Un chevalier, qui suivait El, le commandant en tête de la compagnie, murmura d'une voix grave.
« Quelque chose cloche, messire. »
El hocha légèrement la tête pour lui donner raison. Lui aussi sentait que quelque chose clochait.
« Les wyvernes se replient trop. Leur nombre a considérablement baissé. »
Le premier jour, ils avaient été si occupés à repousser les wyvernes qui fondaient sur eux qu'ils n'avaient rien remarqué. À partir d'un certain moment, pourtant, le nombre de celles qui les attaquaient avait sensiblement diminué. Elles s'enfuyaient sans résistance dès qu'elles voyaient les chevaliers tirer l'épée plusieurs fois de suite. Grâce à quoi les hommes pouvaient retirer sans peine les oeufs des nids. À ce rythme, la battue risquait de s'achever plus tôt que prévu.
La situation était de toute évidence favorable, et pourtant les chevaliers ne s'en réjouissaient pas. Le cours des choses ne change pas si facilement. Quand la marée tourne, c'est forcément qu'un grand événement approche. Or de tels événements pèsent lourdement sur la vie des hommes comme sur celle des plantes et des bêtes. Quand l'effet est heureux, tant mieux ; mais la plupart du temps, c'est l'inverse.
Quand l'équilibre d'une forêt est ébranlé, la vie des hommes vacille aussi. Il en allait de même pour celui de la Forêt Noire. Que le comportement des wyvernes eût changé du jour au lendemain prouvait qu'un fait considérable s'était produit, ou allait se produire.
« Commandant ! »
Tous avançaient dans la forêt avec des visages tendus. Soudain, un chevalier accourut, l'air inquiet. C'était l'éclaireur qu'on avait envoyé repérer les nids où se trouvaient les oeufs.
« Messire, j'ai trouvé ceci près d'un nid vide. »
Il tendit un morceau de chair de la taille d'une tête d'enfant. La forme n'était plus reconnaissable, mais on devinait qu'il s'agissait d'une partie du corps d'une wyverne. Les chevaliers restèrent bouche bée devant ces restes complètement déchiquetés. Tous devaient penser la même chose, et aucun n'osait le dire.
Une wyverne, une créature dont ils ne venaient à bout qu'en unissant leurs forces. Et voilà qu'un prédateur inconnu en avait massacré une de cette façon. Rien que d'y penser, c'était terrible.
« Si cette chose descend s'en prendre aux humains, au domaine d'Erell... »
C'était une situation qu'ils ne voulaient même pas imaginer. S'il leur fallait affronter un prédateur capable de tailler ainsi une wyverne en pièces, il faudrait se battre au prix de leur vie. Tous les visages blêmirent. Mais El Roytz, le capitaine des chevaliers, se contentait de regarder la chair dans la main de son homme, le visage serein.
'Il y a une trace de feu.'
Alors ce ne pouvait pas être une bête dépourvue de raison. Seuls les êtres doués de raison savent manier le feu.
Ou bien c'était un humain, ou bien une autre créature raisonnable.
Dans ce cas, il pourrait lui parler. Ami ou ennemi ? Cela aussi, il en aurait le coeur net.
'Et si c'est un ennemi...'
Il n'y avait qu'une conclusion. La main d'El se crispa sur la poignée de son épée.
Chaque nuit, je me glissais hors du manoir et gagnais la Forêt Noire. C'était pour la « guerre » que Harry réclamait si fort. Bien entendu, l'objet de cette guerre n'était pas humain. Les wyvernes, ces créatures magiques qui vivent dans la Forêt Noire, servaient d'offrandes pour apaiser sa soif de tuer.
Les wyvernes sont plus fortes que les hommes. Elles étaient difficiles à combattre, donc bien assez consistantes pour contenter cette soif. Et leur population était si nombreuse qu'il pouvait se battre jusqu'à s'en lasser.
'Et si le nombre de wyvernes diminue, les chevaliers venus de la capitale pour l'expédition, ceux qui logent au manoir, ne rentreront-ils pas chez eux plus vite ?'
Je pouvais à la fois satisfaire le désir de Harry et renvoyer les encombrants poissons de Catherine. Impossible de faire d'une pierre deux coups plus élégamment.
'Plus j'y pense, plus l'idée me plaît.'
