Oui, c'est moi.
Orkbo et les siens sont revenus !
Ils devaient partir pour la journée et les voilà quatre jours sans donner de nouvelles ! J'en ai failli pleurer d'inquiétude ! Enfin, j'ai pleuré, tiens !
Nom d'un chien, me faire une frayeur pareille.
Au vu du temps passé, Orkbo et sa bande ont fait une pêche miraculeuse.
Les poissons capturés avaient été saignés et congelés selon mes instructions préalables, donc leur état de conservation est excellent.
Pour l'instant, je les balance dans le réfrigérateur géant et on verra plus tard pour les cuisiner, les griller ou en faire du poisson séché.
Seulement voilà.
Ce qui a attiré mon regard bien plus que tout ça, c'était la sirène que portait Orkbo dans ses bras.
Naturellement, je ne l'avais jamais vue.
« — C'est ça ta plus belle prise ? »
« — Non, c'est… !! »
Orkbo ruisselait de sueur froide de la tête aux pieds.
La sirène elle-même était, comme il se doit pour son espèce, une beauté surnaturelle. Bien qu'elle soit en forme de sirène — moitié poisson par le bas — et portée par Orkbo, elle entourait de ses bras le cou de ce dernier, si bien qu'on n'avait pas du tout l'impression d'une « princesse enlevée par un orc ».
C'était plutôt l'image du « héros qui rentre de l'aventure après avoir délivré la princesse captive ».
« — Tiens, toi, tu ne serais pas la "Sorcière de l'Abysse" ? »
C'est Platy, qui était venue m'accueillir avec les autres, qui a dit ça.
Tu la connais, Platy ?
« — C'est l'une des Six Grandes Sorcières de la Frénésie, comme moi et Puffa. »
« — N'utilise pas ce nom, c'est humiliant !! »
La sirène portée par Orkbo a protesté.
« — Moi non plus je n'aime pas ça, ce nom de groupe qu'on s'est donné quand on était gamines et qu'on faisait de notre mieux pour avoir l'air cool… »
« — Toi, tu es la "Sorcière de la Couronne", non ? Je l'ai vérifié grâce à la potion d'identification personnelle gravée sur ce navire. »
« — C'est toi qui as détecté ça et qui as guidé Orkbo et les siens jusqu'ici ? Merci. »
Je vois, c'est ça l'histoire.
Les sirènes possèdent la technique de composer des potions magiques pour les utiliser de multiples façons, mais chez celles qu'on appelle « sorcières », cette aptitude est particulièrement marquée.
« — De ma part aussi, je vous remercie. Merci d'avoir ramené mes Orkbo jusqu'ici. »
« — Inutile de me remercier. Moi aussi, j'ai été sauvée par ce gaillard… »
« ? »
Le reste, elle le marmonnait et c'était difficile à entendre.
« — M-Mais qu'est-ce que c'est que cet endroit !? N'est-ce pas une terre maudite bien pire que les rumeurs !? »
Et elle changea brutalement de sujet, comme pour cacher sa gêne.
Puis elle promena son regard autour de la ferme.
« — Les gobelins qui arrachent les mauvaises herbes là-bas, les hyalikaons qui courent dans le jardin, tous sont mutés, pas vrai ! L'œil que j'ai affûté chez Orkbo et les siens ne se laisse pas tromper !! »
« — Zos Saira-dono, calmez-vous !? »
« — Et même un esprit de la terre matérialisé !? »
Orkbo est tout embarrassé.
Zos Saira, donc, est encore en forme de sirène — moitié poisson par le bas — donc elle ne peut pas bouger comme elle veut sur la terre ferme, et elle n'a d'autre choix que de se faire porter par Orkbo.
Là-dessus, elle se débat, alors Orkbo doit la tenir encore plus fermement, du coup ils sont encore plus collés l'un à l'autre…
« — C'est quoi cette comédie romantique ? »
J'ai eu la nausée.
C'était trop mièvre.
« — Quoi qu'il en soit, cet endroit regorge de matériaux parfaits pour faire avancer mes recherches ! Je vais tout étudier à fond ! Vous n'avez pas d'objection, hein !? »
« — Ha… »
Qu'est-ce qu'elle entend par "recherches" ?
