Cultidian, siège des croyants de Kushain et ville natale du défunt patriarche Benem Nemush, vivait en ce moment dans un état de chaos sans précédent.
Leurs défaites à Kruzel, surnommées le Cauchemar de Kruzel, ainsi que la chute de Fatina les avaient privés de nombreux généraux éminents et maîtres d’armes, pour ne pas citer la perte de leur bien-aimé patriarche en personne. Ils avaient même perdu une cité. C’était bel et bien un cauchemar.
Acculés, le royaume d’Elrain se décida à déclarer la guerre, et une lettre exigeant leur reddition arriva des mains du commandant de la Garde impériale, Goudal Gaschall, portant déjà chaotique Cultidian à son paroxysme.
« Nous devrions accepter leurs exigences et nous rendre ! Nous ne pouvons pas gagner comme ça ! » déclara un cardinal.
« Ne sois pas stupide ! Tu veux vraiment nous dire de leur livrer la victoire ? » répliqua un autre.
Les cardinaux eux-mêmes étaient loin d’être unanimes.
La mort du patriarche Benem Nemush était tout simplement une arme trop efficace pour perturber les rouages internes des croyants de Kushain.
Pourtant, au milieu de ce qui semblait être une situation désespérée, une lueur d’espoir fit son apparition.
Un messager du royaume de Burnen était arrivé,
Cultidian n’était devenue un État cité qu’un an plus tôt grâce à la guerre sainte du patriarche Benem Nemush.
Ce qui faisait de ce messager, en quelque sorte, l’émissaire de leur ancien suzerain.
« Écoutez, écoutez, j’apporte les paroles de la Prêtresse-Princesse ! »
Les croyants de Kushain étaient une faction vénérant une sainte nommée Kushain. Selon la légende, cette dernière avait autrefois vaincu un dragon sur le territoire de Burnen et ramené la paix dans les contrées.
Si elle n’appartenait qu’à une lignée collatérale, le sang de Kushain avait été transmis, et à mesure que les croyants de Kushain gonflaient en dévotion, cette ferveur atteignit jusqu’à la famille royale de Burnen.
Une héritière du sang de Kushain figurait parmi eux, et le patriarche Benem Nemush sut habilement tirer parti de cette situation pour conquérir sa place tout en tissant des liens amicaux avec le royaume de Burnen.
Benem Nemush n’était pas seulement un fanatique ; c’était aussi un homme posé, doué d’un regard perspicace.
« Honneur au sang ! » avait-il ordonné à ses fidèles dès son arrivée au pouvoir.
Mais si la lignée de Kushain restait honorée, les croyants demeuraient sous le contrôle de l’Église. Craignant que leur implication dans la guerre ne soit préjudiciable, le patriarche Benem Nemush refusa de transmettre les rênes du pouvoir au royaume de Burnen.
On pouvait se demander s’il souhaitait réellement préserver le sang de Kushain d’une quelconque immersion guerrière ou s’il voulait simplement conserver ce pouvoir pour lui-même. Quoi qu’il en soit, ses agissements aboutirent à sa sauvegarde, ou plus précisément, celle de Mira Vi Burnen, unique fille du royaume de Burnen, qui s’apprêtait à arriver.
Elle n’avait que seize ans, mais elle prenait parfaitement conscience de sa beauté et de l’importance de son sang.
Dotée d’une noblesse de sang et d’une apparence ravissante, il était naturel que la majorité des gens s’inclinent devant elle.
Et elle le savait pertinemment, car elle était à la fois une femme consciente de sa valeur et une femme prête à l’exploiter.
Par exemple, avant même de franchir la porte, elle avait réussi à persuader son père d’envoyer un émissaire à Cultidian pour annoncer sa venue.
En faisant cela, les habitants de Cultidian inclinaient déjà la tête alors qu’elle n’avait même pas encore fait son entrée.
Puisque les cardinaux affolés se montraient eux-mêmes si dociles en sa présence, il allait de soi que le peuple en ferait autant.
Elle fit irruption lors du conclave chargé d’élire un nouveau patriarche et prononça des mots qui portèrent une immense joie aux croyants pieux.
Elle leur annonça que le sang de Kushain se tenait désormais aux côtés du peuple.
Cette déclaration revenait à dire qu’elle prendrait personnellement position sur les lignes de front. Bien sûr, sous la protection de son père.
Cependant, ni le peuple ni les cardinaux n’en étaient conscients, et leur ferveur n’en devint que plus ardente.
