« Le marquis retarde la compensation aux familles des morts, dites-vous ? »
« Oui. Comme la guerre risque de s'éterniser, ils tentent de limiter leurs dépenses. »
« Pour combien de temps la retardent-ils ? »
« Ils disent qu'ils s'acquitteront de leurs paiements une fois la guerre finie. »
« D'ici là, tous ceux qui peinent à joindre les deux bouts seront à la rue ! Vous croyez que le Département de l'Administration va rester les bras croisés ? »
Il était capital que la compensation aux familles des disparus soit immédiate. Comment auraient-ils pu subvenir à leurs besoins sinon ? Sans compter que si le marquis perdait la guerre, tout le fardeau retomberait sur le comte, et si le comte protestait en affirmant que la responsabilité incombait entièrement au marquis, des mois, voire des années, s'écouleraient inutilement devant les tribunaux, pendant que les familles des défunts attendraient, désemparées. C'est pourquoi le Département de l'Administration ne pouvait laisser passer cela.
« Hum... Cela pourrait être à cause de nous. »
« Pourquoi ? »
« Ils ont invoqué la compensation anonyme via les Sept Grandes Guildes Marchandes comme prétexte. »
« Tss. Il y a toujours quelqu'un pour essayer d'abuser de la charité d'autrui. D'un autre côté, c'est l'un des traits caractéristiques de l'humanité. Ce serait étrange que cela n'arrive pas. Mais le Département de l'Administration n'aurait quand même pas accepté tout seul cet excuse pathétique ? »
« Il semble que la Direction de la Stratégie y ait aussi mis du sien. »
« Quelles entraves dénuées de sens... »
La Direction de la Stratégie a dû intervenir, vu l'absence de tout lien amical avec . Si la guerre s'éternisait, ils pourraient rejeter toutes les responsabilités financières sur .
Même si était assis sur une fortune, il subirait inévitablement un coup sévère si les choses tournaient ainsi. L'intention de la Stratégie était évidente. Une manœuvre pour pousser à commettre une bévue par imprudence. Ce serait tant mieux si ça réussissait, et ça n'aurait aucune importance si ça échouait.
« Que faisons-nous ? »
« On serait en droit de croire qu'ils y réfléchiraient à deux fois avant de me provoquer, vu tout l'historique entre nous. À quel point me prennent-ils pour un incompétent ? Je comptais rester sur la ligne de front, mais oubliez ça. »
« ... Qu'avez-vous en tête ? »
Saints demanda inquiet à .
« N'avons-nous pas reçu récemment un nouvel hôte du marquis en tant que promoteur en chef ? »
« Oui. Le fauteur de troubles, le vicomte Aintz, plus jeune fils du marquis, est arrivé. »
« Le plus jeune fils ? Ah ! Ce crétin qui a foiré la première bataille ? Je suppose que le marquis en a assez de sa bêtise et a décidé de le garder ici. Cela va me faciliter la tâche. »
« Dois-je l'amener ici ? »
« Hein ? Qu'est-ce que j'aurais à gagner à l'amener ici ? Dites à Malin de lui offrir un séjour très reposant, des plus luxueux. Qu'il profite de tout. Alcool, femmes, jeux, et plus encore. Vous dites à Malin de maintenir cet homme assez profond dans les dettes pour qu'il n'ait d'autre choix que de tendre la main à sa famille, et Malin saura quoi faire. »
« Donc vous comptez maintenir le marquis dans la dette même s'ils gagnent ? »
« Dette ? La dette existe pour être remboursée. Maintenant que j'y pense, tous ces marquis ont des problèmes avec leurs fils demi-sots et têtes de nœud. C'est pour ça qu'ils sont grands nobles ? »
Note : C'est un jeu de mots en coréen. 후레자식 est une insulte signifiant « ingrat » ou « fils de pute », et le mot pour « marquis » est 후작 (en prenant la première lettre et en combinant 자식 dans 작).
Saints ne comprit pas le sens de la remarque d', mais le ricanement de ce dernier lui fit comprendre la blague plate. Le cœur de Saints trembla, craignant un autre des plans insensés d'.
Après leur premier déploiement, resta à New Port City, recevant les informations à son bureau et ne donnant que des ordres. Les agents semblaient exécuter ses ordres à la lettre, sans doute parce qu'ils ne voulaient pas revoir dans un tel état de frénésie. Ils traquèrent ceux qui étaient soupçonnés d'être des traîtres dans les rangs du comte et remirent à Saints toutes les fournitures qu'ils avaient volées.
Depuis ce qui s'était passé à la base de ravitaillement du marquis, Rivelia surveillait et rapportait le moindre geste d' avec une vigilance absolue. Mais par moments, on la surprenait à fixer le vide, inquiétant son entourage.
se fichait du manège de Rivelia et passait son temps à ne rien faire, distribuant des ordres à ses agents, qui avaient été divisés en trois groupes de travail distincts. Pour les rares missions suffisamment importantes pour justifier sa participation, emmenait Rivelia avec lui. Et à chaque fois, d'innombrables civils mouraient aux côtés des combattants, sans compter les dégâts collatéraux massifs.