Assise sur mon rocher, fière de moi, je regardais Harry avec ravissement. D'un simple geste de sa part, l'énorme wyverne s'abattit au sol comme une feuille de papier. La bête, dont le territoire venait d'être envahi, s'opposait à lui de toutes ses forces, mais même à moi, qui n'y connaissais rien, il paraissait évident qu'elle ne ferait pas le poids. C'était un massacre à sens unique. Et le massacreur, bien sûr, c'était Harry.
Si les wyvernes parvenaient à le retenir un moment, c'était uniquement parce qu'il ne se battait pas de toute sa puissance. Elles se jetaient sur lui par dizaines à la fois sans même réussir à l'égratigner. Harry combattait nonchalamment et s'amusa longtemps avec elles. Quand il perdit tout intérêt, il appela la Flamme Bleue et les réduisit en cendres sans laisser une trace.
'Ouah, quel tempérament violent.'
En le voyant sourire de joie devant cette boucherie, je mesurai une fois de plus que Harry était un démon. Theo Harris, démon d'une cruauté infinie. Voilà le véritable Harry.
'J'ai invoqué une créature considérable.'
Avec une puissance pareille, je me disais qu'il pourrait faire sauter un château sans effort.
'Et c'est à ce type-là que j'ai demandé d'allumer le feu dans la cheminée ?'
Cela revenait à embaucher Bill Gates pour réparer un ordinateur portable en panne.
Et Bill Gates réparerait l'ordinateur avant de dire : 'Mon salaire annuel est d'un million de dollars, tu paieras en conséquence.'
Pendant que je songeais à tout cela dans le vague, l'aile d'une des wyvernes que Harry venait de pulvériser retomba devant moi. La scène avait tout d'un film d'horreur : l'aile en lambeaux et le monstre ensanglanté qui roulait jusqu'à mes pieds.
'Je n'ai vraiment pas pour passe-temps de regarder ce genre d'horreurs.'
J'aurais volontiers envoyé Harry seul dans la Forêt Noire, mais je ne pouvais pas prévoir jusqu'où irait sa sauvagerie. Au moindre incident, il fallait que je sois là pour le tenir.
Comme je devais l'accompagner, nos sorties étaient naturellement cantonnées au coeur de la nuit. Il balayait les wyvernes dans le noir pour échapper aux regards, et nous rentrions en silence dans nos chambres avant le lever du soleil, comme si de rien n'était.
Pendant ce temps, la population des wyvernes n'avait cessé de se réduire. Au début, elles étaient si nombreuses que je ne parvenais pas à les compter du regard ; à présent, j'y arrivais sans peine.
« Harry. »
Je vérifiai l'heure à ma montre et l'appelai doucement. C'était un petit son, mais il m'entendit et brûla la wyverne avec laquelle il jouait. Il revint vers moi, son amusement terminé, le visage plein de regrets.
« Déjà l'aube ? J'ai l'impression que ça n'a pas duré longtemps, et pourtant le temps a filé. »
« Justement, ça n'a pas duré longtemps. Pense au nombre de wyvernes que tu as tuées. Tu en as tué assez pour ne plus te plaindre pendant des années. »
« Oh, qu'est-ce que tu racontes ? J'en ai tué une cinquantaine tout au plus. Ça ne me tiendra même pas quelques mois. »
Ouah. Cinquante bêtes abattues, et cela ne le calmait que pour quelques mois.
'Même pour un mauvais rapport qualité-prix, comment peut-on tomber aussi bas ?'
Pour l'instant, il passait son temps à tuer des wyvernes. Mais une fois leurs oeufs détruits, il faudrait lui chercher un autre sacrifice.
« Tu ne pourrais pas te tenir tranquille ne serait-ce qu'un an ? Il paraît que les Chevaliers Royaux venus pour l'expédition donneront une fête à la fin de la battue. Ils ont bien de la chance d'avoir pu détruire autant d'oeufs de wyvernes. D'ordinaire, ils n'arrivent pas à les tuer et se contentent de les repousser pour pouvoir briser les oeufs. »
On disait qu'abattre une wyverne prenait plusieurs années. Depuis le début de cette battue, aucune nouvelle n'était venue annoncer qu'on en avait tué une seule. À bien y réfléchir, le nom de « casse-oeufs » ne conviendrait-il pas mieux que celui de « battue aux wyvernes » ? Ils se bornaient à briser les oeufs pour que la population n'augmente pas, en attendant que les adultes meurent de vieillesse.
Harry, qui connaissait la réalité mieux que moi, renifla. Sa réaction signifiait qu'il trouvait cocasse qu'on le compare aux chevaliers de l'expédition.
