À entendre le « Han » incessant du fantôme juste contre son oreille, Yan Junze dut honnêtement lutter plusieurs fois contre l'envie de renvoyer la gamine valser.
La sensation glacée avait presque saturé son corps entier et, l'eau avait beau être chaude, Yan Junze ne la sentait plus du tout.
Après avoir continué de frictionner sa chevelure, il rinça d'abord sa tête dans la bassine pleine pour en chasser le shampooing, puis vida l'eau mousseuse.
Il tendit la main pour ouvrir le robinet et tâta la température ; elle n'était pas parfaite, mais l'impatience le poussa déjà à se pencher en avant pour se rincer.
Les trois minutes touchaient à leur fin, et Yan Junze voulait lui aussi en finir vite avec ses cheveux, pour ne plus être fixé tout du long par Ke'er couchée sur lui.
Pendant tout ce temps, Ke'er n'avait pas bougé d'un pouce : une main crochetée à son épaule gauche, allongée sur son dos, la tête inclinée et immobile.
Si Yan Junze avait pu tourner la tête pour regarder, il aurait vu que les pupilles des yeux gris de Ke'er étaient recouvertes d'un mince film gris, et l'on n'aurait su dire où se portait le regard de la petite.
Ses cheveux furent vite propres mais, inévitablement, de l'eau lui était entrée dans les yeux au passage.
Yan Junze ferma les paupières, garda un souffle régulier et tendit la main vers une serviette sèche ; il lui suffisait de s'essuyer les cheveux pour que la mission [Le Lavage de cheveux] soit accomplie.
Seulement, à l'instant où il saisit la serviette sèche, une petite main froide se posa sur le dos de la sienne.
La sensation fut celle d'un groupe attablé autour d'une fondue brûlante et pimentée sur qui l'on viderait soudain un seau d'eau glacée, de la tête aux pieds : un froid jusqu'aux os, et le cœur qui bondit.
La main droite de Yan Junze trembla, sans plus oser le moindre geste, une main pressée sur la serviette, le cœur cognant à lui sortir de la poitrine, incapable d'ouvrir les yeux, figé sur place.
La petite main posée sur la sienne ne bougeait pas non plus, et ne montrait aucune intention de lâcher prise.
La scène avait quelque chose de sinistre.
Étant une Étrangeté, Ke'er ne pesait pour ainsi dire rien : elle avait beau être couchée sur le dos de Yan Junze, elle n'exerçait aucune pression sur lui.
Ce qui comptait le plus, à cet instant, c'était que Yan Junze n'osait pas demander à la petite ce qu'elle voulait faire, car la question même aurait compté comme une action étrangère au lavage de cheveux.
Le prix d'un échec de mission, le Yan Junze d'aujourd'hui n'avait pas les moyens de le payer.
Les trois minutes devaient être presque écoulées ; il serra les dents et n'osa plus tarder, ramenant peu à peu sa main tout en gardant la serviette.
La petite main froide ne recula toujours pas : elle restait pressée sur le dos de sa main, sans bouger, épousant son mouvement.
Yan Junze cessa de s'en préoccuper et accéléra pour récupérer la serviette.
Tant qu'il ne faisait rien d'étranger au lavage de cheveux, il préférait croire que Ke'er ne lui chercherait pas d'ennuis.
Les dix et quelques secondes qu'il passa à agripper la serviette lui parurent une éternité, jusqu'à ce que ses mains la tiennent enfin, prêtes à s'essuyer la tête. C'est alors seulement que la petite main de Ke'er s'écarta lentement.
Yan Junze releva vivement la tête et sécha ses cheveux, puis essuya l'eau autour de ses yeux. Pendant qu'il s'y employait, l'Atlas Spatio-temporel apparut dans son esprit.
[Le Lavage de cheveux, Angoissant (mineur), Accompli, 100 points d'Énergie d'une Autre Dimension acquis.]
Au même instant, la ligne de Rembobinage initiale qui avait disparu de l'Atlas et les deux nœuds temporels s'allumèrent simultanément.
Bien plus : une fois les 100 points d'Énergie d'une Autre Dimension acquis, la ligne de Rembobinage éclairée poursuivit sa course vers l'avant et atteignit rapidement le troisième nœud temporel, qui se mit peu à peu à luire.
À cet instant, deux lignes de Rembobinage étaient éclairées.
Dans le même temps, après avoir essuyé l'eau au coin de ses yeux, Yan Junze se dépêcha de les ouvrir.
À la seconde où il chaussa ses lunettes, il ne fit rien d'autre que de regarder aussitôt derrière lui.
Car la mission [Le Lavage de cheveux] avait été accomplie avec succès, et il avait même reçu 100 points d'Énergie d'une Autre Dimension en récompense. Cela signifiait que l'Obsession de Ke'er devait être résolue : que la petite se réincarne ou qu'elle gagne son Monde de la Félicité Suprême, elle n'avait plus aucune raison de rester dans sa salle de bains.