« — De toute façon, en forme de sirène, c'est pas pratique pour bouger sur terre, non ? Bois ça et adapte-toi à la situation. »
« — La dernière potion d'humanisation made in "Sorcière de la Couronne" ? C'est bon, de filer un truc aussi rare ? »
« — Sur terre, on galère pas tant que ça pour se procurer les ingrédients. …En tout cas, seulement à la ferme de mon mari. Donc pas la peine de te faire du souci. »
« — Moui, si c'est comme ça… »
Zos Saira prit le petit flacon que lui tendait Platy et en avala le contenu d'un trait.
Ce que j'ai pu voir de mes yeux s'arrête là, parce que Platy, depuis mon dos, m'a caché les yeux.
« — Hein ? »
« — La suite, tu te doutes bien de ce que c'est ? Mon mari n'a pas le droit de regarder. »
C'est vrai que je me doute, mais.
Dans ce cas, pourquoi Platy lui a fait boire la potion ici même ?
« — Zos Saira-dono… ch-cho, les fesses !? »
« — Kyaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !! »
« — Bufo !? »
On a entendu le cri d'une jeune fille et l'agonie d'Orkbo qui ressemblait au couinement d'un cochon qu'on égorge.
« — Beau coup de pied. Maîtriser instantanément des jambes d'humaine, c'estさすが la doyenne des Six Sorcières, la "Sorcière de l'Abysse"… »
Elle est la doyenne avec ça !?
Elle fait grave de la comédie romantique mais c'est la doyenne !?
………………
Ainsi la "Sorcière de l'Abysse", Zos Saira (la trentaine), a fait le tour de la ferme.
Elle a aussi eu la réaction classique : flipper à mort devant le maître No-Life King et Veil transformée en dragon…
« — Bon, je vais rentrer. »
Apparemment satisfaite.
« — Hein ? Tu rentres déjà !? »
« — Au contraire, pourquoi aurais-je pas rentré ? »
Ces temps-ci, tout le monde qui vient finit par s'installer ici, donc je croyais que ce serait le même schéma.
« — La "Sorcière de l'Abysse" possède un laboratoire secret quelque part au fond des mers. »
Platy l'a dit d'un coup.
« — Ce laboratoire est plus grand qu'une école ou un hôpital quelconques, et on y élève un nombre incalculable de sujets d'expérience que seule la sorcière elle-même peut gérer. Il paraitrait qu'il suffit qu'un seul s'échappe pour provoquer une catastrophe… j'ai déjà entendu ce genre de rumeur, mais ? »
« — Hum, faut que je rentre vite, sinon le plus vicieux des sujets va s'échapper. »
Pour de vrai !?
Rentre vite ! Vite !
« — Cependant, cette ferme est intéressante. Je reviendrai pour y faire des recherches. »
« — Cette arrogance à conclure un marché sans demander l'avis de l'intéressé, c'est bien le propre d'une sorcière… »
« — Évidemment que je prévois une contrepartie ? Les médicaments qu'on cultive dans notre laboratoire…, …… et ……, ça te va ? »
« — Ça m'arrange grave !? »
Je pige pas trop mais Platy a mordu à l'hameçon comme une affamée ?
« — Ces trucs-là, sur terre, les conditions ne permettent pas de les cultiver, et demander à mon frère, bof… Faire commettre un crime au prince, c'est pas possible, non ? »
Un crime !?
Qu'est-ce que tu cherches, Platy !?
« — Marché conclu. Alors, d'ici ma prochaine visite, prépare-moi un logement et tout l'attirail de recherche. »
« — Tch, c'est bon, j'cède. Si c'est en échange de cette gamme de médicaments, c'est même une bonne affaire !? »
Je ne sais pas comment, mais une transaction a démarré et s'est bouclée sans que le maître de la ferme — moi — soit au courant.
« — Bon, je rentre, moi… »
Tout en buvant la potion pour reprendre sa forme de sirène.
« — Orkbo ! »
« — Oui !? »
En fait, Orkbo était resté collé à Zos Saira pendant toute la visite.
« — D'ici la prochaine fois, tu n'as pas le droit de m'oublier, hein ! C'est clair ! Absolument, d'accord !? »
« — Ha, hai !? Compris !! »
« — C'est absolu, je te dis ! Promis, juré !? »
Jusqu'à ce point, on se croirait dans un sketch.
Ce qu'on peut affirmer après avoir croisé pas mal de sirènes jusqu'ici.
Les sirènes de ce monde ne sont absolument pas des êtres fragiles qui se changent en écume par chagrin d'amour.