La décision du Roi Gobelin de foncer sur le nord en un seul élan ne relevait ni de l’imprudence ni de l’ignorance. Il avait pris cette décision après avoir regroupé autant d’informations que possible et comparé la force de son armée à celle de l’ennemi, réalisant alors que la seule voie vers la victoire était une attaque puissante.
L’armée de quinze mille soldats de Fatina avait assiégé les croyants de Kushain et maintenu la situation en une forme de demi-impasse. L’armée de Fatina fit ensuite construire des retranchements tant face aux croyants de Kushain qu’aux gobelins. Ils faisaient preuve de défiance devant une éventuelle attaque des gobelins. Mais ce qui poussa réellement le roi à trancher fut le rapport signalant l’approche d’une armée venue du royaume d’Elrain par l’arrière.
Elle comptait également quinze mille hommes.
Elle était commandée par l’archiduc Brandika, dernière autorité suprême du royaume, par Kanash ; par le général invité du clan de l’Hirondelle Volante, Wyatt ; et par Saldin, libéré de sa résidence surveillée et désormais à la recherche de sa vengeance après sa précédente défaite. C’était une force représentant tout le potentiel du clan du Roi Rouge. De plus, ils ne faisaient aucun effort pour dissimuler leur présence. On aurait presque dit qu’ils voulaient que chacun sache qu’ils poursuivaient les gobelins.
Lorsque le Roi Gobelin reçut cette information, il sentit immédiatement que les chances de gagner étaient minces. L’ennemi réunissait au total une armée colossale de trente mille hommes. Pour l’heure, le Roi Gobelin disposait à peine de quatre mille soldats. En sus, l’ennemi était le Roi Rouge, une figure exceptionnelle chez les humains. Son aptitude à mener ses troupes devait être aussi terrifiante que le laissaient entendre les rumeurs.
Une confrontation frontale les anéantirait sans nul doute.
Devait-il battre en retraite ?
Dans le cas contraire, les croyants de Kushain allaient inévitablement tomber, et le Roi Rouge étendrait rapidement sa main sur les terres frontalières. À l’inverse, si ces quinze mille soldats fondaient dès maintenant sur les régions limitrophes, ses chances de victoire chutaient encore.
Il n’avait d’autre choix que de se battre.
Le Roi Gobelin estimait que le Roi Rouge convoitait Cultidian. Parallèlement, il comprenait que ce conflit revenait essentiellement à une lutte pour la survie des croyants de Kushain.
Partant, aucune raison de livrer bataille directement au Roi Rouge.
S’il parvenait à attaquer les forces de Fatina et à les repousser suffisamment loin pour qu’elles ne puissent plus maintenir le siège, il pourrait partir sans craindre de complications ultérieures.
Le Roi Gobelin préparait sa manœuvre avec ce plan en tête. Bien que les troupes de Fatina eussent réussi à tenir une position défensive solide, celle-ci présentait une faille : les croyants de Kushain et les gobelins pourraient la prendre à revers.
Quelque fussent leurs efforts pour renforcer leurs lignes, une fois qu’ils auraient essayé de couvrir la cité sacrée de Cultidian — jadis peuplée de plus de trois cent mille habitants — ils afficheraient inévitablement une zone vulnérable.
Et tel que le prévoyait le Roi Gobelin, le côté nord de l’encercllement était faible. Évidemment, il ne l’était que par comparaison aux autres flancs. C’était probablement parce qu’ils craignaient trop les gobelins que la défense septentrionale s’en trouvait affaiblie, analysa le roi.
De surcroît, le Roi Gobelin n’avait d’autre solution que de compter sur le fait que la sainte Mira percevait également la même réalité.
Impossible au Roi Gobelin de rassembler toutes les informations utiles, il lui restait donc à parier sur le talent du nouveau matriarchat de Kushain, décidé à s’allier à eux.
« Cachez-vous sous le voile obscur de la nuit et brisez l’encercllement du nord ! » ordonna le Roi Gobelin.
Les gobelins acquiescèrent en réponse, tirèrent leurs armes et coururent.
