…… Ha.
Je m'appelle Riterashiera.
La courtisane numéro un du Royaume des Hommes.
Enfin, les courtisanes qui s'autoproclament « numéro un de ○○ » pullulent partout.
Moi aussi, je traîne dans ce milieu depuis longtemps.
À l'époque où la guerre faisait encore rage, le Royaume des Hommes était dans un état de délabrement qu'on ne peut plus imaginer aujourd'hui.
La terre s'était asséchée, ne donnant que des récoltes chétives, et naturellement les gens mouraient de faim.
Les parents ne pouvaient plus nourrir leurs enfants ; pour éviter au moins que toute la famille ne meure de faim, ils vendaient l'un des leurs à un maquereau.
Dans ce cas, c'était presque toujours une fille qu'on vendait.
Un garçon, tant qu'il a de la force, devient une main-d'œuvre pour les champs. Une fille, elle, est plus faible, et si elle a un joli minois, elle sera bien accueillie là où on l'enverra, avec même une chance de s'élever socialement.
Tout comme moi.
―― « Tu es mignonne, alors en ville, on te chérira à foison. »
Ce furent les derniers mots échangés avec mes parents.
Depuis, je ne les ai pas revus une seule fois, et je ne sais même pas s'ils sont encore en vie.
De mon côté, j'ai vécu ma première existence avec une désespérance bien plus grande que les autres.
Je n'avais pas la marge pour me soucier des autres.
L'endroit où l'on m'a arrachée à mes parents pour m'emmener était une maison close.
Un lieu où les hommes achètent des femmes pour assouvir leurs désirs.
Née à la campagne, j'avais souvent vu les bêtes s'accoupler par-ci par-là, donc je n'ai pas eu le choc de voir un rêve délicat brisé.
N'empêche, pour une gamine qui doit survivre, c'était un environnement trop dur.
Les filles envoyées à la maison close ne sont pas embrassées par des hommes dès le premier jour.
Partout, on commence par l'apprentissage.
On suit une aînée encore en activité, on fait les corvées du quotidien tout en recevant son enseignement, en volant ses techniques.
Une courtisane, c'est du service : tant qu'on ne sait pas se comporter pour satisfaire le client, on ne monte pas sur le ring.
Si on ne fait pas le travail d'une courtisane accomplie, le salaire est une misère et le traitement inférieur à celui des rats.
C'est pour ça que moi aussi, et la fille de campagne arrivée en même temps que moi, on a appris comme des folles.
L'art de séduire les hommes et de les rouler dans la farine.
Ce n'est pas qu'on ait envie de donner son corps. Mais n'ayant aucune autre façon de vivre, on a appris et entraîné comme si notre vie en dépendait.
Dans ma vie qu'on aurait cru toute de malheur, j'ai eu une chance : la grande sœur qui s'est occupée de moi.
C'était une courtisane de haut vol, comptant de nombreux clients fortunés, une présence inébranlable.
Non seulement ça, mais elle était passionnée par l'éducation de ses cadettes, et j'ai beaucoup bénéficié de son attention.
Elle m'a inculqué les rudiments du métier, et quand mon corps a atteint la maturité, j'ai éclos en courtisane à part entière.
Combien de lunes ont filé depuis ?
Des dizaines… des centaines d'hommes ont traversé mon corps.
Des soldats qui mourront peut-être demain au combat. Des paysans qui veulent se faire un souvenir d'une vie avec leurs économies de misère.
Des nobles qui font n'importe quoi avec l'argent ponctionné sur le peuple…
Il y avait des clients réguliers qui revenaient sans cesse, et des clients d'une nuit.
Pourquoi sont-ce justement ces hommes, avec qui je n'ai couché qu'une seule fois, qui restent le plus gravés en mémoire ?
Le temps a passé comme ça.
Moi aussi, ma date de péremption comme « fleur » approche de la fin.
Je ne me rappelle plus mon âge exact, mais c'est sûr que j'approche de la trentaine.
En tant que courtisane, je suis sur le retour, et je ne plais plus qu'à quelques fétichistes.
J'ai dû entrer comme apprentie vers mes dix ans ; j'ai passé un sacré bout de temps ici.
« Hé, Riterashiera. Tu te souviens de ton vrai nom ? »
« Comment veux-tu que je m'en souvienne ? Depuis mes débuts ici, je suis Riterashiera, rien d'autre. »
Le nom d'une courtisane est bien sûr un nom de scène, différent de celui qu'on lui donne à la naissance.
D'ordinaire, on reçoit son nom de courtisane quand on prend son premier client lors de ses débuts officiels… ce qu'on appelle la mise sur le marché…
Le nom qu'on m'a donné à ce moment-là, c'était Riterashiera.
Depuis, on ne m'a appelée que comme ça, donc je ne connais plus d'autre nom. Le passé, je l'ai oublié depuis belle lurette.
« C'est exactement le genre de conversation qui m'est égal. Tu ne pourrais pas passer aux choses sérieuses ? »
« Ma my, quelle franchise. Tu ne parles pas comme ça devant les clients, j'espère ? »
'Faire ça, impossible.'
Cacher mes vrais sentiments, tenir des propos équivoques qui attisent l'attente du client. On m'a martelé que c'était là l'art de la courtisane.
