Il existe un vieux registre, copié et recopié à travers plus de générations que ses copistes n'auraient pu en nommer, et il commence avec deux femmes qui auraient dû être ennemies et ne l'étaient pas.
L'une était une Forme de vie Infinie. L'autre était une Forme de vie Source. Selon les lois qui régissent les choses telles qu'elles sont et ont toujours été, elles étaient nées pour se combattre, comme la marée est née pour s'opposer au rivage, et elles auraient probablement passé leurs longues existences à prouver que ces lois avaient raison, sauf qu'elles se rencontrèrent pour la première fois le jour même où chacune d'elles rencontra un Primordial, et un Primordial ne se soucie pas de savoir laquelle de ses proies déteste l'autre.
Le registre n'en dit pas long sur LE Primordial. Les registres n'en disent jamais long sur les Primordiaux.
Il dit seulement que la chose était étrangère, qu'elle était ancienne d'une façon qui faisait sentir aux deux femmes leur jeunesse malgré les âges qu'elles portaient déjà, et que ni l'Infini seul ni LA Source Primordiale seule ne suffisaient à survivre à sa rencontre.
Elles survécurent parce qu'elles s'arrêtèrent, au milieu de leur agonie, et firent la seule chose que leurs espèces ne faisaient jamais. Elles combattirent dos à dos. La Forme de vie Infinie retint la chose avec l'Infini. La Forme de vie Source la retint avec LA Source Primordiale.
Et entre les deux autorités, utilisées à la fois contre un ennemi unique, elles trouvèrent juste ce qu'il fallait pour vivre, et LE Primordial, qui n'avait pas prévu que les proies coopèrent, se retira plutôt que de dépenser plus de lui-même que le repas n'en valait la peine.
Une fois qu'il fut parti, les deux femmes se regardèrent, et aucune des deux ne parvint tout à fait à se souvenir pourquoi elles étaient censées vouloir la mort de l'autre.
Elles devinrent donc alliées. Et parce qu'elles étaient toutes deux, sous tout le reste, le genre d'êtres qui ne peuvent pas laisser une question sans réponse, elles devinrent quelque chose de plus rare que des alliées. Elles devinrent étudiantes l'une de l'autre.
La Forme de vie Source enseigna LA Source Primordiale, et LA Langue Primordiale qui la façonne. La Forme de vie Infinie enseigna l'Infini, et LA PREMIÈRE LANGUE qui l'émulait.
Et au fil des années, elles firent des découvertes que leurs espèces avaient passé des éternités trop occupées à se battre pour jamais faire, et le registre conserve leurs paroles.
« Votre Infini... ne me détruit pas », dit la Forme de vie Source, dans les premières années, avec l'émerveillement d'un être rapportant quelque chose qui ne devrait pas être vrai.
« Je l'ai accueilli en moi en m'attendant à la folie. Chaque Forme de vie Infinie que j'ai jamais observée était un être retenant un déluge, dépensant la moitié de sa force à ne pas se noyer. J'attendais de me noyer. Je ne me suis pas noyée. » Elle leva une main ceinte d'une chose que son espèce n'était jamais censée tenir.
« LA Source Primordiale en moi lui résiste. Tant que mes réserves sont assez profondes, tant que la Source en moi est assez puissante, la folie ne trouve rien à quoi s'accrocher. La Source est un socle, et un socle ne devient pas fou. Elle est simplement. Et l'Infini, posé sur quelque chose qui simplement est, devient un outil au lieu d'une marée. »
« Et votre Source ne fait rien à mon esprit du tout », répondit la Forme de vie Infinie, à son tour.
« Je m'attendais à ce qu'elle pèse sur moi. Qu'elle tire sur mon Infini, qu'elle le conteste. Elle fait l'opposé. LA Source Primordiale amplifie ce que je suis déjà. Mon Infini va plus loin, tient plus fermement, s'exprime plus grand, avec la Source qui le nourrit par en-dessous. Les Formes de vie Infinies n'auraient peut-être pas besoin d'Égos amplifiés si elles ont ceci... » Elle rit, le rire d'un être qui avait trouvé un cadeau là où elle attendait un fardeau.
Ce fut la première de leurs grandes découvertes.
Une Forme de vie Infinie qui détient LA Source Primordiale n'est pas mise en danger par elle. Elle est amplifiée, son Infini rendu plus fort et plus stable sur le socle de la Source.
Et une Forme de vie Source qui s'empare de l'Infini n'est pas rendue folle par lui, tant que les réserves de sa Source restent puissantes, parce que la Source est un socle et que la folie n'a rien à saisir dans un socle.
