Mon nom est Junior.
On me surnomme Saint-Kidan Junior.
Ce n’était pas mon nom officiel, mais comme il était trop long, on m’appelait généralement par son abrégé : Junior.
D’après ce que j’avais compris, « Junior » venait de la langue du pays natal de papa et signifiait « fils de... ».
En gros, ça donnait « Fils du Saint-Kidan ». Pendant un temps, je me suis demandé si j’allais rester « le fils » toute ma vie et ça m’avait énervé un peu, mais papa m’avait répondu…
« À ton tour, à bon escient, de porter le titre de Saint-Kidan. »
Il paraissait donc qu’un jour, je devrais moi-même endosser ce titre.
Même aujourd’hui, mes parents n’étaient appelés que « Saint » ou « Saint-Roi », alors je me suis dit qu’il serait peut-être temps pour moi de l’utiliser aussi. Mais enfin, je m’étais fait appeler Junior pendant seize ans maintenant. J’avais pris l’habitude.
Changer d’habitude était difficile. J’avais donc décidé de patienter jusqu’à ce qu’une occasion favorable se présente.
En attendant, j’avais donné un coup de main à papa pour gérer la ferme et l’ensemble de ce qu’on appelait le Royaume-Ferme.
Gérer cette entité était complexe, mais cette terre même avait été construite de zéro par mes parents. L’attachement qu’elle m’inspirait était encore plus fort.
Les résidents historiques y vivaient heureux : Monsieur Orcbo, Goblin-kichi, tante Berena, sans oublier les elfes et les satyres. Notre objectif restait de maintenir ce mode de vie tant que possible.
Et en parallèle, ils comptaient bien me transmettre les rênes du Royaume-Ferme à l’avenir. C’était pourquoi on m’avait laissé participer à son administration.
Principal moteur de ces directives : maman.
Sur la question successorale, elle était nettement plus proactive que lui. On sentait vraiment la présence d’une ancienne princesse du Royaume-Poisson.
Papa, lui, préférait laisser à chacun le soin de choisir son destin… Mais quand on gouvernait un royaume, on ne pouvait pas se contenter de compromis.
Aujourd’hui encore, j’effectuais donc mon tour d’inspection du territoire.
Je voltigeais dans les hauteurs, porté par Vile qui avait repris sa forme draconique.
« Tout va bien ici aussi aujourd’hui. »
« Guahahaha ! Avec Vile-le-Grand et Junior réunis, n’importe quel ennemi serait pilonné sur-le-champ ! Plus aucun imbécile n’oserait nous chercher noise ! »
Vile était un dragon qui m’accompagnait depuis ma naissance et obéissait visiblement à papa.
Quand papa et maman débordaient, il prenait souvent soin de moi. Pour résumer, il occupait la place d’un troisième parent.
Qu’il reste à mes côtés même maintenant que je grandisse était une source de fierté inestimable.
Même si, personnellement, j’aurais aimé commencer à prendre mes jambes à mon cou. Un regard attentif de loin aurait suffi.
« Circuit territorial bouclé ! Bon, inspection terminée, direction la ferme pour un goûter ! »
En effet. C’était justement ma journée de pâtisserie pour les frères cadets.
Bon, je n’étais pas encore à la hauteur de papa en cuisine, alors au mieux, je réussissais un Schwarzwälder Kirschtorte.
Que ce soit en cuisine ou aux champs, j’aurais voulu devenir aussi compétent que lui un de ces quatre.
………………
De retour à la ferme, j’ai découvert que papa et maman étaient tous les deux présents. Une première.
Quel rare spectacle de les voir ensemble à cette heure… ?
Tandis que je fixais la scène avec stupéfaction, papa semblait capter mon regard…
« Te voilà revenu, Junior. Assoie-toi là, juste là. »
Hein ?
Ah, oui…?!
« J’ai déjà préparé les gâteries. Si tu veux, Junior, viens en manger aussi. Oh, et il y a eu une portion pour Vile, au passage. »
« Hourraaaaaaaaaa ! Des Yatsuhashi frais !!! »
Vile, revenue en forme humaine, avait dévoré son goûter parmi les cadets.
Moi aussi, puisque c’était offert, j’avais profité du moment pour me régaler.
… Mmm. Ça pétait la cannelle et c’était délicieux.
« Ça faisait combien de temps que je te préparais à manger, Junior ? Ces derniers temps, la gestion du royaume avait tout absorbé… Je t’avais laissé veiller sur les petits. C’était pathétique, franchement… ! »
« Le moment n’y était absolument pas, monsieur. »
Maman me serenait de côté.
Qu’est-ce que ça pouvait bien être, cette ambiance ?
Face à cette atmosphère anormale, je commençais moi-même à m’inquiéter intérieurement.
Plutôt que de regarder mon père frétiller sans oser ouvrir la bouche, c’était maman Plati qui avait lancé l’attaque.
« Junior… quel âge allais-tu avoir cette année ? »
Euh, je croyais en avoir seize, non ? Du moins, c’était ce que je retenais.
« Bah, probablement. Sans calendrier, c’était effectivement dur de suivre au jour le jour. »
Mon père m’avait soutenu sans hésiter.
