« Tu aurais dû dire dès le début que tu avais de l'argent », rit franchement Vine en menant Pale et les autres vers le village désert au sud de Fenis.
L'argent que Pale avait donné à Vine suffisait à construire une maison.
Quand Vine vit combien Pale lui payait, ce sourire diabolique sur son visage fut rapidement remplacé par le charme du sourire d'une chatte espiègle.
Le changement fut si soudain que le guerrier gnome, Berk Alsen, ne put s'empêcher de soupirer.
Cela faisait déjà sept jours que Pale et son groupe avaient réussi à obtenir l'aide du Clan Lune Rouge. En ce laps de temps, ils avaient réussi à découvrir la trace des survivants du Clan Elks.
Dès qu'ils eurent vent de cette information, Pale demanda immédiatement qu'on les retrouve. En réponse, Vine sourit méchamment et acquiesça.
« Tu te rends compte qu'ils sont peut-être déjà morts, pas vrai ? »
L'information qu'ils avaient reçue datait déjà de plus de dix jours. Il n'aurait rien d'étonnant à ce que la Dague de Webrus les ait déjà atteints.
« Peut-être, mais je dois quand même y aller. »
Devant la détermination de Pale, Vine ne put qu'acquiescer.
Le village désert vers lequel ils se dirigeaient demanderait cinq jours de voiture. N'ayant rien d'autre à faire, Shure et Rue demandèrent à Pale de parler d'elle.
Touri Nokia était l'homme qu'elle admirait et Ryutanu son premier kōhai.
Leur temps ensemble n'avait pas été sans épreuves, mais il avait assurément été amusant.
Pendant que Pale et les deux autres parlaisent de telles choses, Vine se concentrait uniquement sur son alcool, tandis que Berk conduisait la voiture.
« Au fait, vous n'appartenez à aucun clan, non ? Et si vous rejoigniez le nô— Pourquoi tu te caches derrière l'elfe ? »
Berk avait suggéré de laisser boire Vine pour lui maintenir le moral. Résultat : elle buvait sans arrêt depuis ce matin. C'était un mystère de savoir si ce qu'elle venait de dire était une blague, mais à cause de cela, Shurei et Rue se blottissaient l'une contre l'autre en tremblant de peur.
« Vous pouvez choisir de rester sans affiliation si vous voulez, mais vous aurez la vie dure. Pas vrai, Berk ? » dit Vine en goûtant son alcool.
« La fiabilité d'un clan diffère de celle de loups solitaires, donc la rémunération reçue est généralement d'un cran inférieure », répondit sérieusement Berk tout en conduisant la voiture. Il semblait habitué à gérer Vine saoule.
Voyant Berk répondre sérieusement, Vine renifla.
« Monsieur Berk, pourquoi êtes-vous devenu membre du Clan Lune Rouge ? » demanda Shurei.
Le visage de Berk s'assombrit un peu, mais ni Shurei ni Rue ne pouvaient voir son expression depuis l'arrière.
« Mon village se trouve au sud. À l'origine, nous venions du nord, mais nous avons déménagé il y a quelques générations. Nous gagnons notre vie en chassant les baleines des sables dans la mer de sable. »
« Ton histoire est trop longue ! »
Raillie par Vine, Berk en vint au fait. « C'est à ce moment-là que j'ai rencontré le chef de clan. À l'époque, il y avait des troubles dans le village, et je suis devenu un Royon pour entrer dans le Clan Lune Sanglante. Je suis venu au nord chercher des informations quand vous m'avez attrapé. »
« Donc tu n'es pas membre depuis longtemps ? »
« C'est ça. Il est devenu membre littéralement il y a juste un mois. »
Pendant que Shurei et Rue comprenaient la situation, la femme saoule coupa soudain leur conversation.
« Quoi ? Tu as envie de rejoindre maintenant, Rue-chan ? »
Avant que qui que ce soit ne s'en rende compte, Vine était derrière Rue et l'enlaçait. Ses mains bougeaient librement sur la robe de Rue tandis qu'elle lui tripotait le corps, arrachant un cri à Rue.
« Ha, a-arrête s'il te plaît ! »
« R-Rue !? »
« Mm~, il te faut encore grandir un peu… À ce rythme, tu n'arriveras pas à avoir l'homme que tu aimes. Je vais jouer la grande sœur sympa et t'aider… »
Rue essaya de se libérer, mais ses tentatives étaient vaines face à une guerrière aussi accomplie que Vine.
« Tu ne veux pas entrer dans notre clan ? Si tu entres dans notre clan, Shurei n'aura pas le choix non plus. »
« P-Pourquoi !? »
« Hein ? Tu ne veux pas rejoindre ? Alors je suppose que ça veut dire que la petite Rue est à moi… »
Alors que les joues de Rue se teintaient de rouge, Vine sourit méchamment vers Shurei.