La guerre entre le comte et le marquis s'était éternisée. Tout le monde s'attendait à ce qu'elle se termine en un mois malgré son ampleur, yet la guerre était dans un statu quo féroce, les deux camps au coude-à-coude. Certains commencèrent à s'inquiéter de l'état de la guerre, mais le public n'osait pas supposer la présence de quelqu'un dans l'ombre orchestrant ce résultat.
« Vous me demandez de terminer la mission rapidement ? Je croyais qu'il n'y avait pas de date limite pour cette mission ? »
se plaignit de la nouvelle que lui apporta.
— Vous croyez qu'on ignore ce que vous tramez ?
haussa les épaules avec nonchalance face à , qui semblait plus froid que d'habitude.
« Il faudrait être fou pour ne pas le savoir, vu que je n'ai jamais pris la peine de le cacher. »
— ... Chacun d'entre eux est un précieux citoyen de l'Empire.
« À propos de ça. Je ne suis pas du coin, donc je n'ai aucun attachement pour eux. »
— !
hurla de fureur, et lui répondit avec un sourire cruel.
« Ce n'est pas la vie innocente des citoyens de l'Empire qui vous manque, mais le gaspillage de main-d'œuvre causé par la mort des soldats. Les nobles de l'Empire ne comptent pas comme des innocents, ici ? »
— ... Vous l'avez compris ?
« J'aurais été un idiot de ne pas le comprendre. En fait, n'est-ce pas précisément pour ça que vous m'avez confié ça ? »
poussa un profond soupir avant de demander.
— Jusqu'où savez-vous les choses ?
« Vraiment, est-ce que j'ai même besoin de connaître les subtilités ? Surtout quand tout ce que j'ai à faire, c'est accomplir la mission ? »
— Faites-nous une fleur. Même les Sept Grandes Guildes Marchandes se plaignent.
« Pourquoi font-elles tout ce vacarme ? »
— Parce qu'elles ont produit en masse le matériel de guerre, pour se le voir stocker grâce à vous.
« Vous savez que je ne suis pas assez proche d'elles pour me soucier de leur situation. »
— Vous en avez déjà assez fait, non ?
« Ce n'est que des revenus supplémentaires. Bon. Je ne peux pas refuser net une demande de mon respecté sunbae. Je finirai la guerre avant l'hiver. »
— C'est trop long !
fronça profondément les sourcils, frustré par l'explosion de .
« Vous croyez que j'ignore le sabotage subtil de la Stratégie ? En fait, ils n'étaient même pas subtils, mais très flagrants. J'ai gardé ma langue, mais la Stratégie ne peut même pas attendre l'hiver ? »
— Hum. Vous savez que personne ne vous aime. Et si vous prolongez jusqu'à l'hiver, Pendleton interviendra.
« Quoi, quel est son problème ? A-t-il seulement un prétexte pour intervenir ? »
demanda en retour, stupéfait, quand mentionna les Pendleton.
— Vous savez précisément pourquoi il interviendra. Il a fait preuve de plus que de patience, compte tenu de sa personnalité. Bien que l'Empereur et la Reine le retiennent tout juste, l'Empereur devient de moins en moins enthousiaste de son côté, principalement à cause de vos actions déconcertantes. Et il y a une limite à ce que la Reine peut faire seule.
« Puisque vous abordez le sujet, permettez-moi de demander. Qu'est-ce que cette demoiselle a appris étant jeune ? Comment peut-elle avoir la tête coincée dans l'escrime et être innocente au point que ce soit un défaut ? »
— Du point de vue du duc Pendleton, c'est pour l'empêcher de voir la laideur du monde lever la tête.
« Wow ! Ma charmante fille, ne vois que le bon dans ce monde et vis dans la lumière. Je m'occuperai de tout ce qui est sombre. Un truc dans le genre ? »
— Oui...
« Punaise. A-t-il décidé de condamner sa famille à la ruine ou quoi... D'un autre côté, la famille Pendleton est-elle assez puissante pour que ça n'ait pas d'importance ? »
— Quoi qu'il en soit, le duc Pendleton est furieux. Même nous ne saurons pas comment nettoyer le gâchis une fois qu'il interviendra, alors finissez votre travail avant qu'il n'explose.
« Tss. Je finirai mon travail avant la fin de l'automne. »
— Ç...
« C'est la plus grosse concession que je ferai. »
garda le silence après la déclaration finale d'.
Le comte Wolfgang fut choqué par la nouvelle qu'il reçut à peine un jour après avoir appris la victoire. La déroute du bataillon de Reinrant à cause d'une embuscade suspecte.
Après avoir rallié les restes du bataillon vaincu, à peine la moitié de ses effectifs d'origine avait survécu. Le chaos régna dans les rangs faute d'informations, mais quand les éclaireurs revinrent avec la nouvelle de la mort de Reinrant et de l'anéantissement total de son unité de cavalerie, il n'y eut plus que le silence.
