« Ce soir, même les pas dorment. »
Endurant la douleur, le jeune Petro récita sa magie de silence, puis s'élança sans un bruit, souple, à travers la ville nocturne.
C'était une nuit calme, sans lune.
Le col de son manteau noir relevé pour cacher le bas de son visage, Petro n'était plus qu'une ombre filant de toit en toit vers sa destination.
Sans un son, sans une lumière : même si les gens que Noël rendait guillerets levaient les yeux vers les toits, ils auraient eu bien du mal à le repérer.
Un peu plus d'un an s'était écoulé depuis la déclaration de fin du mal de l'ombre détachée, qui avait précipité le monde dans un tourbillon de confusion et de désespoir. Les gens redoutaient encore la nuit et les ombres.
Plutôt que d'exposer son corps au noir froid et terrible de la nuit, on préférait tendre les mains vers le feu de la cheminée dans une maison éclairée, piocher dans un plat chaud et bavarder avec ses proches.
Petro, qui par une telle nuit de Noël prenait la peine de courir sur les toits pour échapper aux regards, n'était évidemment pas un honnête homme.
Petro était le garçon de courses de la mafia locale, la "Famille Rodrigues".
Son père, veuf et grand buveur noyé dans l'alcool magifacturé, avait eu le malheur de contracter ses dettes auprès de la Famille Rodrigues. Voilà toute sa déveine.
À peine le père mort subitement, les collecteurs avaient défoncé la porte de la maison, et les dettes du bon à rien étaient retombées de tout leur poids sur les épaules de Petro, son fils unique.
Depuis, Petro n'avait pas eu d'autre choix que de devenir le larbin de la mafia.
Se posant d'un bond léger sur le rebord d'une cheminée particulièrement haute, Petro reprit son souffle et porta le regard vers la voie ferrée qui s'étirait deux rues plus loin.
Sous l'éclairage vague des feux magiques de la gare, on distinguait des manœuvres qui chargeaient le charbon en continu dans une locomotive à vapeur, en prévision du prochain départ.
Les trains supplémentaires de Noël partaient toutes les heures jusqu'au lendemain matin.
Si le travail de cette nuit s'achevait sans encombre, Petro pourrait monter dans ce train et quitter la ville.
Petro était assoiffé de liberté.
Quand les enfants de son âge allaient à l'école en chahutant, Petro passait ses journées entières dans une cave sombre à distiller de l'alcool de contrebande.
Quand les garçons de son âge se faisaient gronder pour être rentrés après le couvre-feu, Petro était jeté au cachot disciplinaire pour tentative de fuite.
Pris dans les racines que la Famille Rodrigues avait étendues sur toute la ville, Petro n'avait aucune liberté.
La Famille n'allait certainement pas laisser filer un Petro doté d'une puissance magique hors norme, au-delà de 400 K.
Il avait beau accomplir les missions qu'on lui confiait au péril de sa vie, les intérêts exorbitants ne faisaient que gonfler sa dette.
La puissance magique de Petro le plaçait au sommet de ce qu'un homme ordinaire pouvait atteindre, mais il souffrait d'une hypersensibilité magique congénitale. Chaque fois qu'il employait la magie, une douleur lui traversait tout le corps, comme si d'innombrables aiguilles fines le transperçaient de l'intérieur.
À dire vrai, il n'avait aucune envie d'user de magie. Mais il n'était pas en position de se permettre ce genre de jérémiades.
D'un naturel enjoué à l'origine, Petro, prisonnier des chaînes de la mafia et épuisé, en était venu à regarder le monde de travers.
Et pourtant, jamais il n'avait renoncé à la liberté.
Sa respiration rétablie, Petro se remit à courir sur les toits. Ses jambes y mettaient plus de force qu'à l'ordinaire.
Cette nuit, la chance tournait enfin en faveur de ce garçon qui n'avait jamais renoncé, quels qu'aient été les mauvais traitements et l'exploitation.
Le parrain de la mafia, par on ne sait quel revirement, lui avait dit : « Si tu mènes ce travail à son terme, je te rends ta liberté. »
Une récompense pour de longues années de service.
Un cadeau de Noël pour son entrée dans l'âge adulte.
Petro n'était pas assez naïf pour avaler les belles paroles que le parrain lui avait servies. Si celui-ci avait eu une telle bonté, il n'aurait pas ri de lui en le traitant de mauviette quand son hypersensibilité magique le faisait souffrir. Il y avait forcément une entourloupe.
