Hors de l'Infinivers.
Les forces rassemblées des Existences Vivantes, une congrégation d'êtres capables de démanteler des Roues par la seule pensée, fixaient le vide.
Leurs regards, mêlant stupeur, effroi et un profond sentiment d'irrelevanté cinglant tandis qu'ils scrutaient l'horizon.
C'était juste après que Schrodinger avait annoncé vouloir communiquer avec La Créature Primordiale, Osmont !
Des murmures, non pas sonores mais faits de données conceptuelles pures, se propagèrent dans les rangs.
Beaucoup des anciens Ducs, aux formes antiques et terribles, reconnurent la femme aux côtés du mendiant-paradoxe. Leonore Rureaux. Un nom qui était un fantôme, une légende chuchotée dans les recoins les plus sombres de leur histoire.
Une entité qui avait soi-disant péri dans une gloire flamboyante il d'innombrables ères, une martyre pour la cause du Paradoxe. Et pourtant, là elle se tenait, frêle mais indéniablement présente.
Les Origines Vivantes étaient plus silencieuses, comme si elles connaissaient quelque secret.
Comme pour ajouter une couche d'impossible à la scène, d'autres Paradoxes Vivants arrivaient.
Ils scintillèrent dans l'existence, leurs formes miroitant d'une énergie contenue, inquiète, et leurs regards, lorsqu'ils se posèrent sur Schrodinger et Leonore, portaient une vénération profonde.
Schrodinger avait simplement parlé, sa voix une invitation calme, audacieuse, à travers le vide, une requête pour une discussion avec La Créature Primordiale, Osmont.
Les autres Existences Vivantes, dont la haine pour les Paradoxes était aussi vieille et fondamentale que leurs propres autorités, observaient cela avec un dégoût si profond qu'il en devenait une présence physique.
Au sein d'un groupe de Temporels Vivants, leurs corps entourés de l'aura antique, décrépite, du temps lui-même, les murmures virent au venin.
« Qui croit-il être, ce Schrodinger ? » siffla l'un d'eux, un Duc dont la forme était un vortex tourbillonnant d'horloges et de rivières.
« Qu'il ose réclamer une audience avec une supposée Créature Primordiale, et qu'il s'attende à se la voir accorder ? L'arrogance pure, non atténuée ! »
WAA !
Un autre, une entité dont la seule présence semblait ralentir les instants autour d'elle, acquiesça. « C'est une mise en scène. Un spectacle. Cet "Osmont" n'est probablement qu'un autre de leurs tours, une couche de plus dans leurs jeux infinis, exaspérants. Pourrait-il vraiment être... une Créature Primordiale ? »
... !
Mais à cet instant, leurs assertions amères, assurées, furent coupées net.
Une région du massive Égide bleu-or de l'Infinivers pulsa.
Ce fut un bourdonnement doux, gentil, une note discrète dans le chaos silencieux. Puis, une bulle de pure brillance bleu-or commença à émerger de la structure plus vaste.
Ce fut une sphère parfaite, de la taille d'un monde, une île flottante d'une beauté impossible couverte de la même barrière imprenable.
L'instant d'après, une petite porte se forma sur le flanc de ce nouveau domaine isolé, une invitation silencieuse, patiente. Et de celle-ci, une silhouette émergé.
Malphas !
Oh !
C'était un chef-d'œuvre de grandeur silencieuse, terrible. Son habit de majordome d'obsidienne, autrefois un simple uniforme élégant, était désormais gravé de lignes invisibles d'un bleu brillant, l'autorité même du Mana de son Maître tissée dans le tissu.
Ses yeux, plus seulement cramoisis, dansaient maintenant d'une lueur cramoisi-bleue dangereuse, captivante. La puissance qui émanait de lui n'était pas une vague, mais une pression étouffante, absolue.
Elle suffisait à étouffer les pensées mêmes de presque tous les présents !
Son regard froid balaya les forces assemblées des Existences Vivantes, une évaluation silencieuse, dédaigneuse. Il s'attarda un instant sur les Temporels furieux, puis sur les Origines choquées, et enfin se posa sur Schrodinger et Leonore Rureaux.
Sa voix, lorsqu'il parla, fut un ordre calme, glacial, absolument absolu. « Le Maître vous recevra maintenant. »
... !
BOOM !
Les mots furent une détonation silencieuse dans le silence stupéfait. Les Temporels Vivants, qui venaient de rejeter les chances de Schrodinger, affichèrent désormais des visages de pure incrédulité cendrée.
Ils serrèrent les dents, leur propre autorité leur paraissant fragile, insignifiante face à ce nouveau pouvoir impossible.