« Si on se met à se jauger mutuellement rien que pour une communication de service, c'est juste chiant. Les rapports, on les fait brefs, ça t'arrange aussi, non ? »
« Tu es la seule, maintenant que tu es notre numéro un, à pouvoir me parler sans trembler, ma petite. »
« Jusqu'à quand, ça durera… »
La tenancière a expulsé une bouffée de sa pipe d'un geste sec.
C'est une ancienne courtisane qui a bu le calice jusqu'à la lie dans ce monde de souffrance.
Elle approche de la quarantaine, pourtant elle dégage un charme trouble qu'on prendrait pour une jeune fille ; même devenue tenancière, elle a encore des clients qui la réclament.
Un vrai monstre né de l'autre monde qu'est la maison close.
« Y a un ordre qui vient d'en haut. »
« ? »
« C'est le sujet principal que tu réclamais. Tu veux que ce soit expédié vite fait, non ? »
'Les hautes sphères...'
Les nobles et la famille royale qui s'affalent dans leur château ; dès qu'ils fourrent leur nez quelque part, c'est jamais bon signe.
Bon, y a eu une période où les démons ont occupé le coin, et pendant ce temps, notre traitement à nous les courtisanes s'était pas mal amélioré, c'était ça de pris.
Mais récemment, la souveraineté est revenue aux humains, et on ne sait pas comment ça va tourner.
Le nouveau roi… enfin, le président, c'était ça ?
Un monarque élu à vie par suffrage universel, qui n'a même pas vingt ans… on se demande ce qui nous attend.
Dans le monde de la politique, la vingtaine, c'est encore un gamin qui sait à peine ramper.
Confier la barre à un gamin pareil, ce pays risque bien de foncer droit dans le mur…
« Tu lis bien la situation. Pas étonnant que tu sois notre numéro un. »
« Pour garder un client fortuné, faut accumuler du savoir pour pouvoir causer de pair à pair. … C'est ton enseignement, ça, non ? »
La tenancière a soufflé sa fumée avec un air amusé.
« Alors, tu sais aussi pour le nouveau truc que le Royaume des Hommes fait avec les démons ? »
« Du défrichage, non ? On défriche une terre vierge à la frontière des deux pays pour en faire un coin habitable. »
En plus, paraît qu'un « Saint » est apparu là-bas et qu'ils vont fonder un nouveau pays.
J'n'y comprends plus rien.
L'équilibre entre les trois royaumes — Humains, Démons et Sirènes — est déjà assez précaire pour qu'on ne voie pas venir…
Et voilà qu'un nouveau pays s'incruste, c'est pas le bordel que ça va devenir…
« Même si les rumeurs courent, le pays n'est pas près de voir le jour. Sur place, c'est encore la friche totale, ronces et broussailles ; ça va demander des années pour rendre le coin vivable. »
'Une tâche à en perdre la tête.'
« Pour ce chantier, les deux pays ont envoyé de la main-d'œuvre, humains et démons confondus. Quelques centaines, au total. Évidemment, du boulot de force, donc que des hommes… »
« Ça fait combien de mois déjà, le défrichage ? Avec une population 100 % masculine… ça doit être l'enfer, non ? »
« Oh que oui, ils doivent frôler la folie. »
La tenancière et moi, on a pouffé ensemble.
On aurait pu palper leurs pulsions bestiales, gonflées à bloc.
« Je vois. C'est pour ça que l'histoire atterrit ici ? »
« On nous demande d'envoyer un maximum de courtisanes là-bas. Comme je gère les maisons des environs, je vais réunir les tenancières et on en détachera une cinquantaine au total. »
« Encore une sacrée saignée. Déjà qu'on manque de monde… »
Oui, l'an dernier, y a eu un truc soudain : un paquet de courtisanes ont quitté le navire d'un coup.
Un jour de neige, un certain pourcentage des filles qui avaient pris des clients sont tombées enceintes. Et en nombre, en plus.
Par un hasard du calendrier, des couples et des amants « honorables » ont aussi conçu ce jour-là, déclenchant une mini-vague de naissances.
C'était quoi, ce truc ?
« Ça reste un jour énigmatique. Nous, on est des pros, la contraception est béton, et pourtant… »
« Le plus mystérieux, c'est la suite. Toutes celles qui étaient enceintes ont été rachetées sans exception, et se sont mises en ménage avec le père. Comme si on n'avait visé que des couples qui s'aimaient vraiment. »
« Y avait peut-être un dieu farceur dans le coin. »
Et cette mystérieuse vague de naissances est devenue l'une des causes lointaines du défrichage.
On ne sait jamais quel effet aura le cours du monde. Puisque même notre milieu de courtisanes en ressent les vagues.
« Dans ces conditions, devoir en détacher cinquante, ça fait mal. Déjà que le monde s'enrichit et que les parents ne vendent plus leurs gosses… »
« Pourtant, le métier de courtisane ne disparaîtra pas. Tant qu'il y aura des hommes seuls. »
'Hmpf, donneuse de leçons.'
Bon, y a eu du superflu dans la conversation, mais j'ai pigé l'essentiel.
Une cinquantaine de courtisanes envoyées pour les hommes qui travaillent au défrichage.
C'est un ordre d'en haut, on n'a pas le droit de refuser.
C'est pour me l'annoncer qu'on m'a fait venir.
Et là, vient la suite…
« Riterashiera, je veux que tu mènes les cinquante courtisanes au chantier. En tant que représentante de nos courtisanes humaines. »