« Tout est gâché par votre faute. »
Le comte Ruvanche avait parlé d'une voix qui résonnait étrangement dans le ventre. Pendant ce temps, avec par intervalles un bruit de gonflement écœurant, les muscles de son bras droit ne cessaient de se dilater et de se rétracter.
Elle avait dû s'évanouir un instant. Viola, rouvrant les yeux, chercha vivement du regard autour d'elle — sans doute inquiète pour Kyle — puis devint livide.
« M-mon oncle… »
« Par votre faute, par votre faute, tout est gâché ! »
« Ce sont tes domestiques qui ont mis le feu à la demeure, sur ton ordre. Leur en vouloir pour ça, c'est se tromper de cible, tu ne trouves pas ? »
Il lui parle d'une voix délibérément enjouée, pour ramener son attention de ce côté-ci. Un humain renforcé au parfum magique — dénaturé, pour être exact — voit fondamentalement sa pensée se simplifier. Comme prévu, ses deux yeux, qui roulaient sans répit de haut en bas et de droite à gauche, se braquèrent sur Walt.
« T… toi. C'est ça. C'est parce que tu m'as trompé que l'empereur… »
Mais de ce côté-ci, il y a Lila. Elle semblait garder les idées claires, pourtant la main qui agrippait la veste de Walt tremblait.
« G-grande sœur… e-et puis, l-l'autre, celui-là, il est tom… »
« Ça va aller. »
Il répond court, sans hésiter. Le vrai problème, c'est de trouver comment faire sortir Lila et Viola d'ici sans dommage.
« Comment ça, "ça va aller" ? Cet homme, il n'est plus hum… »
« Lila, sauve-toi ! Je t'en prie, sauve-toi ! »
Viola avait crié. La seconde moitié devait être une supplique adressée à Walt. Comme si elle lui rappelait son existence, le comte Ruvanche hurla.
« Tais-toi, tais-toi, tais-toi ! Moi qui t'avais dit que je ferais de toi ma femme, sale catin ! »
« Jamais je ne serai ta femme ! Plutôt me trancher la langue avec les dents, ici et maintenant ! »
« Non, grande sœur ! »
Il attrape par la taille Lila qui allait s'élancer et recule jusqu'au couloir que le feu n'a pas encore atteint. Au même instant, dans un fracas épouvantable, le comte Ruvanche s'enfonça dans le plancher.
Rattrapant proprement Viola, qui était sur le point d'être projetée en l'air une fois de plus, Kyle bondit de la fenêtre dans le couloir.
« Qu'on fasse d'elle une épouse ou qu'elle se tranche la langue, ça m'embête autant. »
Sans lâcher Lila qu'il tenait en travers de ses bras, Walt expédia le comte Ruvanche d'un coup de pied au fond du couloir en flammes, puis, croisant Kyle, sauta par la fenêtre.
« Kyle, ça suffit, on file ! »
Avec Lila et Viola sur les bras, se battre les mettrait en mauvaise posture. Kyle saute aussitôt lui aussi du troisième étage, Viola serrée contre lui. Dans leurs bras, Lila comme Viola sont blêmes, mais ce n'est pas le moment de les ménager.
Comme pour lui donner raison, à peine ont-ils touché le sol qu'une ombre à la forme monstrueuse crève un mur et leur tombe dessus.
« Rends-la-moi, elle est à moi. »
« Jamais de la… »
« Répliquer, ça vient après la sécurité ! »
« H-hé, laissez-nous ici ! »
Lila avait crié. Le visage décomposé, Viola crie elle aussi.
« Ç-ça ira, laissez-nous, partez. Nous fuirons toutes les deux. »
« Walt, en haut ! »
Un poing gigantesque s'abat vers le sol. À peine l'ont-ils esquivé d'un bond que Lila crie de nouveau.
« C-c'est nous qu'il veut, non ? Si vous nous laissez ici… »
« Tu trembles comme une feuille, alors arrête de dire des bêtises ! »
« Vous voulez un coup de main ? »
Une voix s'éleva soudain dans leur dos. Lila retint son souffle avec un petit cri, mais Walt, lui, claque la langue.
L'ignoble mage fait son entrée.
« Tu guettais le bon moment pour nous coller une dette sur le dos. »
« Voilà une bien vilaine façon de présenter les choses. Je préparais l'extinction de l'incendie, et j'ai simplement aperçu par hasard messire Walt et les autres qui se donnaient tant de mal. »
« Elefas, occupe-toi d'elle. »
C'est Kyle qui l'interpelle, lui qui vient de se poser à distance après avoir expédié le comte Ruvanche d'un coup de pied. Viola roulait des yeux effarés devant ce mage qui restait suspendu en l'air.
Elefas descendit en douceur à côté d'elle et sourit.
« Entendu, je m'en charge. J'aimerais bien que messire Walt aussi s'appuie sur moi aussi franchement, tiens. »
« Tu peux parler, toi, un mage qui a tout d'un usurier véreux. — Je te la confie. »
« Ouh là. Enfin, ça me va. »
« E-euh… ? »
Reposée sur la pelouse, Lila regarde Elefas avec inquiétude. Celui-ci lui adressa un large sourire des plus louches.
« Par ici, mesdemoiselles. »
« Mais… »
« Ne vous en faites pas. Ils vont l'abattre avec panache, à eux deux. Contrairement à moi, ce sont des gens remarquables sur le terrain, n'est-ce pas. — Tiens donc. »
Avant qu'il ait pu répondre à cette pique, le sol trembla. Le comte Ruvanche, qui grandissait à vue d'œil, écrase un parterre de fleurs et se redresse.
« Vous ne… m'échapperez pas. »
Livides, Lila et Viola se serrent l'une contre l'autre. C'est sûrement ainsi que ces deux-là ont vécu jusqu'ici.
« Vous m'appartenez. Pas à des individus dont on ne sait même pas d'où ils sortent… »
« "Dont on ne sait pas d'où ils sortent", c'est grossier, ça. »
« Tout à fait. »
Alors ils se dressent devant elles. Les toisant d'en haut, le comte Ruvanche se mit à rire.
« Vous croyez pouvoir l'emporter, de simples humains, contre moi, renforcé au parfum magique ! Même le ne serait pas de taille… »
« Ah non, stop. Évite de dire des bêtises, tu veux. Il va venir, je te préviens. »
« Et le laisser venir, hors de question. C'est ça, notre travail. »
« Voilà, voilà. Et puis on ne sort pas de nulle part. On est tout de même les gardes du . »
Arme le chien du fusil magique. C'est pour cela qu'ils sont ici.
« Kyle Elford. Au nom de notre maître. »
« Walt Rizanis. Sur notre honneur. »
Des deux canons alignés en symétrie jaillirent des balles argentées.