Les Inévitabilités cessèrent leur tourbillon, comme si même leur faim aveugle percevait le poids de la question.
LA CRÉATURE resta silencieuse un instant qui eût pu être une seconde ou des siècles... le temps devenait nerveux face à des interrogations aussi fondamentales.
« L’Existence », répondit enfin LA CRÉATURE, sa voix portait la certitude de quelqu’un énonçant une loi physique, « s’apprécie au mieux en tant que Civilisation. »
HUUM !
L’Habitant des Plis attendit des précisions. Les Inévitabilités reprirent leur danse.
« Non seulement cela se vit au mieux ainsi, » poursuivit LA CRÉATURE, « mais on ne peut atteindre la vraie hauteur de l’Existence qu’en étant une Civilisation, et rien d’autre. Les accomplissements individuels, la transcendance personnelle, la puissance singulière… ce ne sont que des répétitions pour la véritable représentation. Des ombres projetées par la flamme elle-même. »
La déclaration retomba avec le poids d’une révélation qui réécrivait toutes les compréhensions antérieures.
« Une Civilisation, c’est l’Existence qui se reconnaît elle-même à travers d’innombrables perspectives simultanément. C’est l’Existence développant suffisamment d’yeux pour enfin se voir. Un seul être, aussi puissant soit-il, n’aperçoit l’Existence que sous un seul angle. Une Civilisation la voit des millions, des milliards, d’infinis angles différents, créant une image composite qui approche la vérité. »
LA CRÉATURE effleura une autre Inévitabilité qui passait, et pendant un instant, elle sembla moins une entité unique qu’un collectif faisant semblant de ne former qu’un.
« La hauteur de l’Existence ne s’atteint pas en grimpant seul, mais en construisant quelque chose qui élève tout le monde. Non par morale ou bonté, mais parce que c’est la seule manière d’y parvenir réellement. Le sommet exige toutes les perspectives, toutes les contributions, tous les échecs et succès compilés en quelque chose de supérieur à leur simple somme. »
… !
Si c’était vrai… si la Civilisation était bel et bien la voie réelle vers les sommets de l’Existence, alors ceux qui s’y consacraient entièrement n’étaient pas seulement altruistes. Ils jouaient à un tout autre jeu… non ?
Chaque être égoïste, concentré sur lui-même, faisait en réalité vivre à l’Existence un maximum local, une colline prise pour un mont.
Pendant ce temps, ceux qui œuvraient pour la Civilisation gravissaient le sommet réel, même sans encore l’entrevoir.
La volonté requise pour un tel dévouement serait ahurissante. Subsumer ses désirs personnels non par faiblesse, mais par la compréhension que l’accomplissement personnel était littéralement un accomplissement incomplet.
Bâtir quelque chose auquel on n’aurait peut-être jamais droit de voir l’achèvement, parce que le bâtir même était le but.
À quel point ces êtres approchaient-ils de la véritable expérience de l’Existence ?
Peut-être plus proches que ceux aux quintillions de complexité qui se tenaient seuls. Peut-être que le membre le plus faible d’une véritable Civilisation vivait davantage l’Existence que l’entité solitaire la plus puissante.
Mais c’est là que ça se complique.
Si tous devaient collaborer pour atteindre la vraie Existence, et que LA CRÉATURE le savait, et que LES Existences Vivantes, on suppose, le savaient également, alors pourquoi tous ces conflits ? Pourquoi ces geôles, ces effondrements, cette course au pouvoir sans fin ?
« … »
Peut-être parce que connaître sa destination et vouloir s’y rendre sont deux choses différentes.
C’est comme savoir que faire du sport est bon pour soi tout en restant affalé sur son canapé à grignoter des chips… la connaissance ne se traduit pas automatiquement en actes.
Ou peut-être, et voici la possibilité réellement inquiétante… qu’ils étaient en train de bâtir une Civilisation.
Simplement pas une qui incluait tout le monde.
Après tout, le bien commun précise toujours à qui il profite davantage.
