Il n'était pas au mieux de sa présentation. Son allure était un peu pire que celle d'un fantôme crasseux ou d'un vêtement usé jusqu'à la corde, je suppose. Pour des raisons évidentes, je n'ai pas pu continuer à le regarder.
« Je crois que le mot « fantôme » tout court n'était pas exactement la bonne façon de le décrire. »
Voyons voir, j'avais actuellement dix-huit ans. Le héros, Heinrich Dorean, enfermé ici, en avait seize, c'est bien ça... ?
C'était exactement quatre ans avant le début de l'intrigue. À seize ans, il était presque adulte, mais les yeux fermés, son visage dégageait une impression de jeunesse enfantine.
Waouh. Il avait l'air d'un ange en dormant.
« Il est vivant ? J'ai l'impression que quelqu'un avec un visage pareil ne pourrait pas vivre dans un endroit comme celui-ci. »
Sur le cou du garçon reposait une sorte de collier particulier. Honnêtement, plus qu'un collier, cela ressemblait à une espèce d'entrave. N'était-ce pas l'instrument de contrainte employé sur le héros, tel que décrit dans le roman ?
Il avait beau paraître lourdement gardé et solidement entravé par cet objet, sa beauté ne pouvait pas se dissimuler. Honnêtement, j'étais venue ici juste pour m'assurer que j'étais bien dans le monde du roman que je croyais, et à présent je n'avais plus le choix : il fallait l'admettre.
La beauté du héros était trop grande pour appartenir au monde réel et ne pouvait exister que dans un roman ayant décrit son apparence exactement telle que je la voyais.
'Il respire, hein ?'
Sans y penser, j'ai tendu la main vers lui.
Tressaillement.
Je me suis arrêtée. En espérant avoir mal vu, j'ai de nouveau tendu la main vers le héros, mais j'ai vu ses paupières frémir. Et puis il a ouvert les yeux. Mon souffle s'est arrêté tandis que je plongeais dans ses yeux bleus étincelants, qui clignaient lentement vers moi.
Je n'ai pas eu le temps d'apprécier le spectacle qui s'offrait à moi.
« Grrr ! Ouaf ! Ouaf ! »
« Oh, mon Dieu ! »
J'ai été si saisie par ces bruits de chien que je suis tombée sur les fesses. Et puis j'ai compris qu'il fallait m'éloigner d'ici.
...Est-ce que les chaînes de fer s'allongent ? Parce que celle-là vient de le faire !
J'ai vite reculé loin du héros, jusqu'à un coin sûr de la cellule, échappant de justesse à sa tentative de me mordre. Je l'ai regardé, sidérée.
Le roman ne disait-il pas qu'il devenait simplement fou ? Et que, s'il devait finir par avoir un caractère violent, il restait tout de même bel et bien humain ?
« Ouaf ! Ouaf ouaf ! »
Ça, c'est un chien ! Un ! Chien ! Je suis restée sans voix devant le garçon qui, à ce stade, avait oublié toute parole et toute conduite humaines.
Mais après avoir regardé un moment ce gamin qui continuait d'aboyer sur moi, je m'y suis habituée et j'ai commencé à tâtonner autour de moi. Ma main a fini par rencontrer un objet. Je ne savais pas trop pourquoi il y avait un bâton qui traînait dans la cellule, mais bon.
Je me suis approchée du héros doucement et prudemment, en lui tendant le bâton.
Cronch.
« ...Ah. Il l'a mordu. »
Le héros me fixait, l'expression méfiante, mais il ne lâchait pas le bâton.
Donc, cela veut dire qu'il n'a rien contre le bâton, non ? Il l'aime bien, non ?
J'ai regardé le héros avec intérêt, puis j'ai légèrement touché le bout du bâton. Son regard vers moi est aussitôt devenu plus hostile.
Hmm, il ne le lâche toujours pas ? Il avait tout à fait l'air d'un de ces chiots qui ne veulent pas qu'on leur prenne leur jouet à mâcher. J'ai cligné des yeux de surprise devant cette découverte et j'ai eu un petit rire. Cela dit, plus qu'un chiot, il ressemblait à un jeune animal prédateur.
J'ai vite compris mon erreur en lui donnant le bâton, et j'ai tendu la main.
« Oh non non non. Il faut me le donner, maintenant. C'est sale. »
Il a secoué la tête.
« ...Hein, attends, tu comprends ce que je dis ? Vraiment ? »
Comme je parlais, il m'a lancé un regard violent. Du genre : comment oses-tu me regarder comme si j'étais un idiot ? Waouh, je suppose qu'il me comprenait bel et bien. Mais alors pourquoi aboyait-il au lieu de parler ?
Cela dit, si je le laissais comme ça, ses dents allaient pourrir.
« Grrr... »
Pour l'instant, il fallait que je lui reprenne le bâton. Si je le taquinais d'une façon ou d'une autre, je savais que je m'en voudrais plus tard. Alors, sans le provoquer, j'ai fait « Aaah » et j'ai tendu la main vers lui, paume vers le haut. Et comme il n'avait pas l'air décidé à me donner le bâton, il me fallait autre chose pour le remplacer.
J'ai défait ma coiffure et j'ai fait pendre l'élastique à cheveux devant le héros.
« Regarde ça, Heinrich Dorean. Hmm ? Allez, regarde. C'est plus doux et plus moelleux que ce bâton. C'est joli, non ? »
Il continuait de me surveiller avec attention, mais j'ai vu son regard se troubler tandis que sa résolution vacillait une seconde.
Voilà, maintenant il se comportait comme un chat. Pendant qu'il était distrait, j'ai vite attrapé le bâton dans sa bouche. Et avant qu'il puisse se remettre à aboyer, je lui ai fourré mon élastique dans la bouche.
« Alors, c'est comment ? Bien, non ? »
« … »
« Voilà, voilà. Guili guili, tu es un gentil garçon. Tu le mâches vraiment bien. »
« ...arrêtez. »
« Hmm ? »
« S'il, s'il vous plaît, arrêtez. »
Toc. L'élastique est tombé par terre. Mes yeux se sont écarquillés.
J'ai déplacé ma lampe pour mieux le voir. Les étincelles de la lampe que je tenais entouraient son visage lumineux.
« Aah... a, arrêtez... »
Le gamin ouvrait et fermait la bouche, puis a pris un air au bord des larmes.
« Qu, qu, qu'est-ce que j, j, j'ai fait pour mériter ça ? »
Dès qu'il m'a vue, son visage s'est empourpré. Comme s'il avait honte de sa conduite de tout à l'heure. Ses yeux se sont mis à s'embuer en me regardant. J'ai commencé à me sentir gênée.
« M, m, maintenant, vous, ma première fois... »
...Hein ?
Qu'est-ce qu'il racontait comme âneries, maintenant ? Première fois ? Première fois de quoi ?
« Première fois ? »
Sans réfléchir, j'ai suivi le mouvement. Et j'ai compris au moment même où j'ai lâché ces mots. Il avait une expression complètement différente de tout à l'heure, et même son regard avait changé.
« Comment, comment avez-vous pu faire ça, être la première à être mordue... vous êtes la pre, première... »
« Non. Non, non, attends une seconde. »
Je l'ai empêché de continuer. Ce héros débitait à droite et à gauche des fantasmes chargés de sous-entendus.
Il était moins une.