« Ah ! C'est le Haut-Pays ! Il paraît qu'on ne l'avait plus vu par ici depuis un bon moment ! »
Là-dessus, Rafinha ferma aussitôt les yeux et joignit les mains.
« Rani. Qu'est-ce que tu fais ? — Un vœu ! On m'a dit que si on fait un vœu en voyant le Haut-Pays, il se réalise. »
Inglis se demanda si c'était comparable au fait de faire un vœu devant une étoile filante. Toujours est-il que le Haut-Pays était bel et bien un spectacle rare pour les habitants de la cité fortifiée d'Ymir : l'événement pouvait donc passer pour peu ordinaire. De plus, Inglis ne l'avait jamais vu — rien de tel n'existait dans sa vie passée —, ce qui piquait franchement sa curiosité. Elle avait aussi entendu dire que les Artefacts et le 『Coffret Baptismal』 étaient tous deux fabriqués au Haut-Pays. Le Pays du Milieu recevait ensuite ces outils afin de protéger sa population.
« Hahaha. Ce n'est pas qu'une superstition ? — Et alors ? Sait-on ja-mais ! Allez, pourquoi tu ne fais pas un vœu toi aussi, Glis ? — Hmpf. Si je n'ai pas le choix… »
Inglis ferma les yeux et songea au seul vœu auquel elle aspirait.
Donnez-moi un adversaire coriace et puissant à affronter ! « J'ai souhaité que grand frère Rafa aille bien. »
Même après avoir été diplômé de l'École de Chevalerie de la capitale, Raphael y était resté pour servir comme chevalier. Le travail de chevalier l'avait épuisé au point qu'il n'avait jamais trouvé le temps de revenir à Ymir depuis — et cela ne risquait pas de changer de sitôt. Inglis ne se rappelait plus depuis combien d'années elle ne l'avait pas vu.
« Et toi, Glis ? Qu'est-ce que tu as souhaité ? — Un adversaire coriace, je crois. — Ahaha. Vraiment, Glis, tu as toujours une âme de guerrière cachée derrière ton visage d'ange. — Difficile de le nier. »
L'expression lui allait à la perfection. Cela montrait à quel point la cadette comprenait Inglis. Après tout, elles avaient été élevées comme des sœurs de sang pendant douze ans. Mieux encore : Rafinha était aussi la seule à savoir qu'Inglis pouvait vaincre une Bête de Pierre Magique sans recourir au pouvoir des Artefacts.
« Pour l'instant, j'espère juste que mon vœu se réalisera. Le tien, Glis… beaucoup moins. Si ça arrive, on aura sûrement une grosse catastrophe sur les bras. — Ça s'appelle deux poids, deux mesures. Deux. Mesures ! — Dans ce cas, pourquoi tu n'as pas fait un vœu plus mignon ? Tiens, du genre : "faites que j'aie un petit ami merveilleux~ !" — J-je n'ai pas besoin de… non… ! Beurk, il n'en est pas question ! »
Une chose aussi terrifiante n'arrivera jamais. Rien que d'y penser, j'en frissonne. J'ai beau être désormais à l'aise à l'idée d'être habillée comme une poupée dans un corps de femme, c'est uniquement parce que je contemple et savoure mon propre reflet avec un regard d'homme — précisément~ parce que ma conscience reste celle d'un homme. Voilà pourquoi, quand je songe à mon moi masculin se trouvant un amant, cela me met mal à l'aise.
« Tu as raison. Moi non plus, je ne veux pas que Glis soit l'amoureuse de n'importe qui. Je n'autoriserai que grand frère Rafa. Et je ne veux personne d'autre que toi comme amoureuse de grand frère Raph, Glis. — E-euh… je ne veux pas vraiment— — Bon, si on rentrait à la maison d'abord ? »
Les vœux qu'Inglis et Rafinha formulèrent ce jour-là : le vœu d'affronter un adversaire puissant ; et le vœu de voir Raphael en bonne santé. Ce ne furent peut-être que de pures coïncidences, mais tous deux furent exaucés quelques jours plus tard…
« Une inspection diligentée par la Capitale royale ? — Exactement, c'est ce qu'a dit Père. Ils viennent tous les deux ou trois ans, mais c'est la première fois qu'une personne du Haut-Pays les accompagnera. »
Pendant la pause de l'Ordre de Chevalerie, sur le terrain d'entraînement, Rafinha transmit l'information à Inglis.
« … Hmm ? Ah bon ? — On n'a jamais rencontré quelqu'un du Haut-Pays, si ? Tu n'es pas curieuse de savoir à quoi ils ressemblent ? Père m'a dit qu'on devrait venir à la réception de bienvenue, on pourra les observer à ce moment-là. — Oui, tu as raison. »
Rafinha semblait enthousiaste, mais Inglis se demandait sérieusement s'il y avait vraiment de quoi se réjouir. Le Pays du Milieu avait beau avoir obtenu du Haut-Pays les Artefacts qui le protégeaient du danger que représentaient les Bêtes de Pierre Magique, ces Artefacts n'étaient pas gratuits. Ils étaient en réalité échangés contre d'immenses quantités de matériaux et de récoltes produits sur leurs propres terres, car les habitants du Pays du Milieu ne pouvaient pas survivre autrement.
Il était heureux que ce pays possède encore une classe dirigeante fonctionnelle, avec sa famille royale et sa noblesse. Mais il n'était pas exclu que les gens du Haut-Pays les éliminent pour contrôler directement le monde.
C'était la toute première fois qu'un habitant du Haut-Pays accompagnait l'inspection ordonnée par décret royal ; on pouvait fort bien y voir le signe qu'ils comptaient prendre le contrôle direct du pays… du moins, c'est ce que supposait Inglis.
Difficile, pour une Rafinha de douze ans, de saisir de telles machinations politiques. C'était seulement grâce à sa vie passée de roi qu'Inglis parvenait à voir le tableau d'ensemble ; mais pour l'Inglis Eux d'aujourd'hui, qui comptait passer le reste de sa vie comme apprentie chevalier à combattre en première ligne, ces questions-là ne la regardaient pas.
Malgré tout, Inglis ne voulait pas que sa ville natale d'Ymir et la famille qui y vivait subissent la moindre perte. S'il le fallait vraiment, elle n'hésiterait pas à user de sa force.
Et vint le jour de l'inspection.