« On comptait si aisément tes un et deux ans… À l’époque, j’étais tout petit, je gigotais partout à quatre pattes. … Et aujourd’hui, tu étais devenu si grand… Ooh oh oh oh oh oh oh oh !! »
Maman pleurait, elle aussi, là ?!
Qu’est-ce que c’était que ce délire ?! Quel jour étions-nous exactement ?!
« Certes, Junior avait grandi correctement. Mais cela ne suffisait toujours pas. Pour reprendre le flambeau de ton père, devenir le prochain souverain du Royaume-Ferme… le second Saint-Kidan, il fallait encore énormément d’efforts !! »
Ses yeux s’étaient écarquillés violemment.
J’avais sursauté face à cette intensité.
Avis personnel : elle dégageait beaucoup plus d’autorité que lui.
« Junior, tu avais encore besoin d’expériences ! Accumule des aventures, fais-les tiennes, forge ton caractère sinon tu dépasserais jamais ton père ! C’était un parcours initiatique que tout le monde empruntait !! »
« Hein ? Moi, je n’avais rien traversé de pareil, normalement…?! »
« Tu étais sage d’aider aux travaux, mais aider ne remplaçait pas certaines étapes vitales. Pour devenir le digne successeur de ton père, il était temps de franchir un nouveau palier ! »
Et les mots qui tombaient de la bouche de ma mère…
« Sont des pèlerinages martiaux ! »
Mou-sha-shu-gyo ?
« Ton oncle Arowana… le frère de notre lignée… était jeune et conscient de ses défauts. Il était parti en voyage d’instruction pour se forger un esprit solide ! Accompagné de ses compagnons, il avait survécu à mille épreuves, avait grandi de dix crans et était rentré victorieux ! Puis il avait pris la succession de notre grand-père Nagas et était devenu roi des poissons ! »
L’oncle Arowana. Je connaissais son nom.
« Je considérais que tu atteignais ce stade critique toi aussi. Rester confiné dans la ferme ne rapporterait plus rien. Pars dehors, vis des choses impossibles ici. C’était le chemin le plus court pour surpasser ton père ! »
« Mais franchement, la ferme regorgeait déjà de choses impossibles à vivre ailleurs, non ? »
L’interjection de mon père ne passait pas vraiment comme un coup de pouce, pourtant…
Mais finalement, je comprenais leur demande.
Ils réfléchissaient à tout ça pour faire de moi un successeur digne de ce nom.
« Inutile de partir loin, non ? Norito s’était enfui récemment, ça avait déjà été dur de le supporter seul. Si Junior partait aussi, je finissais par craquer. »
Enfin, ce n’était pas si catastrophique.
Norito revenait quand même une à deux fois par semaine. Ça méritait vraiment le mot « fugue » ?
Papa, par nature compatissante, n’y voyait pas que des avantages. Mais moi, je savais y lire une opportunité de croissance.
Personne ne souhaitait plus que moi, un jour, remplacer papa, diriger la ferme… et régner sur le Royaume-Ferme.
Alors, je décidais de prouver ma motivation par des actes, pas seulement par des paroles !
C’était entendu ! Le Saint-Kidan Junior partirait donc en pèlerinage d’entraînement !!
« Bravo ! Voilà qui convenait à mon époux et à son fils ! »
« Ne pars pas, Junior ~ ! Pleeeeeur ~ ! »
Il restait aussi accrocheur que d’habitude.
Pourtant, ma décision était prise.
Je quitterais cette terre et reviendrais bercé par mes propres souvenirs.
Des expériences qu’aucun autre ne possédait. Une sagesse, un savoir, rien qu’à moi…
En somme, c’était la quête de soi-même !!
« … »
« Comme ça prenait tournure, tu devenais suspect dès cet instant. »
Huh ? Pourquoi ?
« C’était le lot des adolescents, apparemment. »
« Guaha hahaha. Si Junior grandissait ainsi, c’était excellent. »
Vile, absorbée par son Yatsuhashi frais, intervenait alors.
« Aucune crainte à se faire ! Peu importe où Junior irait, Vile-lui-même veillerait et repousserait tout danger ! Ceux qui tenteraient de nuire à Junior seraient réduits en cendres par ma souffle dragons ! »
« Non. Tu étais formellement interdite d’accompagnement. »
« QUOI ????????! »
Vile grondait face au veto maternel.
« P-pourquoi ??? Dès lors que Vile l'accompagnait, le succès de l'expédition était acquis ! J'étais le dragon de la victoire garantie ! »
« Exactement ! Si tu l'accompagnais, chaque obstacle deviendrait du gâteau pour lui. Il n'y gagnerait aucune croissance. L'objectif initial échouerait. Pour son bien, il valait mieux rester silencieuse à ses adieux. C'était cela, l'amour parental. »
« Naaan ! Je reste avec Junior ! Je veux continuer à le gâter plein la gueule ~!! »
Jamais vu quelqu’un faire des caprices aussi sauvages.
Mais désolé, Vile. Je rejoignais le point de vue de maman.
Pour devenir un Saint digne de succéder à papa, je devais affronter mes défis seul, présentement.
Regardez-moi ça ! L’ardeur précoce de Junior en action !!