Elles approfondirent leurs études.
Elles apprirent que l'Infini n'est pas une substance mais une permission, l'autorité par laquelle une chose est autorisée à être sans limite, et que c'est pourquoi il tend à noyer son détenteur, car une permission sans socle en dessous d'elle permet tout, y compris la dissolution de celui qui la détient.
Elles apprirent que LA Source Primordiale est l'opposé, non une permission mais un socle, finie, dénombrable, un bedrock qui ne permet pas mais qui simplement est, ce qui explique pourquoi elle accorde à ses porteurs une résistance contre la marée, et aussi pourquoi elle peut s'épuiser d'une manière dont l'Infini ne le peut jamais.
Elles apprirent qu'un être qui ne détient que l'Infini n'est que ciel et pas de sol, et qu'un être qui ne détient que LA Source Primordiale n'est que sol et pas de ciel, et que chacune avait passé son existence à appeler sa propre moitié la totalité des choses.
Et elles apprirent la seule chose qui les arrêta enfin.
Elles ne purent pas fusionner les deux. Elles essayèrent. À travers les années, à travers les décennies, à travers chaque méthode que l'une ou l'autre put imaginer, elles essayèrent de prendre l'Infini et LA Source Primordiale pour en faire une seule chose.
Elles n'y parvinrent jamais. Dans le corps de la Forme de vie Source, les deux autorités siégèrent côte à côte et travaillèrent ensemble sans jamais devenir l'une l'autre. Dans le corps de la Forme de vie Infinie, il en alla de même. Elles purent être tenues ensemble. Elles purent être utilisées ensemble. Elles ne fondirent pas ensemble.
Toujours, toujours, les deux restèrent séparées au sein de l'existence qui les contenait, deux eaux dans un même vaisseau qui refusaient de devenir une seule eau, peu importe à quel point on secouait le vaisseau.
Pendant mille ans, elles étudièrent, et à la fin de ces mille ans, elles ressentirent un appel.
On théorise qu'un appel les atteignit, qu'il promit des réponses, qu'il parla à la question exacte sur laquelle elles avaient passé mille ans à échouer, comment les deux autorités pourraient ne faire qu'une. Et elles le suivirent. Bien sûr, elles le suivirent !
Elles avaient donné mille ans à la question. Que pouvaient faire deux tels êtres, incapables de laisser une question sans réponse, sinon suivre une chose qui promettait la réponse ?
L'appel les mena vers une Existence Observable vaste et vide, un lieu de destruction, où des mers d'Infini déchaîné et de LA Source Primordiale se déplaçaient à travers la ruine en marées énormes. Et les marées ne s'entrechoquaient pas.
Partout ailleurs dans l'existence, l'Infini et LA Source Primordiale se rencontraient et se faisaient la guerre. Ici, elles avançaient ensemble, en une belle séquence, en un contrôle parfait, les deux autorités tressées l'une dans l'autre avec une fluidité que les deux femmes avaient passé mille ans à ne pas atteindre ne serait-ce qu'un instant, et ici cela emplissait une existence morte tout entière, aussi aisément que l'on respire.
Et au centre de tout cela, elles virent la réponse à leur question.
C'était une forme de vie, et elle dévorait le cadavre d'un Primordial. Pas un Primordial comme celui qu'elles avaient survécu mille ans plus tôt. Une chose plus grande. Une chose plus ancienne.
Une chose dont le seul cadavre rayonnait plus que ce que toutes deux n'étaient devenues au terme de toutes leurs études, et cette forme de vie s'en nourrissait, sans hâte, son existence brûlant de l'Infini et de LA Source Primordiale fusionnés en une seule autorité sans couture.
Elle leva les yeux de son repas, les vit, et sourit.
Le registre conserve ce qu'elle dit. Le registre le conserve parce que les deux femmes le conservèrent, dans la dernière entrée que l'une ou l'autre n'ait jamais faite, rédigée dans l'instant d'avant, envoyée loin de ce lieu par quelque instinct final pour que l'étude survive même si elles ne survivaient pas.
« Je m'occuperai de vous tous dans une seconde », dit-elle.
... !
Après cela, les deux qui avaient étudié ne furent plus jamais entendues. Aucun domaine n'enregistra leur retour. Aucune chronique ne marque leur fin. Elles se ferment simplement là, sur un sourire et une phrase, dans une existence morte remplie d'autorité fusionnée et d'une chose dévorant quelque chose qui aurait dû être immortel.
<Registre préservé de certains de ceux qui ont étudié l'Infini et LA Source Primordiale>