« Tu veux bien arrêter de me comparer à ces chevaliers minables ? Ça blesse profondément mon orgueil. »
En temps normal, je lui aurais reproché sa condescendance, mais je n'avais rien à répondre après avoir vu sa puissance écrasante sous mes yeux. Et je n'avais pas non plus envie de le complimenter. J'ai donc décidé de me taire. Harry pencha la tête, intrigué par mon silence prolongé.
« Pourquoi tu ne le fais pas ? »
« Je ne fais pas quoi ? »
« Pourquoi tu ne me contredis pas ? »
« Tu veux que je te contredise ? »
« Non, ce n'est pas ça, mais tu n'agis pas comme d'habitude... »
Harry marmonna à mi-voix. Je le regardai en me demandant où diable il voulait en venir, mais il se contenta de s'asseoir à côté de moi comme s'il n'avait attendu que cela.
« Eh, tu as peur de moi ? Tu as peur de moi, avoue. Maintenant tu comprends ce qu'est la puissance d'un démon ? »
« Oui. Harry est très fort. Tu as dû t'ennuyer terriblement, à ne faire qu'allumer une cheminée à côté de moi avec un pouvoir pareil. »
« Bah, je ne m'ennuyais pas tant que ça. Sache-le : tu es quelqu'un d'amusant. C'est assez drôle de te regarder de côté. »
Je fronçai les sourcils devant Harry, qui se mettait soudain à dire n'importe quoi.
« Qu'est-ce que tu cherches à me dire, exactement ? »
« Je veux dire que te regarder n'était pas totalement ennuyeux... C'était dommage de ne pas pouvoir employer tout mon pouvoir, alors... »
« Je ne comprends rien à ce que tu racontes, vieil homme. Tu veux bien répéter ça dans la langue des jeunes ? »
« Eh, je t'ai dit de ne pas m'appeler vieil homme ! Je suis un jeune homme plein d'avenir ! »
« Oh, ça, je viens de le comprendre très clairement. C'est agréable de parler aussi nettement, non ? »
« Oh, mon Dieu ! Tu n'as donc pas de cervelle ? Tu pourrais au moins faire semblant de comprendre ! »
« Et pourquoi est-ce que je me donnerais la peine de faire semblant de comprendre les paroles d'autrui ? C'est à eux de parler clairement s'ils veulent être compris. »
« Ça... »
Peut-être parce qu'il n'avait rien à répondre, Harry bondit sur ses pieds.
« Quoi que tu dises, je ne te le dirai pas. »
« Vraiment ? D'accord. »
'S'il ne veut pas le dire, je n'y peux rien.'
Je n'avais pas pour passe-temps de fouiller et de soutirer des paroles à des gens qui ne voulaient rien dire.
« Si tu veux le dire, tu le diras un jour. »
Harry trépigna d'étonnement pendant que je hochais la tête d'un air entendu.
« Eh, d'habitude tu me demandes ce que je veux faire, non ? Tu ne devrais pas insister au moins une fois ou deux ? Pourquoi tu abandonnes aussi facilement ? »
« Ma force, c'est d'abandonner vite. »
« ... En général, je ne crois pas qu'abandonner soit une force. »
« Pourquoi ? Il vaut mieux renoncer vite à ce qui ne peut pas se faire. Je pose la question une fois, et si je ne comprends pas ce qu'on me répond, je laisse tomber. À quoi bon m'accrocher à quelqu'un qui ne veut rien dire ? Mieux vaut renoncer et attendre qu'il parle de lui-même. »
« Ouh là, alors c'est ça que tu voulais dire... »
Harry, qui allait balayer l'air de la main avec un reniflement, roula des yeux de droite à gauche comme s'il venait de comprendre quelque chose.
« ... Eh. Je crois que ça se tient. »
À l'instant où il murmurait ces mots d'un air absent, un vent violent passa au-dessus de sa tête. Un vent si fort que la Forêt Noire entière en trembla. Incapable de tenir debout, je fus secouée en tous sens. Je crus que j'allais m'étaler par terre, faute de trouver mon équilibre, mais Harry me saisit fermement par l'épaule.
« Ouah. Le vent était si violent, et toi tu n'as pas bougé d'un pouce. »
Pendant que je l'admirais, le regard de Harry se tourna vers le ciel, d'où venait le vent.