« Non, a-arrête ! »
« … Chef de clan, tu vas un peu trop loin. » dit calmement Berk.
« Moi aussi je le pense. » acquiesça Pale.
Réprimandée à la fois par Pale et Berk, Vine lâcha Rue et reprit son alcool.
« Se plaindre de ma façon d'inviter les gens… Dans quel monde vit-on ? Soupir… j'aurais pu faire d'une pierre deux coups. »
C'est ainsi que leur groupe voyagea vers le village désert du sud.
◆◇◆
Dans la partie nord-ouest des cités libres, là où se trouvaient les régions frontalières et où Gi Gi et le clan Leon Heart menaient les machinations du Roi Gobelin, une opportunité mûre pour la cueillette se présentait.
Les petits seigneurs féodaux avaient convoqué une réunion pour élaborer un plan contre la vague sans fin de bêtes monstrueuses.
Les aventuriers dépêchés par le clan Leon Heart servaient de médiateurs. Les seigneurs leur faisaient déjà confiance pour tout ce qui touchait aux bêtes.
Environ deux mois s'étaient écoulés depuis le début de l'opération du clan Leon Heart, et Garwin et Fase logeaient au manoir du seigneur de Shirak.
Le manoir du territoire de Shirak, qui gouvernait trois villages et une ville, était le plus proche des gobelins et souffrait le plus de la vague sans fin de bêtes monstrueuses. Après avoir subi à plusieurs reprises l'oppression des bêtes monstrueuses, le seigneur de Shirak avait finalement décidé de proposer un plan et de demander de l'aide aux autres petits seigneurs.
Bien sûr, Garwin et Fase l'avaient aussi conseillé. Actuellement, le seigneur lui faisait assez confiance pour le consulter sur les questions concernant la défense de son territoire. Même le peuple lui faisait confiance.
Les petits seigneurs se considèrent comme de puissants rivaux, mais en même temps, ils se considèrent comme des camarades quand la calamité frappe.
« … Je remercie les dieux que nous puissions nous réunir ici aujourd'hui à Sanktfall. »
Après que le seigneur de Shirak eut ouvert la réunion, les seigneurs rassemblés commencèrent immédiatement à discuter du sujet.
« Comme vous le savez tous, le but de cette réunion est de traiter le problème des bêtes monstrueuses. »
Les seigneurs issus des générations pionnières n'avaient pas connu les mêmes difficultés que le territoire de Shirak, mais ils discutèrent tout de même sérieusement du sujet. Ils n'avaient pas le choix, car ils savaient qu'ils seraient les suivants si l'un d'entre eux tombait. Le seigneur de Guena, qui se cachait dans l'ombre de Shirak, le comprenait bien.
Mais au final, ils ne purent aboutir à une conclusion. Après tout, s'ils avaient pu trouver une solution dès le départ, ils n'auraient pas attendu aussi longtemps avant d'aborder le problème.
« Ne pouvons-nous pas comprendre pourquoi les monstres se déchaînent ? » demanda un seigneur.
« Nous pourrions rassembler nos chevaliers en un seul groupe », suggéra un seigneur.
« Il nous faut créer un mur infranchissable contre les monstres ! » en proposa un autre.
« Au final, le problème c'est l'argent », soupira le seigneur de Shirak.
Normalement, ces seigneurs auraient dû faire fortune, étant donné que le précédent seigneur féodal de l'ouest, Gowen Ranid, ne leur avait pas fait la guerre. Malheureusement, à cause des aumônes qu'ils devaient verser à la foi Kushain, ils étaient actuellement si pauvres qu'ils peinaient à engager ne serait-ce que deux aventuriers compétents.
Aucun des petits seigneurs n'avait le cran de s'opposer à la grande vague qu'était la foi Kushain, si bien que le credo de la foi Kushain se propagea rapidement des grandes villes jusqu'aux toutes frontières des cités libres du nord.
Alors que la réunion tournait en rond, le seigneur de Shirak l'ajourna.
Ils l'avaient commencée en soirée, mais c'était maintenant le matin. À ce rythme, les dirigeants participants ne tiendraient pas. D'ailleurs, il était douteux qu'aucun d'eux ne propose une bonne idée avec la façon dont les choses se passaient.
Ainsi, les seigneurs épuisés regagnèrent leurs chambres.
« Comment ça s'est passé ? » demanda Fase, qui servait actuellement de garde du corps au seigneur de Shirak.
Le seigneur ne répondit que par un faible rire.