La fortune sembla favoriser les gobelins, car les deux lunes jumelles, Navi et Ervi, qui illuminaient d’ordinaire cette nuit sacrée, se cachèrent derrière des nuages épais.
« La nuit est notre moment. Gi Ji, Gi Gu, profitez-en pleinement ! » lança le Roi Gobelin.
« HA ! » répondit Gi Ji.
« Comme vous l’ordonnez ! » répliqua Gi Gu.
Tandis que le roi gobelin délivrait ses instructions, ils frôlèrent les pièges ennemis. Leur façon d’éviter les dispositifs tendus par l’adversaire était véritablement remarquable, et cela grâce uniquement à ces deux gobelins, experts en reconnaissance et en fabrication de traquenards.
Pour les gobelins voyant dans l’obscurité, les pièges comme les fossés n’avaient aucune valeur. Gi Ji et Gi Gu menèrent leurs horde respectives alors que les gobelins s’approchaient de l’ennemi.
Sous le couvert de la nuit, l’assaut des gobelins resta invisible jusqu’à ce qu’ils atteignent les clôtures et que Gi Ji tranche la tête d’un soldat en patrouille.
Ce soldat hurla pour avertir ses alliés avec ses dernières forces, révélant l’infiltration des gobelins, mais c’était déjà trop tard : ceux-ci avaient déjà percé les lignes.
« Tue tous ceux qui résistent ! » commanda Gi Gu Verbena.
Ses subalternes prirent ses paroles au sérieux et lancèrent l’attaque contre les forces humaines.
Sous les ailes de la déesse de la nuit, Verdna, soumise au règne du dieu des ténèbres, Ya Jansu, les rideaux se levèrent sur une lutte pour la vie ou la mort.
Carlion se réveilla au cœur de la nuit après avoir entendu quelque chose.
« … »
Des frissons lui parcoururent l’échine et le poids de l’air semblait coller à sa peau. Il plissa les yeux vers cette obscurité inattendue.
« Cette sensation… C’est la guerre. » pensa Carlion.
D’après les prévisions de Carlion, les gobelins ne devaient pas arriver avant deux jours. Ils ne pouvaient pas être là déjà. Ils avaient peut-être noué une alliance, mais les gobelins devraient encore combattre dans le sud. Et bien qu’ils paraissent astucieux pour des gobelins, quelqu’un d’intelligent devait vraisemblablement les guider.
Carlion sortit de son lit et fut surpris par la fraîcheur glaciale du sol.
« Carlion ! » cria une voix.
Au moment où Carlion achevait de s’habiller, Cell fit irruption.
« Sommes-nous attaqués ? » demanda Carlion.
« Ce sont les gobelins. Ils sont arrivés beaucoup plus vite que prévu », expliqua Cell.
Cell sembla se calmer pendant l’échange, car en prononçant ces derniers mots, elle n’était plus aussi pressée.
Carlion hocha la tête et lui demanda de l’escorter.
« Ces gobelins semblent redoutables. Non, ce serait problématique si je les traitais comme tes gobelins habituels. »
Tout en marchant, Carlion absorba les divers rapports arrivant de tous côtés. Dans le même temps, il donna ses propres ordres.
« Tu peux abandonner jusqu’à la troisième section au nord. Nous tiendrons la quatrième, alors gagne du temps. Lord Glenn prendra le commandement. »
Trois sections au nord étaient déjà tombées aux mains des gobelins.
Carlion avait divisé cette formation excessivement longue en vingt-quatre sections, numérotées de 1 au nord jusqu’à 24 en arrière. Le fait que les gobelins aient pu aisément neutraliser trois sections signifiait que leur niveau de menace devait être rehaussé d’un cran.
« Vous contre-attaquerez dès leur apparition. Nous avons la suprématie numérique, servez-vous-en pour former un mur défensif. Cell pourra défendre la formation principale avec seulement sa peloton. Lord Cassadora, amenez votre peloton protéger le quatrième district, lui aussi. »
Carlion grimpa sur une haute tour de guet et observa la section 4 tandis que les feux d’alarme l’éclairaient.
