois en tirer la leçon et faire attention à ne plus agir à la légère à l'avenir.