« Quoi, qu'est-ce qu'il fait là, celui-là ? »
Son visage se crispa tandis qu'il fixait la silhouette qui se découpait là-haut.
'Qu'est-ce qu'il a bien pu voir pour réagir comme ça ?'
Je suivis son regard et levai la tête. Au bout de ses yeux, j'aperçus la wyverne responsable de ce vent formidable. Ce n'était pas une wyverne ordinaire. Elle faisait deux fois la taille de celles avec lesquelles Harry jouait avant de les tuer. Je sus pourquoi elle était si grande sans que personne ait besoin de me le dire.
C'était le chef de la horde.
À l'instant même où je le comprenais, l'énorme wyverne se posa au sol. Le vent que ses battements d'ailes avaient soulevé retomba aussitôt.
Je la regardai en remettant de l'ordre dans mes cheveux emmêlés par les rafales. De plus près, sa taille dépassait encore ce que j'avais imaginé. Rien que lever la tête pour la voir en entier me faisait mal à la nuque. Mais le plus surprenant survint quand elle ouvrit grand la gueule. Croyant qu'elle allait nous attaquer, je fermai les yeux par réflexe, et il se produisit une chose tout à fait inattendue.
« Moi. Wyverne. Chef. »
« ... Quoi ? »
« Je salue. Humaine. Démon. Vous. »
La wyverne avait parlé.
'Elle sait parler ?'
J'étais si surprise que ma bouche s'ouvrit toute seule. Qu'un animal pareil parle était impossible selon mes critères ; non, ce devait être du simple bon sens pour à peu près tout le monde.
« ... Comment une wyverne peut-elle parler ? »
Affolée, je la pointai du doigt en posant ma question comme une idiote. Elle ferma lentement les yeux puis les rouvrit devant ce doigt tendu vers elle, ce qui passait pour une grossièreté.
« Les mots. Appris. D'un homme. »
Elle les avait appris de quelqu'un ? Quel dément avait bien pu songer à apprendre à parler à une wyverne ? D'innombrables questions tournaient dans ma tête.
« Harry, c'est normal, ça ? »
Je repris enfin mes esprits et chuchotai à son intention. Peut-être les wyvernes parlaient-elles, selon des règles de ce monde que je n'avais pas encore toutes saisies.
« C'est impossible. Une wyverne qui parle, tu trouves que ça a du sens ? »
Harry me regarda d'un air navré, comme si je disais n'importe quoi. Mais celle qui se tenait devant nous parlait très bien, non ? Je la montrai du doigt, alors qu'elle nous observait fièrement, et m'exclamai :
« Mais cette wyverne-là est juste devant toi ! »
« Justement, ce type est une exception. C'est une créature qui vit depuis plus longtemps que moi. À cet âge-là, apprendre à parler n'a rien d'étonnant. »
Harry haussa les épaules et fit un pas en avant.
« Pourquoi es-tu venu ici ? »
Il s'adressait à l'énorme wyverne avec une familiarité déconcertante.
« Tu te tenais toujours à l'écart de la horde comme un original, et tu ne quittais jamais le Sud. »
« Morts. Amis. Beaucoup. Je ne sais pas pourquoi. Tout à coup. Pourquoi ? Il me faut. Une raison. »
« Il te faut une raison ? Les démons n'ont pas besoin de raison pour tuer. Nous tuons, c'est tout. »
« Mais. La contractante. Humaine. Différente. Il faut. Une raison. »
Le regard de la wyverne, qui parlait en fixant Harry, se tourna vers moi. Ses phrases n'étaient guère fluides, mais on comprenait sans peine le fond. Elle devait demander pourquoi Harry s'était mis d'un coup à tuer des wyvernes.
'Je ne m'attendais pas à ce qu'une wyverne me demande des comptes sur le massacre.'
Si j'avais su que cela arriverait, je n'aurais pas proposé de tuer des wyvernes pour satisfaire nos besoins. Je ne suis pas une grande amie des animaux, mais je ne pouvais pas ne pas me sentir coupable d'avoir tué une créature assez intelligente pour converser avec moi. Mal à l'aise, je me grattai la joue.
« Les démons ont besoin de tuer pour apaiser leur désir. Mais je ne peux pas dire à un démon de tuer des humains, et je ne peux pas non plus lui demander de se retenir indéfiniment. Il a même essayé de me manger... J'ai cherché une solution, et les wyvernes étaient tout près, alors... »
Me voilà à bredouiller des excuses devant une wyverne géante. Je n'en avais donné aucune aux poissons de Catherine, qui me harcelaient sans arrêt parce que je m'en prenais à leur bien-aimée.