« Vous prévoyez de briser les codes de la guerre humaine, gobelins ? Qu’importe, je ne compte pas perdre ici. »
« Envoyez un messager dans chaque direction… Qu’on sache que dans deux jours, cette bataille sera terminée. »
Cell hocha la tête et questionna.
« Les soldats doivent-ils se battre jusqu’au dernier souffle ? »
« Non. Dites-leur de revenir vivants. »
Alors que la silhouette de Cell disparaissait dans l’obscurité, Carlion toussa et sourit amèrement.
« A-t-elle remarqué ? »
Face à l’intensification de sa toux, il se couvrit la bouche d’une main.
Lorsqu’il regarda sa main tremblante, du sang apparaissait dessus.
« …Mais nous sommes au point critique à présent, alors je vous en prie… Pour la domination du roi, pour la réalisation de mon rêve, je vous en prie… Veuillez patienter encore un peu. »
Tandis qu’il sentait sa propre mort se profiler, le tacticien sourit sans crainte.
En riposte à l’attaque surprise survenue au cœur de la nuit, Carlion conduisit immédiatement ses soldats à renforcer leurs positions. La rapidité de leur réaction correspondait exactement à ce que laissait espérer la garde personnelle du brillant tacticien. Néanmoins, la dynamique des gobelins demeurait terrifiante.
Le Roi Gobelin, Rashka, incarnation pure de la violence, et Gi Zu Ruo, le dragon fou. La capacité de ces gobelins à briser les lignes était tout simplement effrayante, pulvérisant tout sur leur passage.
Les gobelins poursuivirent leur assaut surprise du crépuscule jusqu’à l’aube. À la fin, sur les quinze mille soldats, mille avaient déjà été envoyés dans l’au-delà, et ce chiffre continuait d’augmenter.
En comparaison, les pertes coté gobelin se comptaient sur les doigts de la main.
Point de doute : les gobelins remportaient la victoire de l’assaut nocturne.
Une demi-journée s’écoula depuis que les gobelins avaient lancé leur attaque surprise.
Vers le moment où le soleil commençait à s’élever, des nuages ternes masquèrent le ciel azur, donnant l’impression que les cieux allaient pleurer à tout instant. C’est à ce moment précis que les croyants de Kushain purent enfin apercevoir le combat acharné qui se déroulait.
C’est ici que la sainte Mira donna ses ordres.
« Coordonnez-vous avec les gobelins et percez les lignes ennemies. »
Sur sa consigne, presque tous les soldats des croyants de Kushain quittèrent leurs positions pour lancer l’offensive, laissant derrière eux seulement trois mille défenseurs. Une stratégie improbable pour quelqu’un qui s’était réfugié derrière ses remparts jusqu’ici. Sa détermination transpirait de cette attaque.
« Nous devons briser la formation ennemie avant que le Roi Rouge n’arrive avec les renforts du royaume d’Elrain. S’ils rejoignent nos lignes avec cette phalange intacte, nous sommes perdus ! »
D’après un prisonnier qu’elle avait interrogé, les renforts arriveraient dans deux jours. Il fallait briser la formation avant ce délai, sinon la bataille tournerait rapidement à l’avantage de l’adversaire. Ce constat valait aussi pour les croyants de Kushain.
Grâce à la détermination de la sainte Mira, les croyants de Kushain se battirent avec férocité, ravivant l’acharnement sur le champ de bataille.
Les croyants de Kushain avancèrent en coordination avec les gobelins, qui infiltrèrent le camp ennemi et passèrent à l’action eux aussi.
Sur les tours de défense de Cultidian trônaient des onagres et des balistes. Les pierres projetées par les onagres détruisirent bon nombre de pièges et de clôtures du camp ennemi, puis les nombreux croyants de Cultidian, majoritaires, poussèrent un cri de guerre et chargèrent directement.
Encouragés par la sainte Mira, leur résolution n’avait jamais été aussi forte. Les croyants de Kushain plongèrent dans la mêlée sans se soucier des flèches descendantes ni des embûches restantes.
En voyant l’élan formidable des croyants de Kushain, l’ennemi pâlit et soupçonna aussitôt sa défaite imminente. Mais c’était précisément à cet instant que le brillant tacticien dévoilait toute la puissance divine de sa stratégie.
