Sur son écran conceptuel, il observait la scène au-delà de l’Égide du Métier.
Les Ducs de la Loi rassemblés, après leur assaut inicial féroce, s’étaient majoritairement retirés. Leurs esprits analytiques avaient correctement déduit que leurs attaques étaient non seulement vaines, mais probablement contre-productives. Il sourit.
Il savait qu’ils sentiraient bientôt leur autorité non seulement repoussée, mais dévorée.
Désormais, la seconde phase du plan était en marche. Même s’ils comprenaient qu’on les manipulait, ils n’auraient d’autre choix que de jouer le jeu.
Malphas était déjà à l’œuvre, ses corbeaux d’ombre diffusant l’évangile d’un refuge nouveau, une rumeur qui attirerait bientôt les avides, les désespérés et les puissants tels des mites vers une flamme conceptuelle.
Il aperçut la Loi Vivante Royale Tristesse traînant encore au seuil de l’Égide, son orgueil et sa curiosité en guerre dans son esprit.
Elle et quelques Lois Vivantes Royales et Honorées fidèles exploraient toujours la barrière, leur autorité exerçant une pression douce mais opiniâtre contre ses défenses.
Une pensée diabolique jaillit dans l’esprit de Noah. Il adressa un ordre silencieux à l’Égide.
Stimule légèrement leur cupidité.
Alors qu’une nouvelle vague d’autorité de Tristesse submergeait la barrière bleu-or, une petite faille de lumière, presque imperceptible, fit irruption.
Plusieurs gouttelettes scintillantes d’Hydromel Sacré de l’Existence et une unique feuille rayonnante issue d’une Herbe Transcendantale Voilée en jaillirent, comme si la barrière avait momentanément plié sous la pression.
Il ne s’agissait que de miettes, de menus rien issus de ses immenses réserves, mais à leurs yeux, cela valait des trésors inestimables. Noah observa Tristesse écarquiller les yeux, sa curiosité professionnelle aussitôt consumée par une faim brute et acquéreuse !
Absolument. Ils joueraient !
Son attention finit par quitter la grande scène pour se poser sur le drame qui venait juste d’arriver sur son Rivage.
Son fils, Henry, se tenait aux côtés de Liora, et entre eux se trouvait son père… Bob.
Les yeux de Noah, embrasés par l’intense sérénité de sa puissance retrouvée, se posèrent sur l’être chauve avec lequel il partageait une histoire étrange et complexe.
« Petit Bobby », dit-il, d’une voix au ton calme et égal qui parvenait tant bien que mal à être à la fois un accueil et une évaluation, « tu n’as pas l’air très fort. »
Toute la silhouette de Bob témoignait d’une violence retenue !
Sa peau blanc-or était tendue à craquer, ses muscles contractés comme s’il résistait en permanence à une explosion interne. On aurait dit qu’une bête immense et terrifiante se cachait en lui, griffant pour sortir.
Il fixa Noah, ses yeux mêlant gratitude, stupéfaction et une profonde lassitude qui descendait jusqu’à la moelle.
« Je dois te remercier pour avoir pris soin de ma fille et… m’avoir secouru », expliqua-t-il, la voix crispée,
« …je ne pense pas pouvoir rester. À l’intérieur de moi… cette Inévitabilité Mutée est trop forte. Surtout quand on se trouve entouré par un endroit qui est simplement… »
Il secoua la tête, son regard balayant le Rivage Rayonnant, ces arbres impossibles, cet Aquarium grouillant, ces Totem scintillants. Les Gardiens.
Son esprit refusait tout simplement de mesurer l’ampleur de ce qu’il voyait.
Liora, le visage figé par une inquiétude anxieuse, se tourna vers Noah. « Monsieur », implora-t-elle, « pouvez-vous y faire quelque chose ? Parviendrez-vous à le séparer de l’Inévitabilité ? »
À ces mots, le regard de Noah glissa vers Khor, qui s’était approchée flottante, arborant une expression de pur intérêt, sans fard.
Elle observait Bob comme un spécimen particulièrement curieux, et d’un seul geste délicat de son doigt, souleva son corps en lutte hors du sol, le maintenant dans une prise douce et irrévocable.