Mais le cas était différent. C'était un vrai accident dont j'étais responsable, il fallait donc que je l'assume.
'Si je ne reconnais pas mes torts, je ne vaux pas mieux qu'une ordure.'
À cette pensée, j'éprouvai de la gêne à lui parler. La wyverne se tourna vers Harry en me laissant poursuivre mes explications embarrassées.
« Absorber le désir. Il y a. Une autre façon. Démon. Tu ne l'as pas. Expliqué. Pourquoi ? »
Elle frappa le sol d'une patte, la voix passablement échauffée. La terre résonna et un souffle brûlant sortit de ses larges naseaux. Malgré cette réaction plutôt violente, Harry se contenta d'un geste agacé de la main.
« Tu as beau avoir vécu plus longtemps que moi, vieil homme, tu ne sais rien. Tu me demandes de faire ça avec ce grain de sable ? Vous autres wyvernes, vous ne trouvez pas que protéger les petits de votre clan compte autant que pour nous, les démons ? »
Après cette explication, la wyverne tourna de nouveau la tête vers moi. Ce regard perçant posé sur moi était assez pesant. Après un long moment d'examen, elle souffla lourdement encore une fois.
« Oui, humaine. Une enfant. Une telle idée. Sans vergogne. Je vais. Y réfléchir. »
Sa queue, qui s'était dressée, retomba lentement. Je voyais bien qu'elle était abattue, même sans qu'elle le dise. Harry haussa les épaules d'un air enjoué devant cette mine défaite.
« Ma foi, c'est bien le moins. »
« Mais. C'est difficile. Ils sont morts. Beaucoup. Extinction. Possible. »
« Qu'est-ce que j'y peux ? Moi aussi j'ai un problème. Ma contractante veut que je tue seulement des wyvernes, pas des humains. »
« Comment cela ? Wyvernes ? »
La wyverne me regarda d'une voix pleine de reproche. Sa queue pendait mollement, et son visage aussi portait des marques d'accablement. Son expression était exactement celle d'un humain devant une injustice. Résultat, la culpabilité me rongeait à mesure que je parlais.
« C'est que... On dit que les wyvernes bloquent les routes commerciales, empêchent l'abattage du bois et son transport, et nuisent à la vie des habitants du domaine. Alors je me suis dit que ce serait bien d'aider les chevaliers à vous chasser. Je ne savais pas que vous étiez assez intelligentes pour parler comme ça... »
« Je peux le faire. Contrôler. Routes commerciales. Bois. Transport. Laisser tranquilles. Je promets. »
« Euh... Si tu le dis... »
'Quelle conscience épouvantable j'ai...'
Harry coupa court à la conversation, sentant peut-être la culpabilité dans ma voix.
« C'est le seul avec qui on puisse communiquer. Les autres wyvernes, les jeunes, n'ont pas beaucoup d'intelligence, elles ressemblent aux vaches et aux cochons. Tu te sens coupable quand tu manges de la viande ? Dis-toi que c'est pareil. Tu ne devrais pas te soucier de celles que je tue. »
« Alors, tuer. Vache ou cochon. Pourquoi ? Wyverne ? »
« Ils sont faibles, ce n'est pas amusant. »
« Ça. C'est ton problème. Nous. Pourquoi ? On ne peut pas. Comprendre. »
« Qui te demande de comprendre ? De toute façon tu n'as pas l'intelligence qu'il faut pour ça. »
« Il y en a. Nous avons. Des émotions. Une pensée. C'est grossier. Toi. Pas de manières. La fin. De ma patience. »
« Je n'ai jamais eu de manières. Tu ne trouves pas cocasse de chercher la politesse dans ce monde ? »
« Mauvais. Malpoli. Tu es un imbécile. Une étoile de mer blanche. Une étoile de mer laide. »
Il me semblait qu'un mot étrange s'était glissé dans ces insultes.
« Tu as mal appris les mots ? »
Peut-être « étoile de mer » était-il une injure terrible dans la langue des démons. Mais Harry aussi fronçait les sourcils, désorienté. Comme s'il venait d'entendre quelque chose d'incompréhensible.