Mais le billet de train que le parrain avait agité sous ses yeux était au moins authentique, et il était vrai que le travail de cette nuit était plus dangereux et plus important que jamais.
Après avoir traversé la ville d'un bout à l'autre, Petro se posa sur le clocher d'une église qui dominait un hôtel particulier. Sa redingote claquait dans le vent nocturne sans même un froissement d'étoffe.
La main devant la bouche, il observa cette demeure insupportable de prétention, bâtie avec l'argent du crime.
Le vaste terrain, qui devait bien faire plus d'un acre (environ 64 mètres de côté), était ceint d'une haute haie, et deux gardes patrouillaient le long du mur d'enceinte, un feu magique flottant au-dessus de leur tête et les suivant partout.
Devant le portail, chargé de décorations criardes jusqu'à l'écœurement, se tenait un sévère factionnaire, bâton à la main et fusil à l'épaule, balayant les alentours d'un regard attentif.
Au centre du terrain, la fontaine faisait jaillir en abondance l'eau crachée par la gueule d'une statue de dragon ; elle aussi éclairée au feu magique, elle exhibait ses statues en or massif et la profusion de grosses pierres précieuses qui y étaient serties.
Le tigre magique albinos laissé en liberté, couché sur la pelouse, la tête sur ses pattes de devant et somnolant, tenait moins du chien de garde que de l'animal de compagnie. Les tigres magiques sont d'un naturel paisible et ne valent rien pour la garde.
En revanche, Petro remarqua qu'aux statues de pierre disposées un peu partout sur le terrain se mêlaient des golems monoculaires équipés d'un gremlin. Rien qu'à distance, il en comptait huit. Comme dispositif de garde, c'était un déploiement bien trop efficace.
Petro, qui avait espéré que les gardes seraient un peu égayés par Noël, en fut pour ses frais. Ils semblaient même plus tendus qu'en temps ordinaire.
La cause en était sans doute la Sorcière Bleue.
Cette redoutable sorcière d'Orient qui parcourait le monde pour collectionner les magies se trouvait, disait-on, en ce moment même dans cette ville.
Dans le monde de la nuit comme dans celui du jour, une rumeur circulait, et elle n'était pas sans fondement : « Fâchez la Sorcière Bleue, et la carte change. » Il arrivait que le nom d'un pays change, qu'un lac apparaisse, qu'une montagne disparaisse.
Bien qu'elle usât d'un bâton ancien fabriqué cinquante ans plus tôt, la Sorcière Bleue passait encore pour la plus puissante du monde.
Face à une telle catastrophe ambulante, hors de toute échelle, à quoi pouvaient bien servir les défenses que renforçaient les hommes et les démons ?
Mais cela valait toujours mieux que de ne rien faire.
Maudissant en son for intérieur l'influence d'une Sorcière Bleue dont la seule rumeur suffisait à changer l'état d'une ville, Petro acheva la longue et minutieuse reconnaissance qu'il s'était accordée.
Une profonde inspiration.
Et le larbin de la Famille Rodrigues, en quête de liberté, se jeta dans le vide du haut du clocher.
Sentant de tout son corps la gravité de la chute libre et le vent qui remontait d'en bas, Petro récita sa formule.
« À grand corps, petit poids. »
Ayant allégé son corps au prix d'une douleur fulgurante qui le traversa tout entier, Petro se posa silencieusement à l'abri d'une Automobile d'une époque révolue, exposée là comme une pièce de collection. Décidément, cette hypersensibilité magique était une plaie.
Il avait déjà vérifié que toutes les fenêtres et toutes les portes de la demeure étaient fermées. Des rideaux masquaient les fenêtres : impossible de savoir ce qui se passait à l'intérieur. Réciter une magie de transfert au jugé, sans savoir ce qu'il y a de l'autre côté, c'est risquer de se retrouver emmuré et de mourir.
Les fenêtres se verrouillaient de l'intérieur. Les portes, elles, avaient une serrure extérieure…
Quittant l'ombre de l'Automobile, Petro se glissa, courbé, derrière un golem planté là comme une statue, et lorsque le garde de ronde s'approcha, il posa la main sur la jambe du golem et murmura sa formule.
« Porteur des anneaux enchaînés, désobéis donc au marionnettiste. »
Son droit de commande piraté, le golem alluma aussitôt son œil unique et rouge, se secoua, et partit d'un pas lourd.
« Hé ? Le golem a bougé. »
« Un intrus ? »
« Non… regarde. C'est bien le problème, avec les golems. Pff, encore un dysfonctionnement. »
Voyant le golem brusquement activé sauter dans le bassin du jardin de devant et se mettre à barboter, les gardes eurent l'attention détournée.
