Après la victoire à la bataille de Kruzel, le roi gobelin ordonna à Gi Ji Arsil de mener ses assassins pour cartographier les environs, tandis qu’il dirigeait l’armée principale vers l’ouest. S’ils avaient subi très peu de pertes pendant le conflit, le roi gobelin ne pouvait nier qu’il lui était impossible de gouverner les territoires de Kushain avec seulement deux mille gobelins.
Pour faire avancer ses projets, il devait d’abord prendre pied fermement sur ces terres.
C’est cette réflexion prudente qui poussa le roi gobelin à souhaiter une entrevue avec les petits seigneurs féodaux. Fort heureusement, ils étaient parvenus à abattre Benem Nemush lors de la bataille de Kruzel. Grâce à la sottise de ce dernier, le roi gobelin put acquérir la réputation d’avoir écrasé une armée forte de dix mille soldats.
Cela dit, le roi gobelin avait mésestimé la capacité des croyants de Kushain à mobiliser leurs troupes.
Pour les gobelins, cinq jours suffisaient peut-être pour préparer la guerre, mais pour les humains, transformer leur peuple en soldat prenait bien plus de temps.
De plus, seul le chevalier saint, Gowen Ranid, possédait véritablement le savoir-faire pour administrer un fief comptant dix mille âmes. Malheureusement, le dernier combat auquel le roi gobelin s’était trouvé confronté fut précisément contre lui.
Tout cela poussa le roi gobelin à surestimer les capacités ennemies, ce qui le contraignit à battre en retraite. S’il avait eu le don de voir l’avenir, il aurait sans nul doute anéanti tous les croyants de Kushain sur-le-champ, mais hélas, malgré leur défaite, ceux-ci finirent tout de même par forcer le roi gobelin au repli.
Le roi gobelin ramena le gros de son armée auprès des petits seigneurs féodaux, tout en répartissant ses subordonnés gobelins dans les hameaux.
L’armée gobelin se nourrissait de vivres conservés et de ce que la chasse rapportait durant la route du retour. Ce n’est que quatre jours après la bataille qu’elle atteignit enfin le territoire de Shirak.
Felbi renvoya un message attaché à sa flèche pour fixer la date de la rencontre. Il n’y alla cependant pas de main morte en y ajoutant une menace : si vous ne pouvez venir pour quelque raison que ce soit, nous ne pouvons garantir la sécurité de Shirak.
À l’arrivée de la flèche en retour, un billet indiquant que les seigneurs féodaux les recevraient y était joint.
« Tout s’est passé jusqu’ici sans encombre. »
La poursuite de ses machinations, le tissage de nouvelles intrigues pour plus tard… Au roi gobelin restait encore beaucoup à faire. Ils avaient certes vaincu une armée de dix mille hommes, mais de là à les avoir anéantis, il y avait une marge.
Le nombre de soldats tués devait probablement plafonner à quelques centaines. Quant aux survivants, ils avaient été décimés par des bêtes monstrueuses ou s’étaient enfuis vers d’autres horizons.
Issu quasi indemne de la bataille de Kruzel, le roi gobelin se voyait désormais offrir trois options.
La première consistait à rebrousser chemin vers la région occidentale et à affronter le royaume de Germion.
La deuxième était de poursuivre sur cette voie et d’annexer les terres des croyants de Kushain.
La troisième était de foncer davantage au sud pour tenter de grignoter l’alliance d’Ashunasa.
Le roi gobelin examina longuement quel chemin les gobelins devraient emprunter. Il lui fallait trouver une réponse avant de recevoir les petits seigneurs féodaux.
La première option était solide, mais comportait un risque en cas d’attaque décidée par le royaume de Germion. Un ensemble de petites forteresses barrait les frontières entre leurs domaines et celles de Germion, empêchant toute traversée. Tant que ces places fortes subsisteraient, il y aurait toujours le danger d’une attaque par-derrière. Sans les neutraliser en premier, aucune attaque contre Germion n’était envisageable en toute sécurité.
Il ne pouvait pas refaire l’erreur commise lors de leur tentative d’occupation de l’ouest, erreur qui leur avait valu de multiplier par deux le travail prévu. Dans ce cas, il convenait d’abord de sécuriser le sud, puis d’ouvrir une voie pour attaquer Germion en toute sûreté.
La deuxième option n’était pas si simple non plus.
Les territoires des croyants de Kushain s’étendaient sur une immense superficie. Gérer tout ça avec uniquement des gobelins serait loin d’être aisé. Si les humains refusaient de coopérer, ils seraient forcés de passer par la violence. Et pendant qu’ils s’en occuperaient, le royaume de Germion pourrait bien en profiter pour frapper.