« Une étoile de mer ? Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Vieil homme, il m'appelle. Sans les formes. Fin de ma patience. Comme prévu. Étoile de mer ! Une étoile de mer blanche. Très. Étoile de mer blanche ! »
« Étoile de mer blanche ? Mais qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? »
« Une étoile de mer ! Une étoile de mer blanche ! Une étoile de mer mouillée ! Une étoile de mer plate ! Une étoile de mer insipide ! »
'... Tout un assortiment d'étoiles de mer.'
Harry passa rudement la main dans ses cheveux en regardant la wyverne énumérer toutes les étoiles de mer de la création.
« Je ne comprends pas ce que tu veux dire, mais j'ai l'impression d'avoir été très gravement insulté. Dire que tu as cru me vexer en me traitant d'étoile de mer. »
« Étoile de mer. N'écoute pas. Les mots. Jeune demoiselle. Les mots. Toi. Une conversation ? »
La wyverne renifla et se pencha vers moi. Ce grand visage qui s'approchait avait quelque chose de menaçant. Comme je reculais d'un pas sans m'en rendre compte, elle ouvrit la gueule et sourit, comme pour me rassurer.
'Non, ça, c'est encore plus effrayant.'
« Famille. Morte. Avoir pitié d'eux. Tu es. Compatissante. »
Son visage se tordit affreusement. Même ses grands yeux étaient humides, comme si des larmes allaient couler.
« Jeune demoiselle. L'étoile de mer. Il tue. Les wyvernes. Lui. Il n'écoute pas. Une demande. Une demande. Pitié. Morts. Beaucoup. Perdu beaucoup. De famille. »
« Contractante. Ne l'écoute pas. Comment est-ce que j'apaise mes désirs, si tu fais ce qu'il dit ? »
« Petite wyverne. A perdu. Sa mère. A pleuré. Beaucoup. Toute seule. »
Le chef des wyvernes se mit à faire appel à ma compassion pour de bon. Harry eut beau crier à côté de moi sans relâche, mon coeur se laissa inévitablement fléchir.
'Ah. Ce n'est pas bien de tuer quelqu'un avec qui on peut communiquer.'
Après tout, j'étais un être humain ordinaire, doté d'une conscience. Si l'adversaire avait été incapable de communiquer, j'aurais pu l'ignorer. Mais je ne pouvais pas ordonner un massacre à Harry en faisant la sourde oreille à un interlocuteur qui pleurait et implorait ma pitié. La conclusion était arrêtée dès l'instant où la wyverne avait commencé à parler.
Restait la question d'apaiser les instincts de Harry. Peut-être trouverions-nous une solution en y réfléchissant assez ? Tout comme la solution des wyvernes était apparue un beau jour.
'On croit qu'il n'y a pas d'issue, mais s'il y en avait une ?'
Ce n'était pas un problème auquel je pouvais répondre en y réfléchissant sur-le-champ.
'J'espère seulement ne pas me faire dévorer par un cannibale d'ici là.'
Tant pis. Je soupirai et m'adressai à la wyverne.
« D'accord. J'arrêterai de tuer des wyvernes. »
« Contractante ! »
Harry s'exclama, abasourdi. La wyverne sourit largement en balançant sa queue retombée de droite à gauche.
« Comme prévu, jeune demoiselle. Différente. Je promets. Je te revaudrai ça. Bienfaitrice de la famille. Jeune humaine. »
Sur ces mots, elle détacha une écaille de son corps et me la tendit. Je la reçus d'un air hébété. Sans doute à cause de sa taille, une seule écaille était aussi large que mon visage.
« L'écaille du chef. Reconnaître. Les familles. Loyauté. Suivre. Jeune humaine. Tes mots. »
« Les wyvernes reconnaîtront ceci et m'obéiront ? »
« Oui. »
« Elles comprennent toutes la langue humaine ? »
« Comprendre. Langue humaine. Oui. Parler. Non. »
« Elles comprennent, mais ne peuvent pas parler, c'est ça ? »
« C'est cela. Intelligente. Une jeune humaine. Écureuil bleu. »
« Écureuil bleu ? »
« Oui, jeune demoiselle. Un écureuil bleu. Un écureuil scintillant, lumineux. »
La wyverne ouvrit la gueule et rit en lançant le mot « écureuil » plusieurs fois de suite. Le vocabulaire restait obscur, mais cela semblait tout de même être un compliment.
« ... C'est une bonne chose, n'est-ce pas ? Merci. »
« Bien sûr. Pas besoin. De remerciements. »
La wyverne battit des ailes et s'éleva dans le ciel. Sans que je m'en sois aperçue, le soleil se levait au bout de l'horizon.