« Huile et feu sur les croyants de Kushain. Quant aux gobelins, repoussez-les par une grêle incessante de flèches ! »
Les troupes du Roi Rouge déversèrent une inondation d’huile sur les croyants de Kushain.
Le sol étant glissant, les croyants de Kushain perdirent l’équilibre et furent rapidement embrasés lorsqu’une flèche enflammée mit le feu à la nappe d’huile.
« Arrêtez ! Ar–rêt ! »
Les croyants de Kushain hurlèrent de douleur alors que leurs corps calcinaient entièrement.
« Lord Glenn est tombé ! Les gobelins ne s’arrêtent pas ! »
Quand le messager transmit la nouvelle à Carlion, celui-ci donna un nouvel ordre.
« Déplacez les soldats postés au sud vers le nord. Et dépêchez la cavalerie pour prendre les gobelins à revers ! Lord Kionel assumera le commandement ! »
Alors que la situation continuait de s’enflammer, Carlion se contenta de sourire tout en analysant le contexte.
L’impossibilité d’arrêter les gobelins tenait au fait qu’ils combattaient dans les espaces exigus du camp militaire de Carlion. Moins de voies d’attaque signifiaient que les gobelins pouvaient simultanément se reposer et frapper efficacement.
Ils ramenaient un contingent frais en première ligne avant de retirer les épuisés vers l’arrière. Avec ce géant gobelin au centre et les autres gobelins autour maintenant leur élan, ils parvenaient à attaquer et récupérer en même temps.
Dans ce cas, il suffisait de frapper les gobelins reposés.
« L’écart numérique ne se comble pas si facilement, gobelins. Surtout quand l’adversaire en face n’est autre que le brillant tacticien du Roi Rouge lui-même », murmura Carlion en observant le Roi Gobelin brandir sa grande épée.
« Archers, tir en hauteur. Objectif : les gobelins à l’arrière de leur formation. Mages, concentrez vos sorts sur le flanc gauche ennemi. Calquez vos attaques sur la charge de la cavalerie et arrosez ces gobelins de sorts et de flèches sans manquer le moindre tempo ! »
Tandis que les fantassins à lance tentaient désespérément de contenir les gobelins, les archers en retrait bandèrent leurs arcs et visèrent le ciel plombé. La salve monta haut, puis redescendit en pluie mortelle droit sur l’arrière-garde de la charge gobelin.
Pendant un instant, le chef gobelin se retourna pour vérifier l’état de ses troupes.
Alors que la vitesse de charge des gobelins diminuait, les mages déployèrent leurs incantations.
Dans l’espace restreint du camp retranché, des gerbes de feu jaillirent vers le flanc gauche des gobelins.
Les gobelins hurlèrent et se tordirent dans les flammes. Ce ne fut que bref, mais cela permit aux mages de ralentir leur progression.
Le commandant sur place réagit promptement au déséquilibre engendré par les deux dernières attaques et contra-attaqua immédiatement le flanc droit des gobelins par le côté. Après avoir fauché quelques gobelins, il regagna aussitôt la formation de porc-épic défensive.
Après avoir répété ce schéma à deux reprises, Carlion imposa un rythme.
Chaque fois que les gobelins anticipaient un impact, ils ralentissaient instinctivement.
Ainsi, ils parviendraient à éviter le choc de la charge gobelin tout en désorganisant leurs troupes fragilisées. Pire encore, la cavalerie commencerait à décimer leurs éléments affaiblis à l’arrière.
Le Roi Gobelin claqua la langue en affectant des soldats pour contrer la cavalerie venant de l’arrière. Il ordonna à Ra Gilmi Fishiga et à sa peloton de passer du flanc droit vers l’arrière.
Mais c’était précisément ce que Carlion attendait.
Alors que la première ligne gobelin fléchissait, il ordonna à ses lanceurs de sorts et à ses archers de concentrer leurs tirs.
La puissance derrière cette grêle impitoyable suffirait à faire réfléchir le Roi Gobelin lui-même.