L’Habitant des Plis méconnu quitta cet entretien avec LA CRÉATURE, chargé d’une vérité qui inspirerait l’unité ou justifierait l’exclusion la plus atroce.
Car si la Civilisation était la seule voie vers la vraie Existence, la question devenait alors : qui aura le droit d’en faire partie, et qui servira de fondation pour la construire ?
Les Inévitabilités poursuivirent leur tourbillon, affamées et patientes, comprenant peut-être mieux que quiconque que même les Civilisations devaient manger.
—
L’obscurité.
C’était tout ce que Noah ressentait.
Ce n’était ni le noir oppressant et famélique du Vide, mais une douce obscurité accueillante, un moelleux manteau velouté qui promettait la fin des souffrances.
Il y avait un sentiment profond et séduisant de soulagement !
Comme si, dans ce néant parfait et silencieux, tout irait enfin bien.
Que peut-être, justement peut-être, il n’avait qu’à lâcher prise.
S’il lâchait prise, les choses ne seraient-elles pas infiniment plus simples ? Plus besoin de lutter contre le poids écrasant de l’Existence. Plus besoin de cette course désespérée vers le pouvoir face à un destin scellé.
Plus besoin de porter sur ses épaules le destin de sa famille, de son peuple, de sa propre Réalité. Juste… se laisser aller.
Alors juste… lâcher prise.
« … »
Lâcher prise ?
Lâcher prise ?!
HUUM !
Qui était-il ?
Il était Noah putain d’Osmont.
Il ne lâcherait pas prise !
BOUM !
Au cœur de cette ténèbre séductrice, une lumière bleue inébranlable et infinie brillait.
La fausse paix vola en éclats, engloutie par un rugissement guttural jaillissant du plus profond de son être !
Il remonta depuis les profondeurs de cet oubli tentateur, sa volonté devenant un brasier furieux contre cette nuit bienveillante.
Il vit la lumière bleue s’intensifier, un vaste océan de potentiel pur sans limites, et il tendit la main. Il le saisit !
Mana. Oh, Mana !
HUUM !
C’était son essence, son héritage, la seule vérité infinie dans un univers de limitations.
Il s’accrocha à cette mer bleue à perte de vue, et dans ses abysses sans fond, il trouva son ancre, sa raison.
‘Lâcher prise n’a jamais été ma Voie’, songea-t-il dans un mugissement tyrannique et silencieux.
'Je ne me laisse pas simplement mourir. Ne poursuis-je pas un chemin infini d’élévation ? Une Voie Infinie d’Existence ?! Alors pourquoi diable choisirais-je la paix ?!'
BOUM !
Son existence même hurla sa révolte. Il s’agrippa à cette lumière bleue infinie, et le monde se remodela autour de lui.
Il se retrouva à flotter au-dessus d’une mer bleue sans fin, un royaume de mana liquide et pur s’étendant jusqu’à un horizon infini.
Son corps fut enveloppé par cette mer, maintenu dans une stagnation douce mais absolue. Il ne pouvait bouger. Il ne pouvait agir. Il ne pouvait qu’observer.
Cette mer était d’une beauté à couper le souffle, irréelle.
À ses confins lointains, où l’infini prenait racine, de grands fleuves d’or étincelant coulaient, alimentant l’immensité bleue.
Et en regardant de plus près, il vit ça. Une silhouette, une gravure dans la trame de cette mer de mana, un symbole de puissance impossible, brisant toutes les règles.
Le Glyphe de la Graine du Principe de l’Architecte Tricheur.
Dès qu’il en eut confirmé l’identité, la réalité entière sembla se figer, et une nouvelle voix, calme et analytique, celle de son propre système interne, commença son rapport.
[Protocole d’urgence activé par [Le Principe de l’Architecte Tricheur].]
[Analyse : Un événement de corruption catastrophique, altérant l’Existence, a été détecté. Les protocoles de défense standards sont insuffisants.]
[Un seul instant de votre Existence, le moment précis de la corruption, est en cours d’expansion. Alimenté par votre [Mana Infini], cet instant est étiré vers un état d’Infini effectif.]
… !