« Temps de partir. Nous devons aller. Au Sud. Loin. Savoir. Où. Étoile de mer. Appelle-moi. Quand tu veux. Je viendrai. Avec plaisir. »
Sur ce dernier salut, la wyverne disparut à l'extrémité du ciel. La voix furieuse de Harry vint se coller à moi, qui fixais le ciel d'un air absent.
« Contractante ! Comment as-tu pu me faire ça ? »
« Tu en as tué beaucoup, de toute façon. Tu ne peux pas rester tranquille un moment ? »
« Tu dis ça parce que ça ne te concerne pas, hein ? Je suis le meilleur séchoir du monde ! Comment peux-tu me traiter de cette façon ! C'est toi, l'étoile de mer ! »
« Harry, tu ne sais même pas ce que veut dire étoile de mer. »
« Je suis sûr que c'est quelque chose de mauvais, tu es une étoile de mer ! »
Harry tapa du pied en me traitant d'étoile de mer. Il avait un visage vraiment heureux quand il se battait contre les wyvernes. On venait de lui retirer ce plaisir en un instant, il était donc normal que la situation lui déplaise.
'Comment apaiser cet insupportable démon ?'
J'inspirai profondément en y songeant, mais j'entendis soudain un froissement non loin de là. À ce son ténu, Harry se changea précipitamment en chien. Je regardai autour de moi, cherchant d'où cela venait.
'D'où venait ce bruit ?'
Je savais qu'il provenait de tout près, mais j'avais du mal à repérer la direction exacte. Harry, qui l'avait remarqué avant moi, fixait en silence l'endroit d'où le son était parti. Ce devait être là l'épicentre.
Je tournai la tête après lui. Je pensais voir passer un petit animal, mais par malchance, c'était une personne qui se tenait là. Et une personne bien agaçante, de surcroît.
« Mademoiselle ! »
Un chevalier sortit d'un buisson voisin et trébucha sur une racine. Rien qu'à cette maladresse, je pouvais deviner son identité.
'Il ne doit y avoir qu'un seul chevalier aussi empoté dans tout le royaume. Non, dans le monde entier.'
S'il en existait deux, il faudrait sérieusement douter de la force des chevaliers du royaume.
« Sire Lionel, que faites-vous ici ? »
Je tendis la main à Lionel, qui n'arrivait pas à se relever et s'agitait de tous ses membres. Après une hésitation, il la prit et se remit enfin debout.
« Et vous, pourquoi êtes-vous ici, mademoiselle ? Un monstre redoutable rôde dans la forêt en ce moment. Les Chevaliers Royaux comme les Chevaliers du Givre le recherchent d'urgence. »
« Un monstre redoutable ? »
« Oui. Un monstre a torturé et tué net une wyverne adulte. C'est d'autant plus dangereux de rester dans la forêt que nous ne l'avons pas encore clairement identifié. »
'Je crois que je connais l'identité de ce monstre.'
Je souris d'un air gêné et jetai un oeil à Harry, qui jouait les chiens innocents. Il détourna le regard dès que nos yeux se croisèrent.
« Ainsi, messire Lionel cherche le monstre dans les bois ? Et votre groupe de recherche ? »
Si l'on avait constitué un groupe pour retrouver une bête assez forte pour massacrer des wyvernes, les chevaliers se déplaceraient sûrement en escouade. Un chevalier très puissant pouvait à la rigueur avancer seul, mais Lionel était loin du compte. Je regardai derrière lui pour voir s'il y avait un autre homme : pas âme qui vive.
« J'avançais avec le groupe, mais j'ai aperçu la demoiselle et je l'ai suivie. Vous ne pouvez pas vous promener seule dans un endroit aussi dangereux ! »
« Mais vous êtes seul, vous aussi. »
« Quoi ? »
« Qu'auriez-vous fait si vous aviez rencontré le monstre en me poursuivant ? »
« Euh... Je ne sais pas ? Qu'est-ce que j'aurais fait ? Je sais juste que c'est un monstre très puissant. »
Lionel écarquilla les yeux, avec sur le visage un air parfaitement vide qui disait : 'Je n'y avais pas pensé.' À le voir regarder nerveusement autour de lui, je compris qu'il venait tout juste de saisir la situation.
'Cet homme, comment a-t-il pu devenir chevalier ?'
