Ainsi commença la vie à la ferme de Lettucelet-chan, princesse du Royaume des Hommes déchu.
Bien sûr, je n'avais pas l'intention de lui permettre une vie à ne rien faire qu'à manger et dormir sous prétexte qu'elle est princesse.
Veil seule suffit amplement pour ça.
Il fut donc décidé qu'elle prendrait en charge quelque travail que ce soit, et comme on pouvait s'y attendre, elle n'avait jamais de sa vie tenu quelque chose de plus lourd qu'une cuillère : une novice absolue du travail.
Je décidai de lui faire commencer par des tâches aussi simples que possible : désherber les champs et vérifier l'état des cultures.
Je la présentai à Gobukichi qui était responsable, mais à la vue de leur apparence de gobelins, la princesse eut peur en criant : « Hii, des monstres !? »
Elle réclama qu'on la change d'affectation parce qu'ils sont dégoûtants, et se fit encore frapper par Platy.
« … Platy, tu es particulièrement sévère avec elle, hein. »
Tandis que nous surveillions la princesse travailler aux champs, Platy et moi discutions.
La princesse avait troqué sa robe d'arrivée contre des vêtements de travail en tissu épais et s'affairait aux travaux des champs.
Son attitude au travail était étonnamment bonne : elle écoutait attentivement les explications des gobelins et examinait sérieusement les feuilles pour vérifier qu'aucun insecte n'y était accroché.
On ne pourrait pas dire qu'elle travaille vite, même par politesse, mais elle avançait sûrement en prenant son temps.
« Si on pense que toutes celles qu'on appelle princesses s'enorgueillissent comme elles, c'est insupportable. Voilà pourquoi je le fais à fond. »
Cela dit, Platy elle aussi est princesse du royaume des sirènes.
Si elle retournait dans son pays, elle serait sans doute choyée à proportion, mais comme Platy elle-même est abordable et compétente, je n'arrive pas du tout à l'imaginer ainsi.
« Le orgueil raidissement de ce genre de fille, il faut le pulvériser physiquement sinon on ne peut pas passer au-delà. Ma petite sœur était comme ça, donc je sais faire. »
« Hm ? »
Elle vient de dire quelque chose d'inquiétant… ?
Bon, tant pis.
« C'est vrai que si Platy n'y était pas allée en force, on n'aurait peut-être pas réussi à briser la glace aussi suavement. »
Sa position de princesse et sa fierté personnelle auraient pu faire qu'on la traite comme une bombe à retardement pendant longtemps.
Mais la princesse d'à présent… non, Lettucelet-chan, qu'est-ce qu'elle est devenue.
Elle adresse même des regards respectueux aux gobelins.
Pour leurs connaissances agricoles et leur dextérité au travail des champs.
« Puisqu'on vit ensemble, mieux vaut s'entendre, non ? On ne sait pas comment la situation va évoluer. Au moins tant qu'elle est ici, laissons-la passer du temps l'esprit tranquille. »
Au final, Lettucelet-chan travailla jusqu'au crépuscule sans se plaindre une seule fois, montrant un certain cran pour un premier boulot.
Ceci dit, vers la fin du travail, elle avait dépensé jusqu'à la dernière once d'énergie et s'était effondrée par terre.
« Otsukare~ »
En tant que maître des lieux, je vins la féliciter au nom de la ferme.
« Tu as bien travaillé aujourd'hui. Bois ça pour te requinquer. »
Et je lui tendis un verre de lait.
Ce lait de satyros est désormais indispensable pour clore la journée ici.
Lettucelet-chan devait avoir soif : elle arracha presque le verre et le vida d'une traite en faisant glou-glou.
« … Délicieux. C'est quoi ce lait ? Il est bien meilleur que ce qu'on buvait au palais ! »
Au passage, le lait de chèvre de satyros est réputé être un produit de luxe de tout premier ordre mondial, et le lait de vache produit par l'élevage de ce monde ne lui arrive pas à la cheville.
J'ai ouï dire que même au palais du Royaume des Hommes, la qualité de la nourriture servie n'est pas si différente de celle du commun.
« On dit que tout est bon quand on a faim, mais c'était ça ! Il y a décidément des choses à apprendre dans la vie du bas peuple. »
…
Je tournai la tête à gauche et à droite pour vérifier que Platy n'était pas à portée d'oreille.
Si elle avait entendu ça, elle m'aurait assurément asséné un coup de poing.
J'aimerais qu'elle corrige de elle-même cette fâcheuse habitude de laisser échapper des maladresses.