Au final, il fut décidé qu’elle occuperait le poste de cardinal et qu’une armée d’environ trente mille hommes serait levée parmi les foules.
Toute la scène ressemblait à une belle pièce de théâtre. Une fois les rideaux tirés, la sainte Mira se retira dans sa chambre assignée.
Hors des regards indiscrets, dans le confort de sa propre chambre, elle dévisagea le jeune garçon servant d’accompagnateur d’un sourire espiègle rappelant celui d’un chat.
« Tout semble se passer comme prévu. Il ne reste plus que la guerre, non ? » dit-elle.
« Majesté, pardonnez-moi, mais je ne possède pas de telles capacités… » supplia le garçon.
Mira lui pincea les joues tandis qu’elle affichait un sourire prédateur.
« Tu n’as pas le droit de dire que tu ne peux pas. Sinon, ces hommes détestables du royaume d’Elrain feront de ce corps leur jouet. Ou est-ce que c’est exactement ce que tu recherches ? »
« B-Bien sûr que non, mais… »
La sainte relâcha les joues du garçon et souleva légèrement sa jupe séductrice.
La peau parfaite d’une jeune fille, les jambes de porcelaine d’une vierge… La vue provocante de merveilles si bien achevées rougit instantanément les joues du garçon et fit monter un cri dans sa gorge.
« M-Majesté ! »
Mais la princesse l’ignora et sourit.
« Vil… Vilan Do Zul ! »
À l’énoncé de son nom, il se redressa d’un coup, tel un bâton de fer planté dans le dos.
« Ti hi, si tu veux de moi, alors détruis tous mes ennemis. Ce corps sera offert au vainqueur. »
Le garçon ne manqua pas le léger tremblement des doigts de sa jeune maîtresse avant de s’agenouiller.
« À l’honneur ! »
Après cet incident, le royaume d’Elrain subit une lourde défaite aux portes de Cultidian, et les croyants de Kushain, dorénavant soutenus par la popularité de la sainte Mira et l’ingéniosité de Vilan Do Zul, enregistrèrent un retour fulgurant. On aurait dit que leurs deux défaites précédentes n’avaient jamais eu lieu lorsqu’ils firent saigner les vingt mille soldats du camp militaire d’Elrain.
Contre toute attente et contre les pronostics des observateurs, les croyants de Kushain parvinrent à retourner la situation.
La victoire des croyants de Kushain plongea encore plus la région sud dans le chaos.
Même les gobelins trouvaient la situation difficile. Leurs frontières touchaient non seulement l’Alliance Ashunasane et les croyants de Kushain, mais elles débouchaient aussi sur le royaume de Germion.
Les efforts discrets du clan du Roi Rouge contre le royaume d’Elrain leur coûtèrent une certaine influence à l’est, mais du moins purent-ils écraser la faction adverse au sein d’Elrain, dans le sud.
Autour d’eux se dressaient les croyants de Kushain, l’Alliance Ashunasane et le royaume de Germion. Chacun d’eux pouvait devenir un ennemi, mais pour l’instant, l’Alliance Ashunasane comptait parmi les alliés.
Du point de vue des croyants de Kushain, le roi dormant de Germion, au nord lointain, était clairement un ennemi ; les monstres à l’ouest étaient, eh bien… des monstres ; et l’est comme le nord immédiat relevaient de l’Alliance Ashunasane. Aucun d’eux n’était une option pour une alliance, aucun n’étant digne de confiance.
Dans une telle situation, le roi des gobelins ne put s’empêcher de grogner bruyamment en fixant la carte.
Chaque faction appartenait à un pays puissant, et il y avait même une alliance.
S’il revenait à l’ouest dès maintenant, il était fort probable que les seigneurs féodaux qu’il venait tout juste de rallier le quittent.
Il avait déployé tant d’efforts pour attirer ces humains. Leur perte constituerait un obstacle majeur à ses futurs projets ; il n’avait donc d’autre choix que de rester ici et de survivre à cette crise avec eux.
Ils avaient peut-être perdu l’initiative, mais c’était là seulement l’initiative. Pour l’heure, ils devraient recueillir des informations et tenter de stabiliser l’ouest au plus vite.
Son esprit étant fait, le roi des gobelins demanda Gi Za.
« Gi Za, pourrais-tu retourner à l’ouest à ma place ? » demanda le roi des gobelins.
« Hmm… Peu m’importe, mais vas-tu t’en sortir ? » répondit Gi Za.