Me laissant à ma perplexité, Lionel prit un air solennel. Il tira son épée de ses mains tremblantes et se mit à surveiller les environs.
« Bien, je vous protégerai sur l'honneur d'un chevalier. Ne craignez rien, ne craignez rien ! »
« C'est très... rassurant. »
« Bien sûr ! Lionel appartient aux Chevaliers du Givre ! Je vous protégerai au prix de ma vie... »
Il me sembla entendre un battement d'ailes, comme si un oiseau se moquait de sa résolution solennelle. Quand je levai les yeux au ciel, je vis un nombre considérable de wyvernes voler vers nous.
« Aaah ! Aaah ! »
Le chevalier, terrassé par ce spectacle prodigieux, hurla de surprise et s'écroula de tout son long. Il s'était évanoui.
« On dirait qu'il nous a lâchés. »
Pendant que Harry claquait la langue devant Lionel étendu à terre, les wyvernes, après leur vol appliqué, se posèrent autour de moi. La pression était considérable, ces géantes m'encerclant de la sorte. Elles étaient plus petites que leur chef, mais bien des fois plus grandes que moi, simple humaine. Elles me fixèrent de leurs yeux dorés, replièrent leurs immenses ailes et baissèrent la tête d'un même mouvement. Ce devait être à cause de l'écaille que le chef m'avait donnée. Ces grands yeux posés sur moi titillèrent ma conscience.
« Euh... Je suis désolée. D'avoir tué tant des vôtres. Je ne savais pas que nous pouvions communiquer ainsi. »
Leurs regards se firent tristes à mes mots, qui leur rappelaient leurs morts. Du coup, ma culpabilité grimpa à la verticale. L'une d'elles, la plus grande du groupe, s'abaissa vers moi tandis que je courbais la tête sous le poids d'un remords incommensurable. Sa tête vint se placer à hauteur de mes yeux. Elle cligna lentement des paupières comme pour me dire que ce n'était rien. C'était un geste de réconciliation. Je tendis la main avec hésitation et lui caressai la tête. Quand ma paume effleura lentement sa peau, elle grogna doucement. Ma caresse avait l'air de lui plaire.
« Lionel ! »
« Vous êtes là ? »
Un groupe de chevaliers apparut alors en traversant les fourrés. Sans doute ceux qui fouillaient la forêt en escouade avec Lionel.
« Si vous disparaissez toujours comme ça... Bon sang de bonsoir. »
Les chevaliers, qui suivaient la piste de Lionel en ronchonnant, se figèrent en découvrant les wyvernes qui remplissaient la clairière. Même à plusieurs contre une seule, ils n'auraient pas été assurés de l'emporter, et voilà que des dizaines d'entre elles clignaient tranquillement des yeux devant eux. De quoi rester saisi.
« Qu'est-ce que... »
Interdits, les chevaliers raffermirent leur prise sur leurs épées et jaugèrent la situation.
« Lionel ? Et... mademoiselle ? »
Ceux qui me repérèrent furent plus stupéfaits encore en voyant Lionel évanoui sur le sol.
« Éloignez-vous d'elles tout de suite ! Nous allons les distraire, courez pendant ce temps-là ! »
Les yeux du chevalier qui criait ces mots, le visage sévère, étaient farouches.
'Heureusement, contrairement à Lionel, celui-ci est un chevalier digne de ce nom.'
Si j'avais été une vraie demoiselle en péril, ils auraient été très rassurants.
« Je vais vous donner le signal ! J'attaque à trois, alors courez droit devant ! Vous avez compris, mademoiselle ? »
Quand le chevalier fit un clin d'oeil à ses camarades derrière lui, ceux-ci raffermirent leurs armes avec gravité.
« Un, deux, trois ! »
Les chevaliers poussèrent un cri et se ruèrent vers la wyverne devant moi. Bien entendu, je ne m'enfuis pas et restai où j'étais. Ils abattirent leurs épées sur elle. Mais la wyverne se contenta d'un léger coup de queue pour étouffer leur attaque. Ils furent atterrés de me voir toujours debout devant elle.
« Pourquoi n'avez-vous pas couru, mademoiselle ? »
« Je n'ai jamais dit que je courrais. »
Je haussai les épaules et caressai de nouveau la tête de la wyverne. Tandis qu'elle grognait de plaisir et frottait son museau contre ma main, les visages des chevaliers désespérés se vidèrent de toute expression.
« La wyverne... »
« Ma, mademoiselle... »
« Elle a fait la mignonne... »