Autrement, il pourrait tenter de collaborer avec les elfes comme il l’avait fait pour le territoire occidental, mais malheureusement, cela n’était possible que parce que la zone se trouvait près de leur quartier général. La courte distance permettait de gouverner les humains avec une faible force grâce à la facilité à envoyer des renforts.
Les territoires de Kushain étaient non seulement vastes, mais aussi extrêmement éloignés de la Forêt des Ténèbres ; les elfes et les gobelins peineraient énormément à y envoyer des renforts compte tenu de cet écart.
Ils ne devaient pas sous-estimer les deux métropoles que détenaient les croyants de Kushain. Aucune de ces villes n’avait cédé au cours des dernières années, même après avoir été assiégées.
De plus, bien qu’ils eussent atteint leur objectif de trancher rapidement lors de la bataille, ils devaient maintenir ce rythme. L’occident ne pouvait être laissé sans surveillance trop longtemps, les territoires de Kushain devaient donc être traités vite.
Et les régions frontalières dirigées par les féodaux ? Éloignées des grandes cités, elles étaient plus ardues à gérer et réclamaient une garde. Mais en même temps, elles voulaient protéger leurs populations, ce qui faisait en un sens qu’elles prenaient déjà les dispositions pour l’indépendance.
La troisième voie revenait à continuer en abaissant les cités faibles.
Faire ainsi revenait toutefois à se faire des ennemis des deux camps pris dans une guerre civile. Les humains portaient déjà une opinion assez négative des gobelins. Quel intérêt à dessiner une cible sur leur dos ? Cela n’aurait fait qu’empirer les choses si les deux partis décidaient de se liguer face à une menace commune.
Le roi gobelin ne pouvait se permettre l’erreur, mais ne pouvait non plus prendre son temps ; il choisit donc la deuxième option. Malheureusement, celle-ci exigerait une longue période de réalisation.
Il lui faudrait lentement annexer les terres de Kushain tout en développant ses propres forces. Tant qu’il avancerait régulièrement en surveillant l’occident, il finirait par devenir une force redoutable dans une dizaine d’années.
Mais c’était trop lent. En ce moment, les humains gardaient la vigilance relâchée et ne voyaient chez eux que des bêtes ignorantes du mot « stratégie ». Pourtant, dix ans plus tard, les humains pourraient enfin réaliser qu’ils n’étaient pas simplement des animaux. S’il ne voulait que fonder un pays, cela poserait problème, mais son objectif était la domination mondiale.
Le roi gobelin arriva donc naturellement à une conclusion concernant la façon de traiter les petits seigneurs féodaux.
Il convenait de clarifier leurs rôles et la manière dont il allait les utiliser.
« Roi des gobelins, les humains sont venus demander une audience », annonça Felbi, sortant le roi gobelin de ses réflexions.
« Ah, je vois », répondit le roi gobelin en s’étirant le cou et en se levant.
Le roi gobelin reçut les petits seigneurs féodaux, derrière lesquels se tenait Zaurosh du Clan Cœur-de-Lion.
« Eh bien, messieurs. Le cours de la guerre est scellé. Nous détestons tourner autour du pot, alors je vais droit au but : j’entends que vous acceptiez notre autorité et passiez sous nos ordres. »
Lorsque les petits seigneurs féodaux entendirent le roi gobelin parler pour la première fois, la peur et la surprise les saisirent tandis qu’ils échangeaient des regards.
Le roi gobelin s’exprimait couramment et exposait ses intentions sans la moindre hésitation. Il ressemblait étrangement peu aux gobelins qu’ils connaissaient, les laissant confus et incertains de la conduite à tenir.
« Que signifie exactement votre règne ? » demanda le seigneur de Shirak après avoir rassemblé son courage pour poser la question.
« Ce que je désire, c’est le monde entier. Tant que vous passerez sous ma coupe, je vous promets la paix », affirma le roi gobelin.
« En d’autres termes, vous ne nous ferez pas de mal ? » s’enquit le seigneur de Guena.
Le roi gobelin hocha la tête. « Je ne sais comment procèdent les humains, mais nous n’avons aucun plaisir à opprimer les faibles. Ceux qui entreront sous ma tutelle, qu’ils soient elfes, demi-humains ou même humains… je les traiterai tous avec égalité, sans aucune discrimination. »
Les petits seigneurs féodaux échangèrent à nouveau un regard. Au moins, il semblait qu’ils ne couraient aucun danger immédiat. Seulement, ce monstre disait-il vraiment la vérité ?
« Vous avez l’air indécis entre me faire confiance ou non », remarqua le roi gobelin.