« Felbi devra alors s’occuper de votre escouade », sourit amèrement le roi des gobelins.
« Je vois », dit Gi Za alors qu’il éprouvait, chose rare, de la pitié pour le commandement elfe.
Quoiqu’il en soit, puisque le roi arrivait encore à plaisanter, la situation n’était probablement pas si catastrophique, et il obtempéra aux ordres de son souverain.
« Amène tes soldats avec toi. Plus vite tu stabiliseras l’ouest, mieux ce sera pour moi », indiqua le roi des gobelins.
« J’amènerai les jeunes de la Forêt des Ténèbres à mon retour. Nous devrions au moins pouvoir nous permettre ce détachement », promit Gi Za.
« Je compte sur toi. »
« Je répondrai à vos attentes, Votre Altesse ! »
Ainsi, Gi Za rassembla son peloton de druides et prit la direction de l’ouest.
« Ça ne va pas être une mince affaire », murmura le roi des gobelins pour lui-même.
Bien que Zaurosh collecte des informations depuis le sud, le roi des gobelins devait augmenter son emprise au plus vite. Du moins, il lui fallait renforcer suffisamment son autorité pour empêcher les petits seigneurs féodaux de songer à partir.
La question demeurait : comment ? Comment pourrait-il y parvenir ?
Le roi des gobelins étala de nouveau la carte en se demandant avec quoi engager le combat.
Ses conversations avec les petits seigneurs féodaux lui avaient donné une idée approximative de l’étendue des villages.
Il savait que c’est sous la pression des autres territoires que ces derniers agrandissaient leurs propres domaines.
S’il tenait à les protéger, il pouvait créer une zone tampon autour de leurs terres.
Pour ce faire, il devrait exhiber sa puissance pour repousser l’ennemi. Cela non seulement tiendrait ce dernier au large, mais dissuaderait aussi les seigneurs féodaux de déserter. Tout bénéfice, en somme.
Mais cette stratégie présentait aussi un revers.
Notamment la surface à couvrir. Plus la zone serait vaste, plus il devrait y détacher de forces.
Avec les druides de Gi Za partis, il ne lui restait plus qu’une armée d’environ deux mille deux cents hommes.
Édifier un périmètre défensif avec si peu était tout simplement impossible. Il ne pouvait pas concentrer tout le monde au même endroit – cela eût été absurde – mais voir les soldats patrouiller sur un territoire aussi immense était tout aussi épuisant.
« Assez ! Je ne vais pas rester figé à attendre la défense ! »
Le roi des gobelins secoua vigoureusement la tête, contraint de trancher.
Les chances n’étaient pas grandes, mais face au chaos actuel, s’il réussissait à convaincre tout le monde qu’il n’était pas rentable de s’en prendre à son petit bout de terrain, il parviendrait probablement à détourner les autres factions.
D’autant que ce qui était vraiment terrifiant, c’était la possibilité de perdre son autorité au cœur de tous ces troubles.
« Attaquons ! Nous allons attaquer ! » finit par ordonner le roi des gobelins.
La situation actuelle ne pouvait se poursuivre sans rebondissements, le roi des gobelins partagea donc ses deux mille deux cents hommes en deux groupes de mille cent soldats chacun, et confia l’un d’eux à Ra Gilmi Fishiga pour foncer profondément à l’est.
Il envoya Gi Gi Orudo et son armée de monstres, Gi Jii Yubu le Démon de la Bataille, et le chef Hal avec ses Paradua pour accompagner Gilmi. Il avait choisi ces individus parce qu’ils restaient relativement simples à commander.
Le but de cette expédition était de faire montre de leur puissance auprès des villages des croyants de Kushain.
Bien sûr, ils avaient besoin d’un stratagème pour gonfler leurs effectifs dérisoires : ils chasseraient les monstres pour laisser croire à l’ennemi qu’ils étaient plus nombreux qu’ils ne l’étaient réellement. Et lorsque ce dernier déploierait précipitamment une force pour repousser ces bêtes, ils pourraient les prendre par surprise.
Le Héros de Ganra, Gilmi Fishiga, fraîchement responsable de plus de mille soldats, se retrouvait face à un problème ardu, un problème si difficile qu’il le trouvait absurde.
Si une telle situation pouvait exister, alors les guerres ne seraient-elles pas exemptes d’épreuves ? se demanda-t-il.