« En tout cas, elle a l'air de s'habituer à la vie ici, ce qui m'arrange. J'ai aussi la responsabilité que m'a confiée le Roi des Démons. »
« … À propos, c'est quoi au juste cet endroit ? »
Elle me posa une question d'une évidence frappante, à ce stade.
« Les démons m'ont juste dit qu'on me transférait « dans un lieu sûr », sans plus de détails. Je comprends qu'on ne m'en dise pas plus vu que je suis prisonnière. Mais pour un territoire sous contrôle des démons, il n'y a pas de démons, par contre il y a plein de monstres, je n'y comprends rien. »
Vu avec un bon sens normal, c'est effectivement la réaction logique.
« Pour ta propre sécurité, mieux vaut que tu ne saches pas. »
« Je m'en doutais. Rassure-toi. Je ne poserai pas de questions inutiles, et je n'essaierai pas de m'enfuir. Si on me dit de travailler, je travaillerai. C'est ma position actuelle. »
« Tu es étonnamment docile… »
Au vu de son comportement du premier contact, je croyais qu'elle était une princesse ratée même parmi les princesses, mais…
« Étonnante ? Peut-être. On m'a volé mon pays, on m'a volé ma liberté. Ce ne serait pas étrange que je me laisse aller au désespoir et choisisse la mort moi-même. Mais je vais vivre ! Je vivrai coûte que coûte !! Tu sais pourquoi ? »
« Euh, ben… »
« Parce qu'il y a de l'espoir ! Si j'endure et que je vis à travers aujourd'hui, il y aura peut-être de l'espoir demain ! Je pourrai récupérer tout ce que j'ai perdu ! C'est pour ça que je peux m'accrocher ! »
« O, oua!? »
L'ambiance n'est pas très calme.
Récupérer tout ce qu'elle a perdu, mais quoi au juste ?
« … Toi, tu as l'air gentil, alors je te le dis spécialement. L'espoir qui est en moi… c'est le Sauveur ! »
« Le Sauveur ? »
« Son nom est le Saint Kidan !! »
………………
Ah.
Je me souviens.
C'est moi.
Le Saint Kidan, c'est moi.
J'ai changé de nom en arrivant dans l'autre monde, mais comme on m'appelle rarement comme ça, j'oublie tout de suite si je n'y fais pas attention.
Tout le monde à la ferme m'appelle « Maître » ou « Mon Seigneur » ou « Notre Seigneur » avec des titres honorifiques.
… Et moi, je suis quoi ?
« Même si on te dit « Saint Kidan », un paysan comme toi n'a pas de raison de connaître, hein ? »
« Ah, oui. »
« Alors je vais t'expliquer depuis le début. Tout a commencé quand un dragon a surgi sur le champ de bataille entre les humains et les démons. »
Là, j'ai un très fort pressentiment.
C'est Veil, non ?
Les frasques de ce dragon ont fait le tour et… !
« Ce dragon se serait présenté comme « le serviteur du Saint Kidan ». Un saint qui commande même un dragon ! S'un tel homme servait le Royaume des Hommes, les démons seraient balayés, a pensé mon père, qui a envoyé des équipes de recherche dans tout le pays pour trouver le Saint Kidan ! »
………………
« Mais les démons ont agi avec une rapidité au-delà de l'imagination, et notre pays a été envahi et détruit… La découverte du Saint n'a pas été à temps… Mais les membres de l'équipe de recherche ont échappé au désastre, et ils doivent encore continuer les recherches !! »
………………
« Si le Saint Kidan apprend la crise du genre humain, il se lèvera sans faute et exterminera les démons ! Et il viendra me sauver d'ici pour me ramener au palais ! »
………………
Huum… !!
« M-mais bon… »
Je coupai court en me disant qu'il fallait bien que je dise quelque chose.
« Admettons que ce « Saint Kidan » existe, est-ce qu'il prendrait aussi facilement le parti des humains ? Tu ne sais même pas quelle est sa position, si ? »
« Qu'est-ce que tu dis ? Le Saint est évidemment du côté des humains ! »
« Pourquoi tu l'affirmes comme ça !? »
« Parce que c'est un Saint ! Saint s'écrit « personne sacrée » ! C'est évident qu'un être sacré aide les humains !! »
…
Moi, j'ai décidé dans mon for intérieur.
Dorénavant, il est interdit de m'appeler « Saint Kidan » devant elle.
Pendant qu'elle dort, j'informerai tous les habitants de la ferme et je ferai appliquer ça.
« Jusqu'à ce que le Saint vienne me sauver, je tiendrai bon dans cette terre d'exil ! Que ce soit arracher les mauvaises herbes ou écraser les nuisibles, j'accomplirai n'importe quoi ! Je dois vivre !! »