« Beau-frère, je ne peux pas vous laisser la gestion du domaine ! »
Sandrea, la fille aînée, lança cela à son beau-frère et seigneur en titre, Eld, alors qu'il savourait son thé d'après-dîner dans la salle à manger de la maison Faniaal, sa chevelure pêche voletant.
En l'entendant, Eld porta la tasse à ses lèvres et but lentement une gorgée.
« Hmm. Encore une sortie bien soudaine, Sandrea. Je ne crois pas avoir causé de problème particulier — quelles sont tes raisons de me juger inapte ? »
Eld reposa sa tasse sur la table et regarda Sandrea de ses yeux vairons.
« Pas causé de problème ?! Depuis que vous êtes seigneur, beau-frère, les revenus se sont effondrés, et vous avez vous-même dit qu'il faudrait peut-être envisager d'augmenter les impôts ! »
« C'est parce que les habitants s'en vont vers d'autres domaines, faute de vertu de votre part ! »
Sandrea abattit sa main sur la table.
Eld soupira et fit signe à une servante de le resservir.
« Sandrea, les variations de population existaient déjà avant que je ne devienne seigneur, et à l'inverse, des gens arrivent aussi d'autres domaines. »
« Et puis cette hausse d'impôts n'était qu'une boutade, en cas d'urgence. Avec la population actuelle, nous pourrions même les baisser sans la moindre difficulté. »
« Tu devrais le savoir mieux que quiconque : c'est toi qui tiens les registres. »
Eld but le thé qu'on venait de lui verser.
« Non ! Le problème, c'est que le seigneur, c'est vous, beau-frère ! Démissionnez immédiatement ! »
Eld soupira de nouveau. Il avait envie de lui crier dessus — belle-sœur ou pas — pour avoir imaginé qu'il abdiquerait sur un raisonnement aussi bancal.
« G-Grande sœur… C'est une accusation déraisonnable, tout de même. »
« C-C'est vrai… Je trouve que grand frère Eld s'en sort très bien. »
Millenia et Jaylot, le demi-frère et la demi-sœur d'Eld, protestèrent eux aussi.
« Que les enfants qui n'ont même pas encore intégré l'Académie centrale se taisent ! »
Sandrea balaya d'un revers de main les paroles des deux cadets.
« Fuu… Sandrea, même en admettant qu'il y ait un problème avec moi, je ne peux pas me démettre aussi facilement. »
« Les raisons sont nombreuses, mais la principale, c'est qu'il n'y aurait personne pour me succéder si je partais… »
« Oh, ne vous en faites pas pour ça, beau-frère : j'ai ici un décret royal, donc aucun problème. »
C'était Rufus, le mari de Sandrea, qui venait de couper Eld.
« Ce décret royal stipule que vous vous retirez, beau-frère, et que Sandrea devient la nouvelle dame du domaine. »
Rufus lança le décret à Eld.
Trouvant le geste on ne peut plus grossier, Eld rattrapa le rouleau au vol et en vérifia le contenu.
« Vous constaterez qu'il est authentique en l'ouvrant, n'est-ce pas ? La signature du roi et son sceau magique y sont dûment apposés : le déchirer ou le brûler ne servirait à rien. »
Eld posa le décret sur la table et soupira pour la énième fois.
« Ah, vraiment ? Dans ce cas je me démets. Cela dit, il y a la passation, alors comptons un mois environ… »
« Non ! J'ai déjà repris l'intégralité de vos fonctions, beau-frère ! Signez ces documents et quittez cette maison sur-le-champ ! »
Sandrea présenta deux feuillets à Eld.
Le premier était un certificat attestant que la passation s'était déroulée sans encombre. La signature de Sandrea y figurait déjà.
Le second était un acte de consentement à la démission du seigneur.
« …C'est bien ce que vous voulez ? »
Eld signa les deux feuillets sans un mot. Les papiers s'illuminèrent et se logèrent dans les pierres serties des colliers que portaient respectivement Eld et Sandrea.
« Parfait. Il vous faudra rassembler vos affaires : partez d'ici trois jours. »
Le sourire que Sandrea adressa alors à Eld fut le plus malveillant qu'il lui eût jamais vu en toutes ces années passées sous le même toit.