Mais à force de s’inquiéter, il comprit qu’il n’y avait aucun intérêt à garder tout pour lui quand on pouvait solliciter autrui. C’était là une leçon importante tirée de la précédente bataille.
Il rassembla donc les commandants gobelins pour tenir conseil, nourrissant l’espoir vague que quelqu’un comme Bui puisse proposer une orientation.
« Pour faire simple, il nous suffit simplement de sortir d’ici indemnes ? » demanda Gi Gi pour confirmer.
Dès que Gilmi acquiesça, il poursuivit. « Alors, pourquoi n’enverrions-nous pas les monstres en premier et ne décocherions-nous des flèches depuis l’arrière ? Lorsque l’ennemi approchera, il nous suffira de courir. »
« Mais on ne peut pas appeler ça une bonne bataille. Les lances des Paradua s’émousseraient si nous menions un combat aussi honteux », protesta Hal.
Les vaillantes lances des Paradua n’auraient jamais accepté un tel affront comme une véritable bataille.
« Est-ce que le nombre de monstres ne baissera pas ? Les monstres, même eux, ne sont pas infinis, tu sais ? » souligna Gi Jii.
« Eh, je suis certain que ça finira par se résoudre. Nous en récupérerons d’autres dans les environs », répondit négligemment Gi Gi.
Gi Jii soupira. « Nous ne pouvons pas compter uniquement sur le renouvellement des effectifs. Cela va à l’encontre des intentions de Sa Haute Noblesse. »
À sa grande surprise, les gobelins engageaient un véritable débat. Gilmi ne put s’empêcher de regarder bizarrement les gobelins du village Gi à ce moment-là.
Il n’attendait qu’une seule personne proposant une bonne idée, et pourtant il se retrouvait face à un groupe entier de gobelins en pleine discussion animée.
Gilmi ignorait que cette agitation découlait en réalité de l’ordre royal adressé à l’avant-garde : les commandants gobelins devaient discuter entre eux au moins une fois par jour.
Quoi qu’il en soit, en voyant une telle scène se dérouler sous ses yeux, ses craintes s’estompèrent progressivement.
C’était encore faible, mais c’est à cette époque que les gobelins commencèrent enfin à s’initier à l’art de la guerre.
Un concept des plus basiques, mais fondamental : pertes minimales, victoire maximale.
Jusqu’ici, ils se contentaient de combattre selon les ordres du roi, mais à mesure que le périmètre de leurs activités s’élargissait, ils évoluèrent.
« Un affrontement direct va à l’encontre des volontés du roi. »
C’était le seul point sur lequel ils étaient formellement unanimes, et ils durent donc fonder leurs décisions là-dessus.
« Mais nous devons nous placer en danger pour venir à bout de l’ennemi. »
L’ordre même contenait une contradiction. Que faire ?
Les gobelins avaient l’impression que leur cervelle passait au presse-agrumes.
« Alors, pourquoi ne pas battre l’ennemi un par un ? »
En résumé, les gobelins Paradua captteraient l’attention de l’ennemi, puis ils l’anéantiraient après l’avoir encerclé. La phrase paraît simple sur le papier, mais en pratique, c’est une montagne à gravir.
La raison en est que les batailles suivent rarement le cahier des charges. Il était tout simplement trop facile que surviennent des imprévus.
Pour complexifier les choses, ils ne disposaient que de dix jours pour obtenir un résultat.
Plan arrêté, ils se lancèrent à l’œuvre.
Malheureusement, les événements ne se déroulèrent pas comme prévu et ils essuyèrent un échec.
Les monstres qu’ils avaient chassés refusaient de s’approcher des villages à cause des archers, et l’ennemi ne tomba pas dans leur tentative de diversion. Les raisons furent multiples, mais en définitive, ils avaient échoué.
Pourtant, cet échec servit de leçon aux gobelins, qui revinrent à la planche à dessin et mirent au point une nouvelle stratégie.
Au terme des dix jours, les gobelins finirent par réussir à vaincre les forces de défense des villages de Kushain.
Quand le roi des gobelins apprit leur succès, une joie immense l’envahit. Les gobelins venaient de mener une armée entièrement seuls !
C’était une joie différente de celle de régner sur les gobelins. C’était une pure et authentique satisfaction de les voir grandir et vaincre l’ennemi par eux-mêmes.
De ce fait, le roi des gobelins loua personnellement Gilmi, Gi Gi, Gi Jii et Hal, puis il ordonna l’organisation d’un festin pour célébrer leur victoire.