Profitant de cette ouverture, Petro récita une nouvelle formule.
« Si j'avais su ce qu'il y avait dedans, je n'aurais pas volé. »
Une main invisible jaillit de Petro, s'allongea, et subtilisa le trousseau de clés pendu à la ceinture du garde qui, bâton pointé sur le golem apparemment détraqué, était en train de reprendre son incantation.
Sa clé en poche, Petro contourna la maison jusqu'à l'entrée de service et essaya les clés du trousseau une à une jusqu'à l'ouverture.
L'intérieur de la demeure où il pénétra était parfaitement silencieux.
Avec de la chance, le garde croirait avoir égaré son trousseau quelque part.
Sans chance, le garde qui remarquerait l'intrusion chercherait à régler l'affaire lui-même sans prévenir sa hiérarchie. Plutôt que de rapporter bêtement qu'il avait laissé entrer quelqu'un et d'être puni, il préférerait étouffer l'incident sur place et faire disparaître la faute. Petro s'était renseigné en amont : ces types-là ne valaient pas mieux.
Dans un cas comme dans l'autre, il disposait d'un certain répit.
Il comptait en profiter pour enlever la fille de la maison et décrocher.
Cette ville, la Famille Rodrigues la tenait depuis longtemps.
Mais à la faveur du désordre provoqué par l'affaire du mal de l'ombre détachée, une mafia nouvelle venue s'y était introduite et faisait depuis peu la loi.
Le parrain, qui ne l'entendait pas de cette oreille, avait appris que la fille unique du chef de cette mafia nouvelle venue était cloîtrée dans cette demeure, et avait ordonné l'enlèvement à Petro.
Voir sa fille chérie ravie et prise en otage ferait à coup sûr plier le chef devant la Famille Rodrigues : tel était le calcul du parrain.
Comme c'était Petro qui, pour donner corps à ce calcul, prenait le risque de s'introduire dans le fief d'une organisation ennemie et d'y commettre un rapt, il se disait qu'on était bien tranquille, à se rengorger en donnant des ordres. Mais l'attrait d'un billet de train qui signifiait la sortie de l'organisation était irrésistible.
Si l'appât a l'air savoureux, on accepte de prendre des risques pour le manger.
Petro se déplaça rapidement le long d'un couloir interminable, tapissé d'un tapis si moelleux qu'on s'y enfonçait malgré sa finesse, entrouvrant l'une après l'autre les innombrables portes pour jeter un œil à l'intérieur.
Un dressing. Une cuisine. Une salle de bains. Une salle à manger. Un cabinet de travail. Un débarras.
Il y avait un nombre de pièces parfaitement inutile, et il ne tombait pas sur la chambre où devait dormir la demoiselle.
Petro commençait à s'agacer.
Il existait bien des magies pour faciliter les recherches, mais il en avait déjà récité quatre cette nuit. Pour quelqu'un qui souffre d'hypersensibilité magique, c'était rude. Un médecin qui l'aurait appris se serait alarmé et lui aurait ordonné le repos complet au lit.
Si l'on songeait qu'il pourrait avoir besoin de magie au moment de décrocher, mieux valait économiser ses incantations.
Se dissimulant derrière une armure ancienne pour laisser passer une domestique en chemise de nuit, lanterne à la main et l'œil ensommeillé, sans doute levée pour aller aux toilettes, Petro s'apprêta à ouvrir la septième porte.
« … ! »
Contrairement aux six précédentes, la septième porte était fermée à clé.
Une odeur de bonne pioche : le coin de la bouche de Petro se releva.
Seulement voilà, il eut beau essayer toutes les clés chipées au garde, aucune n'ouvrait.
Évidemment : un simple garde ne pouvait pas détenir la clé de la chambre du maître de maison.
Il connaissait aussi la technique du crochetage au fil de fer, mais cela prenait un temps qu'il n'avait pas.
Sans hésiter, Petro tira de la poche intérieure de sa redingote une petite fiole, en ôta le bouchon et pressa le goulot contre la serrure.
Alors, sentant l'air du dehors, un slime s'extirpa de la fiole, se réfugia dans la serrure et fit onduler son corps fortement acide.
Une fumée blanche s'éleva doucement tandis que le mécanisme interne fondait, et un léger déclic marqua l'ouverture.
Certain de tenir la bonne pièce, Petro ouvrit doucement la porte.
Son pressentiment était juste.