Alors que la charge des gobelins peinait, Carlion se retira soudainement du front et abandonna la quatrième section.
« Vous l’abandonnez ? » demanda Cell.
« Oui. Les croyants de Kushain vont bientôt regrouper leurs forces, alors… » Carlion sourit amèrement et acquiesça.
Dès ces mots prononcés, les balistes des croyants de Kushain tirèrent sur la quatrième section, stoppant momentanément les affrontements entre les gobelins, visiblement repoussés, et les troupes du Roi Rouge.
Les gobelins combattaient depuis le cœur de la nuit ; le Roi Gobelin ordonna donc aux plus épuisés de se reposer provisoirement.
Même si les pertes gobelin restaient faibles, courir et attaquer pendant autant de temps les épuisa considérablement. Le Roi Gobelin espérait initialement résoudre ce problème d’endurance en faisant relever les gobelins par roulement, mais la cavalerie qui les harcelait par l’arrière ne le permettait pas.
Profitant de sa supériorité numérique, Carlion enjoignit à ses soldats d’attaquer sans relâche afin d’empêcher les gobelins de respirer. La cavalerie exécutant ses ordres et combattant vaillamment était impressionnante à voir.
Grâce à eux, les gobelins ne purent se reposer correctement et furent contraints de réagir en conséquence.
Mais cela ne dura que jusqu’à l’heure du Dieu de la Nuit (Ya Jansu).
Pour répondre aux attaques répétées de la cavalerie, Ra Gilmi Fishiga guida ses archers à pleuvoir des flèches sur l’ennemi.
Les flèches tombèrent comme la pluie. Sans aucune échappatoire, la cavalerie n’eut d’autre choix que de battre en retraite.
Bien que les gobelins n’eussent toujours pas récupéré totalement, le Roi Gobelin ordonna de continuer l’avance tandis qu’ils reprirent leur relève au repos. Les ailes de la déesse des Ténèbres, Verdna, veillaient sur les gobelins.
Les gobelins surgissaient partout où régnait l’ombre, comme dans les zones d’ombre projetées par les torches, laissant les humains profondément déconcertés face à leur mode de combat.
En conséquence, les réactions humaines devinrent progressivement plus lentes.
Mais c’était exactement ce que le Roi Gobelin recherchait.
Le Roi Rouge, censé venir en renfort par l’arrière, séparait une distance de trois jours de marche entre son armée et les forces actuelles.
Selon les dernières informations reçues du roi Zaurosh, c’était le cas. Le retard des transmissions devait également être pris en compte.
Ne sachant pas jusqu’où il pouvait pousser l’ennemi, le Roi Gobelin devait tirer le meilleur parti de chaque seconde.
« Gi Go Amatsuki, Gi Gu Verbena ! Nous chargesons dans le camp ennemi ! »
Le Roi Gobelin se forza à retrouver son calme et reprit l’offensive.
Éclairé par les torches, le visage du Roi Gobelin se refléta dans les yeux de Carlion.
« …Je suppose que c’est le minimum syndical pour attendre de créatures pareilles. »
Dès réception du rapport, l’assaut gobelin reprit de plus belle.
Depuis l’autre côté de l’obscurité apparut un gobelin épéiste tranchant la tête d’un soldat, un gobelin à la hache travaillant en équipe avec d’autres pour massacrer l’ennemi, et un gobelin noir de jais brandissant sa grande épée, propulsant les combattants tels des feuilles mortes malgré leur armure.
L’obscurité nocturne amplifiait la terreur humaine.
Les gobelins le savaient parfaitement, profitant au maximum de cet avantage par des frappes et des replis maîtrisés.
Ils soufflaient les torches, puis, enveloppés par le voile de l’obscurité, lançaient des assauts furieux.
« Préparez les arbalètes. Et priez lord Migal de venir ici. »
Cell fut surprise d’entendre Carlion s’adresser ainsi au messager.
« Vous comptez les utiliser ? » demanda-t-elle.
C’était un dispositif récemment inventé sous forme d’arc, originel du Saint Royaume de Shushunu.