Pourtant, à la seconde où il regarda derrière lui, Yan Junze, tout à son soulagement, eut un violent sursaut : une robe rouge, une longue chevelure emmêlée et bouffante, des membres couverts d'ecchymoses lui sautèrent aux yeux.
Ces traits parfaitement reconnaissables ne laissaient aucun doute : Ke'er était toujours couchée sur son dos.
La scène donna à Yan Junze l'impression d'être devenu Tortue Géniale dans Dragon Ball, avec les mains meurtries de Ke'er nouées autour de son cou, fermement jointes, et ses pieds solidement enroulés autour de sa taille. À le voir ainsi, il ressemblait bel et bien à quelqu'un qui porte une énorme carapace de tortue.
'Qu'est-ce que... qu'est-ce qui se passe ?'
'Je ne l'ai pas accomplie, cette mission ?'
'Ce serait un fantôme collant, qui refuse tout simplement de partir ?'
C'est à ce moment précis qu'une nouvelle ligne de texte apparut dans l'esprit de Yan Junze.
[Ke'er acquise (Esprit Errant), affinité actuelle : Neutre]
Yan Junze en resta stupéfait. Jamais il n'avait imaginé que Ke'er ne partirait vraiment pas.
Au début de la mission [Le Lavage de cheveux], il n'était nulle part question d'obtenir Ke'er une fois la mission accomplie. Il n'y avait qu'une indication : « l'Esprit Maléfique ne peut pas être verrouillé ».
Maintenant qu'il y repensait, ce verrouillage désignait sans doute le fait de verrouiller activement l'Esprit Maléfique, autrement dit de le capturer.
Or l'indication parlait à présent d'une acquisition, ce qui pouvait signifier que Ke'er suivait Yan Junze de son plein gré. Pour Yan Junze, c'était une acquisition passive de l'Esprit Errant.
On ne pouvait certes pas le nier : les lunettes mises à part, les traits de ce lycéen étaient nets et avaient de la ligne. Yan Junze ne croyait pourtant pas que ce fût son visage qui eût conquis Ke'er.
Il était bien plus probable que... Ke'er ait pris goût à le regarder se laver les cheveux.
Avant, Yan Junze n'aurait jamais cru qu'un lavage de cheveux pût lui gagner aussi facilement une fille en robe rouge obsédée par lui.
Mais les faits étaient là : qu'il y croie ou non, la fille en robe rouge obsédée par lui était bien présente, fidèlement accrochée à son dos.
« Elle va me suivre partout, à partir de maintenant ? » Yan Junze sentit soudain le cuir chevelu le picoter, et la chair de poule lui parcourut tout le corps.
Ke'er avait beau ne rien peser, trimballer une chose pareille en permanence... comment ferait-il pour aller aux toilettes ? Et pour prendre sa douche ? Et si, mais alors si jamais il se trouvait une jolie petite amie un jour, et que les choses devenaient sérieuses, comment feraient-ils pour @%#Y=&* ?
Avec ce genre de chose étalée en permanence sur son dos, il ne pourrait plus rien faire du tout !
À l'instant, Yan Junze avait clairement vu que l'attitude de Ke'er à son égard était neutre.
Et si cette demoiselle se mettait un jour à se faire des idées, et que son attitude virait à l'opposition, voire à l'hostilité ?
Yan Junze secoua la tête avec un sourire amer : il avait le sentiment de porter non pas un Esprit Errant, mais une bombe à retardement qui lâchait de temps en temps un « Yi ».
Face au miroir, Yan Junze tordit son corps et découvrit que, malgré le dos en S de Ke'er, la posture dans laquelle elle reposait sur lui était tout à fait naturelle. Elle gardait la tête enfouie contre son dos, immobile, comme si elle s'était endormie.
La sensation de froid était toujours là, mais moins intense qu'au début.
'Bon. Au moins, l'été, j'ai la climatisation intégrée.'
'Du moment que ça n'abîme pas ce corps jeune et vigoureux.'
Après avoir rangé la salle de bains, Yan Junze éteignit la lumière sur la pointe des pieds, verrouilla la porte, puis rejoua une partie haletante de « Mission impossible » en fermant la salle de bains à clé depuis l'extérieur. Il se glissa enfin en silence dans sa propre chambre.
Couché dans son lit, il ne ressentit pas la moindre gêne dans son dos.
L'Esprit Errant Ke'er n'était peut-être visible que dans les miroirs ; les êtres Surnaturels de cette sorte ne pouvaient pas se traiter comme des objets matériels.
Sa première mission éprouvante enfin derrière lui, Yan Junze prit une longue inspiration.
« À partir de maintenant, quand je me lave les cheveux, tu montes la garde. Tu peux regarder la scène comme tu veux, du moment que tu n'absorbes pas mon Qi de Yang Pur », marmonna Yan Junze dans sa barbe.
« Yi. » Ke'er avait l'air de répondre.
« Yi ta sœur. Tu sais parler, oui ou non ? »
« Yi. »