Le comte Wolfgang, qui comptait surfer sur l'élan de la victoire initiale, n'eut d'autre choix que de battre en retraite. Une embuscade qui se passait du contrôle d'un juge de guerre disqualifiait automatiquement la partie agresseur, aussi le comte Wolfgang signala immédiatement l'attaque au Département de l'Administration.
Mais une autre nouvelle incroyable parvint au comte Wolfgang à peine un jour après son retrait. La base de ravitaillement du marquis Lichten avait été pillée, et tous les gardes assassinés.
Wolfgang soupçonna d'abord un coup monté de l'intérieur, mais quand il apprit que même les civils avaient été massacrés, ce soupçon s'évanouit.
Les fournitures, peu importe. Les morts civiles en temps de guerre étaient des incidents rares. La guerre n'était plus le problème.
La Centrale devait intervenir. Mais le comte Wolfgang ne pouvait pas rester les bras croisés, aussi protesta-t-il vigoureusement et désigna le marquis Lichten comme responsable. En réponse, le marquis argua qu'il s'agissait de l'un des stratagèmes du comte Wolfgang.
Pendant que les deux camps s'échangeaient des accusations, la Centrale conclut son enquête très vite — ce qui était inhabituel pour elle. Elle expliqua que le groupe qui avait détruit le bataillon de Reinrant et pillé la base de ravitaillement n'avait rien à voir avec l'une ou l'autre famille. C'étaient des déserteurs et des soldats vaincus qui s'étaient tournés vers le banditisme. Leur nom était les Bandits Noirs, et la Centrale donna au marquis et au comte l'autorisation de les abattre sur-le-champ.
Pendant ce temps, le marquis exploita le fait qu'il n'avait pas eu vent d'un cessez-le-feu, et avança immédiatement sur le territoire de Wolfgang. Tout ce que Wolfgang put faire, ce fut de jurer vengeance au nom de son compagnon mort et de rassembler ses troupes.
La guerre s'enlisa dans un statu quo, exaspérant davantage le comte Wolfgang.
Le comte Wolfgang avait gagné chacune des batailles jusqu'ici. Ils n'avaient jamais perdu la supériorité tactique grâce aux chefs incapables du marquis. Pourtant, ils perdaient la guerre, ce qui le rendait fou.
« On s'est fait avoir encore ! »
Bam !
Le comte Wolfgang ne put contenir sa colère et frappa la table du poing. Il avait perdu le compte à ce stade.
Son plan de finir la guerre en un mois n'était plus qu'un bout de papier à ce point. La guerre qui avait commencé en été approchait maintenant de l'automne.
Bientôt, ce serait la saison des récoltes. Compte tenu du mouvement des marchands et du flux de marchandises qui l'accompagne, la zone où ils pourraient combattre rétrécirait. Ils étaient déjà en infériorité numérique face au marquis, mais le rétrécissement du champ de bataille limiterait encore davantage leur mobilité. Quand les grandes forces du marquis se masseraient, leurs lignes de front s'effondreraient.
Dans cette situation, sa force principale n'avait jamais eu la chance de se reposer correctement à cause des embuscades constantes de ces Bandits Noirs, avec leurs noms absurdes. Leur endurance et leur moral chutaient chaque jour.
Sans compter les raids constants sur ses bases de ravitaillement et ses lignes d'approvisionnement, qui nécessitaient un plus grand nombre d'escortes, et le nombre croissant de déserteurs rendait la guerre encore plus difficile.
Le comte n'était pas resté à encaisser sans réagir. Il tenta d'utiliser de faux convois de ravitaillement et prépara même des embuscades à ses bases. Mais ces Bandits Noirs détruisirent nonchalamment les élites du comte par la seule force brute.
Ce pouvoir dépassait ce qu'on pouvait attendre de simples bandits. Les survivants murmuraient à propos des « démons blancs », qui massacraient leurs amis sans pitié. Dans les fentes de leurs capuches coniques, on ne voyait que la soif de sang dans leurs yeux.
On se moquait d'eux au début, demandant pourquoi ils s'appelaient les « Bandits Noirs » alors qu'ils portaient du blanc. Mais peu après, on les voyait devenir noirs. Comme Wolfgang les détestait quand il réalisa que la teinture était le sang de ses soldats loyaux. Ce n'était pas une bande née de la guerre. C'était une organisation armée créée précisément pour cette tâche dès le départ.
« J'entends dire que le marquis n'est pas en meilleure forme. »
Willeim, conseiller et ami de Wolfgang, marmonna avec amertume. En fait, le marquis avait souffert encore plus. Le comte pouvait réussir à rallier ses forces même dans la défaite grâce à quelques officiers capables. Mais les officiers stupides et incapables du marquis étaient les premiers à fuir en entendant le nom « Bandits Noirs ».
Leurs armées n'étaient jamais sous contrôle, et leurs soldats n'avaient aucune foi en leurs chefs. Mais le marquis ne pouvait pas se réjouir de ce résultat, puisque les forces en déroute du marquis devenaient souvent elles-mêmes des bandits.