Nouvelle technologie oblige, Carlion avait dû débourser une fortune pour les acquérir.
« Les armes sont faites pour servir, non ? » répondit Carlion.
« Et comment gérez-vous le temps de rechargement ? »
L’inconvénient majeur des arbalètes est leur poids élevé comparé aux arcs, leur temps de rechargement plus long et leur portée réduite.
« Le Général Centenaire, Migal, est arrivé ! »
Malgré l’heure avancée, la voix du commandant de petite troupe portait sa vivacité habituelle.
Carlion lui enseigna la manœuvre à trois vagues et l’envoya au premier rang.
« Comme ça, il devrait certainement être possible de continuer à les cribler de flèches. »
« L’obscurité de la nuit amplifie la peur. Pour vaincre cet effet, nous ne devons surtout pas les laisser approcher, nous devons garder l’initiative de l’attaque, et les soldats ne doivent jamais avoir le temps de penser à des choses futiles[1]. »
Carlion avait initialement conçu cette tactique comme un atout décisif contre les croyants de Kushain, mais il lui fallait désormais s’en servir ici. Sans regret cependant.
Même si les stratégies de Carlion passaient pour divines, il restait extrêmement difficile d’encaisser les assauts des créatures du Roi Gobelin.
Puisque c’était la première fois qu’il utilisait le peloton d’arbalétriers, ceux-ci ne manqueraient pas de produire d’excellents résultats.
Ni le Roi Gobelin ne devrait pouvoir gérer facilement une arme qu’il découvre. Il n’aurait donc d’autre choix que de se retirer temporairement.
Mais le Roi Gobelin tromperait ses attentes : il trouva rapidement une parade au peloton d’arbalétriers.
Il se contenta de saisir les cadavres humains jonchant le sol et s’en servit de boucliers charnels en avançant.
Même si le peloton d’arbalétriers tirait à trois reprises. Avec des cadavres blindés servant de remparts, les flèches ne parvenaient tout simplement pas à percer.
Lorsque le Roi Gobelin fut assez près, il jeta le cadavre et entama le carnage parmi les arbalétriers.
Aussitôt la grêle d’arbalètes faiblir, Gi Go Amatsuki et les autres suivirent le Roi Gobelin.
Ayant évité de justesse la rafale amincie, les soldats gagnèrent en terreur.
En voyant cela, Carlion fut consterné.
Le Roi Gobelin avait traité la situation avec une rapidité déconcertante.
On aurait presque dit qu’il connaissait déjà les arbalètes.
Pourtant, cela était impossible.
« …Les gobelins sont vraiment fascinants », murmura Carlion.
« Pourquoi louez-vous votre adversaire ? » demanda Cell.
« S’il le faut, j’aimerais qu’ils combattent comme une armée de monstres placée sous le commandement d’un souverain », répondit Carlion.
« Les monstres et les humains ne peuvent coexister. C’est pour cela qu’on les appelle monstres », répliqua Cell.
« Pourtant, ils coopèrent avec d’autres humains. Peut-être que notre incapacité à vivre avec eux n’est qu’une conception que nous avons nous-mêmes choisie », argumenta Carlion.
« Cela revient à dire… »
Cell se tut, mais Carlion sourit et s’excusa.
« Désolé, je me suis avancé. C’était une remarque déplacée. »
Au cœur de la nuit, les gobelins lancèrent une attaque féroce et parvinrent à conquérir jusqu’à la neuvième section.
Si les pertes gobelin augmentèrent légèrement, celles du côté du Roi Rouge dépassèrent déjà les trois mille hommes.
C’était exactement le scénario que les croyants de Kushain visaient depuis leur alliance avec les gobelins.
Quelle que soit la finesse des tactiques de Carlion, aucune guerre ne se gagnait sans sacrifices.
Ses propres troupes s’épuiseraient progressivement.
Bien qu’ils soient peu à peu repoussés, les forces du Roi Rouge ne reculèrent pas outre mesure et se bornèrent à se déplacer vers le sud à l’intérieur du campement.
Près de quatre mille hommes étaient déjà tombés. Que l’ennemi n’ait toujours pas offert aux croyants de Kushain et aux gobelins l’occasion de les anéantir témoignait de la génialité des stratagèmes de Carlion.
