Noah sourit.
Il songea à l'armure et à l'épée que Sir William lui avait offertes, et aux multiples sentiers déployés devant lui, tous activés, tous en marche simultanément.
Son corps sous les traits de Dante, enfermé dans le Sanctuaire Velanthra, saisirait la Troisième Cause au fond des abysses. Son autre moi, rendu sur les Terres de la Source, rejoindrait les Dorés de l'établissement de Marxiste pour traquer un trésor de la Source inconnu, le tout sous la garde des armées de Bêtes de la Source.
La collecte de renseignements sur l'emprise des Dorés sur les Terres de la Source avançait également. Convaincu que les établissements, aussi longtemps qu'ils seraient acculés, verraient de plus en plus de leurs membres affluer vers le Brin des Écailles Brisées.
Ils n'y envoyaient pas massivement de Dorés puissants, car ils ne souhaitaient pas risquer leur vie face à trop d'inconnues, mais avec l'envoi progressif d'individus comme Marxiste... ils pourraient faire des progrès considérables !
Mais à part cela...
Le sentier de l'Épée de l'Existence s'étendait désormais devant lui, l'attendant. Et il lui restait à finaliser la définition de sa Première Échelle Infinie.
Il y avait beaucoup à faire.
Cela convenait parfaitement. Être occupé signifiait progresser, et progresser signifiait avancer, et avancer était la seule direction qu'il avait jamais véritablement respectée !
Il ne pouvait rester immobile !
Alors il pousserait sans relâche sur tous les fronts !
Son ambition ultime, celle qui pilotait toutes les autres, consistait à atteindre la Source Primordiale. Une entreprise que des milliers d'êtres à travers l'Existence jugeaient inaccessible, que les Anciennes Formes de Vie de la Source défendaient farouchement comme le fondement de leur être, et vers laquelle les Dorés avaient bâti des colonies entières dans les Terres de la Source pour tenter d'en approcher.
Les Terres de la Source constituaient une possibilité.
L'Épée de l'Existence en était une autre.
Ainsi.
Il fouilla dans son propre Domaine Existentiel pour en extraire l'armure et la lame que Sir William Arthur lui avait confiées. L'armement existentiel inférieur reposait là, tel quel, baigné d'obsidienne et de blanc, tandis que le fourreau en obsidienne bleue du Règlement Souverain gisait à ses côtés. Tous deux portaient le poids silencieux d'instruments forgés par une Forme de Vie de la Source pour une fin précise.
Il fixa l'armure.
Il était prêt à l'enfiler pour découvrir exactement quelle barrière il lui faudrait franchir pour devenir… une Épée de l'Existence.
<Épées de l'Existence>
Peu de choses sont consignées au sujet des Épées de l'Existence et méritent confiance, et beaucoup ont été notées sans fondement solide, car ils ne tiennent aucun registre d'eux-mêmes et découragent autrui d'en tenir sur leur compte.
Le récit qui va suivre est reconstruit à partir des fragments échappés à l'oubli, et l'on vous demande de ne le prendre que pour ce qu'il vaut.
Ce sont des Formes de vie, bien que le terme pèse lourd lorsqu'on tente de l'appliquer à eux. Certains sont nés de l'Infini. D'autres ont émergé directement de la Source Primordiale elle-même. D'autres enfin ont commencé comme de simples créatures et ont gravi, au prix d'éons d'adversité, les marches menant au seuil où les Épées daignaient seulement les remarquer.
Ce qui les unit ne tient pas à leur origine, car elles ne sauraient être plus disparates, mais à la norme à laquelle ils ont choisi de répondre : la Source Primordiale, ainsi qu'à la Voie que chacun porte en soi, qui lui appartient en propre et ne reconnaît aucune autorité en deçà de la Source.
Ils ne sont pas des protecteurs, s'ils protègent. Ils ne sont pas des destructeurs, s'ils détruisent !
Les qualifier ainsi revient à confondre la conséquence de leurs actes avec leur motivation, et cette erreur fut commise par presque tous ceux qui croisèrent leur route et purent survivre assez longtemps pour en consigner le récit.
Prenons l'Incursion Dorée de l'Infini.
À une époque récente, les Dorés et une coalition de Formes de vie infinies s'embrasèrent dans une guerre dont les origines s'estompèrent avec le temps et dont la conduite reste inscrite dans l'horreur au gré de chaque chronique qui s'en fait l'écho.
Plusieurs Existences Observables devinrent le champ de bataille. Toutes furent ravagées par les affrontements, leurs populations prises en étau entre des forces qui ne s'arrêtaient pas pour les prendre en compte, leurs fondations arrachées par des armes qu'aucune partie ne comptait contenir.
D'innombraires périrent alors qu'ils n'avaient aucun rôle dans le conflit. Les Existences Observables, qui existaient depuis plus longtemps que la plupart des réalités, furent réduites en cendres au cours d'une seule et longue atrocité.
Les Épées de l'Existence intervinrent.
Elles n'exhortèrent point aux meilleures inclinations des belligérants, ayant correctement constaté qu'il n'en subsistait aucune. Elles entrèrent dans la mêlée et infligèrent des pertes si foudroyantes des deux côtés, si indifférentes au étendard sous lequel tombaient les mourants, que le conflit devint tout simplement impossible à poursuivre.
Les Dorés perdirent des figures qu'ils ne pouvaient pas se permettre de sacrifier. Les Formes de vie infinies subirent le même sort. Et dans le silence qui suivit, aucune des deux parties ne disposa plus des moyens pour reprendre le combat !
Il serait tentant d'affirmer que les Épées se battirent pour les mourants. Pour les innombrables pris en tenaille entre les armées. Pour les Existences Observables ravagées et les vies qui s'y étaient consumées.
Tel n'est pourtant pas le cas.
Les Épées de l'Existence ne se battirent point pour les faibles. Elles n'évaluèrent pas la souffrance des innocents pour trouver en elle le moteur de leur intervention.
Elles combattirent parce que la guerre offensait la Source, parce que la destruction de deux Existences Observables pour des motifs qu'elle ne reconnaissait nullement comme légitimes constituait un état de fait qu'il était impossible de tolérer davantage, et elles obéirent à la Source là où elle les conduisait.
Que les mourants aient été sauvés n'était qu'une conséquence. Ce n'était pas la raison !
C'est là le point essentiel à saisir concernant les Épées de l'Existence, ce trait qui les rend redoutées par les puissants d'une manière qu'aucune force strictement bienveillante ne saurait inspirer.
Une force bienveillante se laisse prévoir. Elle protégera ce qui est bon et s'opposera à ce qui est cruel, et les méchants peuvent anticiper ses réactions.
Les Épées, en revanche, ne se laissent pas anticiper, car elles ne servent ni le Bien ni ne combattent le Mal. Elles répondent à la Source, et la Source ne répond de comptes à personne.
Lorsqu'une Épée fait son apparition, la question n'est jamais de savoir si vous êtes innocent ou coupable.
La seule question est de savoir si vous vous tenez là où la Source a décidé que le tranchant tomberait.