Cette chambre, particulièrement vaste même comparée aux autres, était garnie d'un tapis épais. Un secrétaire en bois lisse, une coiffeuse d'un goût raffiné au miroir soigneusement poli, un lustre au plafond : chacun de ces objets pris isolément aurait suffi à acheter Petro tout entier. On y brûlait en outre un encens à l'odeur apaisante, et la température y était maintenue agréable.
Dans cette chambre telle qu'on se figure la chambre d'une demoiselle de bonne famille, ce qui attirait particulièrement le regard, c'était un somptueux lit à baldaquin, assez grand pour qu'on y dorme à quatre en se serrant.
Si le regard de Petro s'y arrêta, ce n'était pas parce qu'il se demandait, consterné, pourquoi il fallait tant décorer un meuble qui ne sert qu'à dormir, ni parce que la demoiselle aux cheveux noirs allongée dessus était belle au point de resplendir dans l'obscurité de la nuit.
C'était parce qu'un homme à l'allure grossière, à califourchon sur elle et lui bloquant le corps, appuyait un couteau contre son cou blanc et fin, que la terreur avait vidé de son sang.
« Hein ? »
Le spectacle qu'il avait sous les yeux dépassait tellement ses prévisions que Petro laissa échapper un son sans le vouloir. Sa magie de silence rompue, sa voix porta jusqu'au lit. La demoiselle plaquée sur le matelas et l'homme qui la plaquait regardèrent Petro en même temps.
Cette situation devait être imprévue pour tout le monde.
Après un étrange instant de silence et de paralysie, la première à crier fut la demoiselle qu'on maintenait au sol.
« À-à l'aide ! Il va me tuer ! »
« Ta gueule, sale garce ! Crève gentiment ! »
L'homme se hâta de bâillonner de la main la demoiselle qui venait de crier.
Au milieu de cette situation anormale, Petro lut vite et juste, à partir de ce bref échange, ce qui se jouait.
Il y avait eu collision d'intrusions.
Un assassin et un ravisseur s'étaient glissés en même temps dans la chambre de la demoiselle.
Pour l'assassin, Petro devait être le pire des importuns.
Pour Petro, en revanche, tomber sur lui à cet instant précis n'était rien d'autre qu'une aubaine.
Le travail de Petro, c'était l'enlèvement de la demoiselle. Pas son meurtre.
Quelques secondes de plus, et elle était morte.
Sur une décision instantanée, Petro dégaina son couteau et chargea.
L'homme, dont la pointe de lame hésitait entre tuer la demoiselle et s'occuper de l'intrus, prit le coup d'épaule de plein fouet et roula à bas du lit.
« Javelot gelé ! »
« Frappe et fracasse ! »
Tombé au pied du lit, l'homme et Petro récitèrent exactement en même temps leur formule l'un contre l'autre.
La magie de javelot de glace de l'homme avait un pouvoir létal supérieur, garanti pour tuer à coup sûr.
Mais la magie de projectile lumineux de Petro avait une formule légèrement plus courte.
Ce mince écart décida de tout.
Le projectile lumineux atteignit l'homme à terre en plein visage et le défonça ; le javelot de glace, dévié de sa cible, effleura la joue de Petro avant de se ficher au plafond.
Tranchant vivement la gorge de l'homme hébété d'un coup de couteau pour l'achever, Petro ravala de force le sang que le contrecoup de son mal avait fait remonter jusqu'à sa gorge, puis souleva sans lui demander son avis la demoiselle abasourdie, en travers de ses bras.
Elle poussa un petit cri charmant et se raidit.
« Hii ! Ç-ça va. Je ne suis pas blessée. Je peux marcher toute seule. »
« Tais-toi, ne dis rien. À partir de maintenant, je t'enlève. »
« Hein. »
Petro ignora la demoiselle restée sans voix.
La demeure silencieuse s'agitait d'un coup.
La demoiselle avait crié à pleins poumons, il y avait eu un échange de magies, et un gros javelot de glace était planté dans le plafond de la chambre. Croire que l'enlèvement passerait inaperçu après ça, il fallait être fameusement idiot.
L'action discrète n'était plus envisageable. Il fallait avant tout décrocher au plus vite du territoire ennemi. S'il devait affronter en même temps les golems et les gardes, sa magie ne tiendrait pas.
Sans lâcher la demoiselle, Petro fracassa la fenêtre et jaillit de la demeure avec fracas.
Il savait que l'enlèvement de cette nuit serait un travail délicat.
Mais l'affaire venait de devenir bien plus délicate encore que prévu.
La nuit promettait d'être longue.