À l’aube, les assauts des croyants de Kushain gagnèrent encore en intensité.
La sainte Mira prit un risque considérable et décida de se montrer elle-même sur les lignes de front.
Les notables des croyants de Kushain tentèrent de l’en empêcher, mais sa détermination était inébranlable. Au lever du jour du deuxième jour du combat, Mira partit.
Couronnée du titre de sainte, sa présence éleva le moral des croyants de Kushain à des sommets inédits.
« Sa Sainteté nous observe ! Ne donnez pas une image pitoyable maintenant ! »
Tandis que les encouragements pleuvaient des commandements, l’assaut furieux des croyants de Kushain débuta.
Les gobelins attaquaient le sud par l’est, tandis que les croyants de Kushain avançaient directement vers le sud depuis Cultidian.
Malgré une coopération bâtie sur le vif, leur offensive demeura redoutable.
Tanto Mira que le Roi Gobelin avaient jugé qu’ils n’auraient pas de lendemain s’ils ne concluaient pas ce combat sur place. Ils frappèrent donc avec une véhémence maximale, rognant le camp militaire du Roi Rouge parcelle par parcelle.
Placée en haut de la hiérarchie, Mira laissait Vilan commander l’armée comme bon lui semblait. Alors que les troupes du Roi Rouge commençaient à marquer le coup, Vilan décocha une flèche en leur direction.
Sur un champ de bataille où pleuvaient les flèches, Vilan ordonna à ses pelotons de lanciers d’avancer, déclenchant un choc violent entre ses fantassins et ceux du Roi Rouge.
« Cavalerie ! L’ennemi approche ! Interceptez-le ! »
Après toutes les batailles jusqu’à présent, Carlion prédisait que le prochain geste ennemi serait d’engager la cavalerie. L’adversaire fit exactement cela. Carlion envoya donc une force double de celle ennemie.
S’il parvenait à entraver leur mobilité, il décrocherait l’avantage stratégique.
Carlion enjoignit à ses hommes d’oublier l’arrière-garde et de se concentrer exclusivement sur ce qui se présentait devant eux.
« Ordres reçus ! » répondit le commandant, presque en criant.
Carlion dirigea ensuite la cavalerie vers le campement sud-ouest.
« Il n’y a pas beaucoup de soldats là-bas non plus ! » objecta son messager.
« C’est parfait. Faites-moi confiance », répondit Carlion en se forçant à sourire malgré l’épuisement dû aux combats.
« Le chef des croyants de Kushain est Vilan Do Zul, n’est-ce pas ? Ce garçon n’est pas si mal », estima Carlion qui reconnaissait les talents tactiques et la persévérance de l’officier adverse.
« Mais sa stratégie finale manque cruellement de finesse. »
Tel que prédit, la cavalerie des croyants de Kushain qui pourchassait celle du Roi Rouge s’effondra soudain.
« Si tu t’emballes et oublies de surveiller tes alentours, tu n’es qu’un amateur. »
Ces mots s’adressaient au commandant menant cette troupe, mais celui-ci était déjà un cadavre.
À mesure que les pièges se multipliaient dans la partie sud-est du camp, le terrain se rétrécissait progressivement. À ce stade, les soldats à l’intérieur du campement commencèrent à tirer à l’arc.
Privés d’espace manœuvrier et sous un déluge de flèches, les cavaliers subirent des pertes et durent battre en retraite.
« Ils ont franchi la dixième section ! »
À l’annonce de ce rapport hystérique, Carlion détacha son attention de la cavalerie et jeta un œil aux gobelins.
« Ils sont vraiment solides », commenta Carlion.
« Que faire maintenant ? La situation se détériore », s’inquiéta Cell.
« Nous nous retirerons sur la douzième section. Préparez un mur défensif à la onzième », répondit Carlion.
S’ils franchissaient cet obstacle, la moitié de l’encercllement serait déjà rompue. L’ennemi était ainsi repoussé.