Ses membres se mirent à se débattre, son visage se déforma dans la panique. « Attends… ne le libère pas ! » cria-t-il.
Khor secoua simplement la tête, un geste revêtu d’une autorité ancestrale et protectrice. « Petit Bobby », dit-elle, sa voix portant un ordre apaisante mais absolue.
« Je suis la Première Faim. Pourquoi aurais-je peur d’une quelconque Inévitabilité ? Tais-toi. »
Elle frappa de nouveau dans les airs.
Le geste fut calme, presque désinvolte, mais ses effets furent apocalyptiques.
Le corps de Bob convulsionna, et depuis son essence même, une entité taillée dans la faim pure et noire fut arrachée.
Des tentacules d’obsidienne battirent et grondèrent, formant un tourbillon d’appétit insatiable qui se mit aussitôt à dévorer la riche autorité ambiante du Rivage.
Khor fronça les sourcils, ses yeux abyssaux s’étrécissant en fixant cette nouvelle créature.
« Depuis combien de temps », demanda-t-elle à Noah, sa voix ayant perdu toute trace de sa familiarité habituelle, « ces dites Inévitabilités Mutées sont-elles ainsi ? »
Noah secoua la tête. Il ignorait.
Le froncement de sourcils de Khor s’accentua. Elle pressentait quelque chose de faux, fondamentalement, profanément erroné.
Elle avança, sa minuscule main se tendit pour saisir l’un des tentacules noueux d’obsidienne.
Sa puissance de Première Faim bourdonna, un son grave et dangereux résonnant lorsqu’elle entra en contact avec la créature.
Son expression changea en l’espace d’un battement de cœur.
La curiosité fit place à la confusion. La confusion céda devant une horreur grandissante. Et cette horreur… se mua en une rage aveuglante, avalant tout sur son passage.
HUUUM !
« QUI A FAIT ÇA ?! » hurla-t-elle, sa voix non plus un son, mais une onde de choc lacérant la trame même du Rivage.
« QUI A MUTILÉ DES INÉVITABILITÉS ET A FAIT ÇA ?! »
BOUM !
Son Haki fut déchaîné.
Il ne s’agissait pas d’une libération maîtrisée ou mesurée de la puissance.
C’était une avalanche de noirceur pure et absolue qui recouvrit tout ! Elle n’obscurcit pas seulement la lumière ; elle dévora le concept même de lumière.
En une fraction de seconde, chaque être présent sur le Rivage n’ayant pas atteint le seuil du quadrillion en Complexité et en Pureté… Henry, Liora, Moiraine, Titano… gelèrent !
Ils n’étaient pas simplement immobilisés ; ils étaient suspendus, leurs consciences éteintes telles des flammes de bougie dans une tempête, leurs corps figés dans une stagnation existentielle. Le temps lui-même, à l’intérieur du Rivage, s’immobilisa !
HUUUM !
|ÉVÉNEMENT DE HAKI CATASTROPHIQUE DÉTECTÉ|
|Source : Khor, la Première Faim.|
|Effet : Induction de Stagnation Existentielle généralisée.|
|Analyse : La décharge émotionnelle d'une entité primordiale a provoqué l'arrêt temporaire de toute activité pour les existences en dessous d'un seuil critique de puissance. Le temps et les fonctions biologiques sont suspendus.|
L’avalanche de noirceur ne s’arrêta pas aux limites du Rivage. Elle filtra, traversa l’Égide, et pénétra dans les Plis.
À l’extérieur, les Ducs de la Loi, toujours en train d’explorer la barrière, la ressentirent.
Une vague de terreur pure et brute, qui n’avait rien à voir avec l’émotion et tout à voir avec une violation fondamentale de l’existence.
Leurs esprits, leurs êtres mêmes, furent submergés. Dans un instant terrifiant de frayeur partagée, ils perdirent à leur tour connaissance, leurs silhouettes vacillant dans le vide !
Trois seulement des plus puissants demeurèrent éveillés, leurs corps incendiant des lumières issues d’anciens Outils de la Loi qu’ils avaient activés par réflexe, les visages vidés d’une effroi absolu et incompréhensible !