Schrodinger et la femme à ses côtés hochèrent simplement la tête. Ils flottèrent calmement vers la sphère isolée bleu-or, leurs mouvements sans hâte, leur acceptation de cette invitation impossible un témoignage silencieux de leur propre confiance terrible.
Alors que Schrodinger passait près de Malphas, il fronça les sourcils, ses yeux anciens balayant la forme du majordome, un coup d'œil analytique rapide, de haut en bas. Il semblait réévaluer, recalculer.
Il secoua la tête, un geste de réflexion profonde, presque frustrée, puis franchit la porte ouverte.
Malphas se tourna, et la porte se referma derrière eux, un déclic silencieux, final, dans la serrure de la réalité. Un immense silence lourd retomba.
Dans ce silence, le Duc Temporel qui avait été si vocal dans son mépris, sa fierté désormais une blessure brute, brûlante, s'avança.
Il regarda la sphère scellée, la forteresse silencieuse, belle, et beugla, sa voix un écho désespéré, arrogant de l'appel de Schrodinger lui-même.
« Moi, le Duc Chronokolos des Temporels Vivants, désire également avoir une audience avec La Créature Primordiale, Osmont ! »
... !
Une grande proclamation !
Mais...
Un silence lourd, embarrassant, s'ensuivit. Les secondes s'égouttaient, chacune une petite éternité cruelle. Pas de réponse. Pas d'éclat de brillance, pas d'autre bulle de lumière bleu-or... rien.
Le vide était un témoignage muet, moqueur, de sa propre insignifiance profonde.
D'autres Ducs des Temporels s'approchèrent, leurs formes miroitant d'un mélange d'embarras et de pitié, et commencèrent à ramener leur collègue honteux dans leurs rangs !
Le Statut.
C'est un concept qui a poussé plus d'êtres à la folie que n'importe quelle malédiction, une faim plus insatiable que n'importe quelle Inévitabilité !
Dans les tissages grandioses, chaotiques de l'existence, d'innombrables acteurs se croient le premier rôle, qui se pavanent et s'inquiètent sur la scène, leurs lignes fortes et leurs gestes grandioses, totalement aveugles au fait qu'ils sont, et seront toujours, de simples figurants.
Ce sont les notes de bas de page dans une histoire qui ne parle pas d'eux. Le bruit statistique dans une symphonie qu'ils ne peuvent entendre. Et la blague la plus cruelle, c'est qu'ils ne le sauront jamais.
Car pour vraiment comprendre son propre statut, il faut d'abord posséder l'humilité de se poser la question : Quel est mon rôle dans cette pièce ?
Et la plupart des êtres sont bien trop amoureux du son de leur propre voix pour jamais écouter la réponse.
Le Duc des Temporels, son visage désormais un masque d'humiliation pure, non diluée, fut ramené en arrière.
Parmi les Origines Vivantes, Origine Ama Gias observait ce spectacle pathétique, comique, mais son esprit était ailleurs.
Elle repensa à sa propre tentative ratée de dialogue. Puis elle songea au fil unique, fragile, de connexion qu'elle détenait encore.
La Jeune Demoiselle. Sigrid.
« Si j'utilise notre connexion, » songea-t-elle, son esprit un tourbillon de calcul stratégique, désespéré, « ne pourrions-nous pas tout effacer ? Ne pourrions-nous pas forger une relation nouvelle, plus... respectueuse, avec cet Osmont ? »
Après tout, elle avait son clone ici. Et...
« Oh, n'y a-t-il pas un corps d'Osmont... euh, de La Créature Primordiale, Osmont, sur le vaisseau parti vers les Territoires Errants ? Qui a un corps là-bas, à proximité ?! »
... !
La voix, une note perçante, bien trop joyeuse, provenant d'un Émotif Vivant, retentit et rappela à tous ce fait crucial.
Origine Ama Gias se tourna vers l'entité, une lueur de dégoût pur, non dilué, dans les yeux. C'était exactement ce qu'elle venait de penser.
Son autre corps, son existence primaire, se trouvait même maintenant sur cette Barge impossible, traversant les dangereux Territoires Errants avec Elysia Firmhand.
Et sur ce vaisseau même se trouvait un autre corps d'Osmont, et avec lui, La Jeune Demoiselle.
C'était une chance. Peut-être leur meilleure, et dernière, chance de tendre la main, de réparer les ponts que sa propre fierté avait brûlés.
Origine Ama Gias serra le poing, un geste de résolution profonde, amère. Elle avait fait manger beaucoup de merde à elle-même et aux Origines Vivantes. Maintenant, elle devait voir si elle pouvait l'avaler, leur essuyer le menton, et débarrasser la table.
Une Créature Primordiale... n'était pas quelqu'un à offenser !