Mira et Vilan ne comptaient pas laisser passer cette occasion. La matriarque assoiffée de gloire et le jeune homme dont l’intelligence s’épanouissait sous son emprise foncèrent en avant.
« C’est ici que se jouera tout ! Attaquez tous ! »
Sur l’ordre de Mira, les croyants de Kushain lancèrent une attaque désespérée contre le camp du Roi Rouge.
Boucliers en avant pour se protéger de la grêle de flèches, ils enjambèrent d’innombrables précipices et repoussèrent les lances émergentes des palissades. Les croyants de Kushain rugirent de toute leur force en se battant.
Le combat touchait à sa fin.
Les troupes du Roi Rouge, retranchées dans leur camp, subissaient des assauts extérieurs et intérieurs. L’enceinte longue et étroite était repoussée d’un coin à l’autre.
Leurs pertes dépassaient les cinq mille, et les survivants étaient à bout de force.
« Nous pouvons gagner », murmura Mira.
Elle aussi s’enflammait.
Elle avait su lire les mouvements ennemis. Elle avait mis ses adversaires en défaut. Elle avait compris quand frapper et démêlé les stratagèmes adverses.
En imaginant toutes les raisons de se louer soi-même, Mira dut lutter pour ne pas laisser fuir un sourire.
« Les renforts n’arriveront pas avant demain. Avec l’élan des gobelins et le nôtre, nous triompherons ! »
Mira fit un pas en avant, ferme.
« Malheureusement, cela ne suffit pas encore à me surpasser. »
Même si c’était impossible, pour une raison obscure, Mira eut l’impression d’entendre la voix du commandant ennemi.
« …Quoi ? »
Au moment où Mira allait ordonner l’avancée générale de ses troupes, un nuage de poussière s’épaissit au nord. Un groupe de cavalerie fonçait vers eux.
« Impossible… » souffla Mira, ahurie.
Un étendard à la lance et au bouclier, accompagné d’un autre insigne tout aussi prestigieux représentant une lame stylisée par le vent.
« Le Chevalier Éventreur et le Chevalier des Tempêtes ! » s’étrangla Mira, la haine incapable de trouver des mots.
Vilan se retourna en entendant Mira.
« Votre Sainteté, préparez-vous à fuir ! Votre Sainteté ! »
Mira n’entendit même pas la voix de Vilan, engloutie par un sentiment d’abandon.
En un éclair, les desseins de Carlion traversèrent son esprit.
Le Roi Rouge s’était allié au royaume de Germion et avait engagé comme renforts les populations déplacées par la guerre sainte.
S’être servi des croisades sacrées comme prétexte à la conquête finit par se retourner contre Mira. Quelle tragédie que cela se produise précisément à l’instant critique.
« Tout est terminé », pensa-t-elle alors que la défaite l’accueillait.
« Excusez-moi ! »
Incapable de répondre, Vilan la souleva de force et la confia aux gardes impériaux.
« Retraite ! Je les arrêterai ici ! »
Tandis que les gardes impériaux pénétraient dans Cultidian, les deux armées s’affrontèrent.
À cause de la participation du royaume de Germion, la bataille de Cultidian prit fin.
Les troupes commandées par Gulland le Chevalier des Tempêtes et Sivara le Chevalier Éventreur étaient principalement composées de réfugiés chassés de leurs terres par la guerre sainte.
Bien qu’armés uniquement de lances, leur masse critique rendait l’écart de force avec la coalition gobelin-croyants de Kushain fatal.
De plus, deux chevaliers saints sur sept ayant rejoint la mêlée, le roi Ashtal s’était lui-même immiscé dans les conflits du sud.
En coulisses, le Roi Rouge avait promis Cultidian au roi Ashtal en cas de chute.
Face à ce revirement catastrophique, les croyants de Kushain et les gobelins décidèrent immédiatement de battre en retraite.
Les croyants de Kushain se replièrent en résistant aux troupes de Germion derrière leurs remparts. Ils comptaient apparemment tenir dans leur château pour un certain temps encore.
Quant aux gobelins, ils durent fuir en tenant tête aux poursuites du Roi Rouge.
Les gobelins filèrent vers les terres frontalières.