« N-Nous n’oserions pas… » balbutia le seigneur de Shirak en secouant précipitamment la tête.
« Roi des gobelins, si je puis me permettre, je crois qu’ils sont simplement inquiets », intervint Zaurosh, vice-chef du Clan Cœur-de-Lion.
Le roi gobelin posa son menton sur sa paume. « Ho. »
« Veuillez excuser ma présentation tardive. Je suis Zaurosh, vice-chef du Clan Cœur-de-Lion. Ces personnes sont mes actuels employeurs. »
« Zaurosh, hmm. »
Le roi gobelin lança un regard lourd de sens à Zaurosh, mais ce dernier feignit l’ignorance.
« Si Votre Altesse nous permettait de rester auprès d’eux jusqu’à ce que leurs craintes dissipes, notre clan pourrait aider à établir une confiance mutuelle », proposa poliment Zaurosh.
« En d’autres termes, il faut du temps pour rétablir les relations… Très bien, mais six mois maximum. Je n’accorderai pas davantage. »
« …Je vous remercie pour votre générosité. »
Ainsi se conclut l’audience entre les petits seigneurs féodaux et le roi gobelin, et les régions frontalières reconnurent l’hégémonie du roi gobelin, plaçant monstres, elfes, demi-humains et humains sous son autorité.
Une grande partie des forces gobelin resta en arrière pour entamer lentement une usure des territoires de Kushain. Elles stationnèrent aux côtés du Clan Cœur-de-Lion pour assurer la protection des zones frontalières.
Les petits seigneurs féodaux annoncèrent les changements à la population tout en leur garantissant leur sécurité. Ils purent le faire grâce au lien profond qui les unissait à leur peuple. Si les grands seigneurs féodaux avaient tenté pareille chose, les gens n’auraient jamais accepté la domination gobelin, et une révolte aurait sans doute éclaté.
Le peuple accordait d’autant plus de confiance aux petits seigneurs qu’à leurs homologues plus importants.
Quand le roi gobelin entendit cela de Zaurosh, il décida d’appliquer la même démarche pour les frontières de l’occident. Il pourrait ajuster les impôts lorsque les soldats seraient tributaires, mais pour les seigneurs féodaux eux-mêmes, il devrait leur garantir un rang. En tout état de cause, il fallait proposer une incitation pour les attirer.
Là où il y a une carotte, il doit nécessairement y avoir un bâton.
Les déserteurs ne bénéficieraient d’aucune grâce et l’abattage en forêt serait interdit. Le roi gobelin décida d’appliquer cette seconde règle afin d’empêcher ses sujets de vouloir récupérer davantage de terres et de réduire la Forêt des Ténèbres pour bénéficier de taxes allégées.
Comme le roi gobelin interdisait de toucher aux forêts tout en autorisant les plaines, les seigneurs féodaux frontaliers étendirent leurs domaines vers le sud-ouest le long de la rivière.
Après avoir acquis les terres frontalières, le roi gobelin exigea un rapport précis de la population actuelle ainsi qu’une carte détaillée des territoires. Tous deux étaient indispensables pour les guerres à venir. La carte qu’il avait reçue du vieux Falun était trop sommaire pour servir de référence ; il lui en fallait une nouvelle, et les informations démographiques étaient nécessaires pour fixer un niveau d’impôt adéquat qui ne pousserait pas la population à fuir.
Ces deux problèmes relevaient de compétences que tout homme d’État maîtriserait, mais le roi gobelin n’avait pas encore su recruter une telle élite sous ses ordres. Il existait probablement des personnes aptes chez les petits seigneurs féodaux, mais étant arrivés récemment, leur accorder autant d’autorité si rapidement provoquerait vraisemblablement des frictions avec les gobelins et les elfes.
« Quelle corvée… »
« Une vraie corvée, gobelin. Une vraie corvée. »
Assis auprès du souverain, le gobelin Gi Za Zakuend et le commandant elfe Felbi marmonnaient à haute voix en travaillant sur des parchemins. Une parcelle de la forêt dut être abattue pour que le roi gobelin puisse s’acquitter de ses fonctions royales, car il n’avait pas stationné ses troupes dans les villes frontalières. Au contraire, elles campaient actuellement en pleine forêt.
La rédaction complexe des premiers rapports soumis par les seigneurs féodaux mettait grandement Gi Za en difficulté, mais quand Felbi aperçut de la coin de l’œil la mention « situation financière », il s’empara immédiatement du document pour le soustraire aux mains du gobelin.
« Plus de travail, moins de bavardages », fit remarquer le roi gobelin.
À contrecœur, tous deux obtempérèrent. Si le roi lui-même, censé être l’objet du respect et de la dévotion, travaillait avec acharnement, qui étaient-ils pour baisser la garde ?
« Ghh… Grands nobles de Cultidian… sous la protection du dieu… le sang ancestral de Jikmua… avec la sauvegarde de la lignée continuée de Jikmua… les droits fonciers… Arrgh ! Pourquoi ne pas dire simplement que vous avez reçu vos droits d’une autorité légitime ! ? » hurla Gi Za après en être venu au bout de ses ressources.
Pendant ce temps, Felbi corrigeait les chiffres du recensement.
« 128, 3 sur 35… 2 sur 48, 27 ont passé… Hum… Où en étais-je ? Hé ! »
Ayant lui aussi atteint ses limites, il fusillait des piles de parchemins du regard, comme prêt à dégainer son arc pour les transpercer à tout moment.
Tandis que les deux hommes créaient le boucan, le roi gobelin avançait calmement dans ses tâches. L’un des documents attira son attention.
« Hmm. »
Il était rare que le roi gobelin interrompe son travail, aussi Gi Za et Felbi se tournèrent-ils immédiatement vers lui.
« Y a-t-il un souci, Votre Altesse ? » demanda Gi Za.
Felbi ne prononça aucun mot, mais son interrogait visiblement la même question.
« Un rapport du seigneur de Razuel. Il indique que la deuxième cité-État des croyants de Kushain, Fatina, est tombée », expliqua le roi gobelin.
« …L’Alliance d’Ashunasa du Sud a dû passer à l’action », spécula Felbi.
Le roi gobelin hocha la tête. « Les détails restent inconnus, mais il y est écrit qu’un groupe se réclamant du Roi Rouge en est responsable. »
« J’en ai déjà entendu parler, Votre Altesse. Il vaudrait sans doute mieux consulter l’humain, Zaurosh », suggéra Gi Za.
Le roi gobelin hocha à nouveau la tête.
Les questions relatives aux clans se traitaient logiquement auprès d’un membre d’un autre clan. Malheureusement, si les informations du Clan Cœur-de-Lion étaient souvent exhaustives, leur transmission prenait du temps. Cela s’expliquait principalement parce que l’essentiel de leurs effectifs restait encore à l’est.
Seuls environ deux cents combattants se trouvaient actuellement dans les terres frontalières. Le reste des combattants et des non-combattants, chargés des tâches organisationnelles, étaient encore en route depuis l’est. Zaurosh affirmait qu’ils comptaient se déplacer une fois leurs bases solidement établies, mais cela prendrait encore un certain temps.
« Cette fois, il s’agit d’une pétition. Une demande d’installation en ville. »
Le roi gobelin plongea dans la réflexion.
« Clairement, c’est inadmissible. Nous devons garder une position neutre », observa Gi Za.
« Mais les gobelins doivent pourtant stationner en ville si nous voulons recueillir des renseignements sur le sud. »
Installer des gobelins dans les cités de l’occident était une évidence puisqu’ils devaient y maintenir l’ordre public et empêcher les fuites. Le roi gobelin, cependant, préféra s’abstenir de le faire dans les régions frontalières.
Les informations circulaient de bouche à oreille. Les harpies pouvaient repérer depuis les airs, mais elles affrontaient de nombreux ennemis. C’était une espèce incapable de vivre trop loin de la forêt.
« Consulter Zaurosh pourrait s’avérer judicieux », indiqua le roi gobelin.
« Un humain ? » s’exclama Gi Za avec une franche désapprobation.
Le roi gobelin esquissa un sourire ironique. « Zaurosh est déjà un allié. Il ne peut plus retourner parmi les humains. »
« Ne serait-il pas plus sage d’en faire un officiellement que lorsqu’il aura rejoint nos rangs au combat ? » questionna Gi Za.
Le sourire ironique du roi gobelin s’approfondit. « Cela nous compliquerait la tâche pour recueillir des informations. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
« Oui… »
Même Gi Za ne pouvait nier que c’était grâce à Zaurosh qu’ils étaient parvenus à assujettir les petits seigneurs féodaux. Mais pour lui, méfiant envers les humains, il ne trouvait pas cela acceptable de compter excessivement sur eux.
« Prenons une pause », déclara le roi gobelin en s’étirant le cou et en expirant.
« Entendu, Votre Altesse », approuva Felbi en remuant les épaules.
« C’est très bien, mais… qu’est-ce que c’est que ça ? »
Aux paroles de Gi Za, tous les regards se tournèrent vers un gobelin Paradua qui galopait vers eux.
« Ah, un messager. »
Alors que l’homme parcourait la distance à pleine allure, le roi gobelin ressentit un mauvais pressentiment.
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