« … Je vois. Comme prévu, ces seigneurs meurent aussi de faim côté argent. »
« C'est dommage, mais s'ils avaient de l'argent, ils n'auraient pas déménagé aux frontières en premier lieu. »
Fase croisa les bras et ferma les yeux. Après un moment de réflexion, il parla. « … Nous avons de nouvelles informations. »
« Qu'est-ce que c'est ? Si ça peut nous sortir de cette impasse, par tous les moyens, je t'en prie. »
« En fait, notre vice-chef de clan, Zaurosh le Seigneur Commandant, arrive. »
Excité à la perspective de peut-être sortir de leur situation actuelle, le seigneur prêta l'oreille avec empressement à Fase.
« S'il est là, il aura peut-être une idée. »
« Il est bon ? »
« Le chef de clan lui-même est jeune, mais c'est grâce à lui que notre clan peut opérer. Le Seigneur Commandant est un homme en qui le chef a une confiance absolue. C'est un bon homme, à mon avis. »
Fase était un aventurier compétent, toujours calme. Le seigneur de Shirak appréciait grandement ses capacités.
« Comment est-il par rapport à toi ? »
« J'ai peur de ne même pas être digne d'être mentionné dans la même phrase. Peut-être que je pourrais arracher une victoire à l'arc, mais c'est un épéiste habile, doté de prudence et de relations. Il me surpasse. »
Fase sourit en coin et secoua la tête, mais ses mots excitèrent grandement le seigneur.
« Et ce Seigneur Zaurosh vient pour quel but exactement ? »
« Ça, je n'en suis pas sûr. Tout ce qui était mentionné dans la lettre, c'est qu'il venait voir la situation. »
Le seigneur se redressa et croisa les bras.
On dit qu'un homme qui se noie s'accrocherait à n'importe quoi, même si ce n'est qu'une paille. Le seigneur rongea son frein en cherchant à percer le but de la visite du vice-chef d'un grand clan, mais l'information dont il disposait était insuffisante. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il faisait confiance à Fase.
Mais on ne pouvait pas lui en vouloir, après tout, il n'est pas facile de haïr quelqu'un qui risque sa vie pour vous avec à peine une rémunération. D'autant plus quand cette personne obtient des résultats et protège les gens.
S'il pense que leur vice-chef est un bon homme, alors au minimum, ce n'était pas un vilain.
« Si ce n'est pas un problème, j'aimerais le rencontrer. Si possible, pendant que la conférence des seigneurs (Sanktfall) est encore ouverte. »
« … Je lui enverrai une lettre par oiseau. Je ne peux rien garantir, mais c'est la méthode qu'on utilise pour se contacter en cas d'urgence. »
« Merci. »
Trois jours plus tard, Zaurosh arriva.
Gi Gu Verbena avait été blessé lors de la guerre de la région occidentale et n'avait pas pu combattre aux côtés des autres gobelins dans la quête de conquête de la capitale de l'ouest. Bien que ses blessures aient depuis longtemps guéri, le regret qu'il ressentit ce jour-là brûlait encore en lui.
« J'ai perdu contre les humains. Ça en soi est impardonnable, mais pire encore, j'ai perdu personnellement. »
Gi Gu Verbena était le chef des gobelins du sud et disposait de la plus grande armée parmi les gobelins, exception faite du roi. Ni la féroce tribu Gaidga ni l'armée de Gi Gi ne pouvaient rivaliser avec l'échelle et la puissance de son armée. L'honneur de mener l'avant-garde lors de la bataille précédente avait été confié à Gi Gu Verbena, mais au final, il perdit aux mains de l'humain Gowen Ranid, le seigneur de la région occidentale.
Pour couronner le tout, non seulement Gi Gu avait trahi la confiance du roi, mais il avait même perdu contre un humain. Il n'y avait pas plus grande humiliation.
« Mais les humains étaient vraiment forts, Grand Frère ! »
« Ils étaient vraiment forts. »
« Exact ! Exact ! »
Les trois gobelins frères Gu Long, Gu Big et Gu Tough essayèrent de consoler Gi Gu, mais leurs tentatives ne tombèrent que dans des oreilles sourdes, car Gi Gu lui-même était déjà parvenu à une conclusion sur la raison de sa défaite.
La force du nombre. C'était avec cette même stratégie qu'il avait conquis le sud une fois. En fait, Gi Gu lui-même n'avait pas livré beaucoup de batailles où il avait moins d'effectifs que son adversaire.
« Nous allons étendre notre territoire. »
C'est pourquoi, quand Gi Gu dit soudain cela, les trois frères gobelins furent choqués.
« Mais le sud, c'est tout du sable… »
« Le sable, c'est chaud… »
« Le roi ne va pas se fâcher ? »
Les trois frères gobelins exprimèrent chacun leur inquiétude.
En réponse, Gi Gu acquiesça et dit que ce n'était pas grave. « La forêt sera toujours notre foyer. D'ailleurs, nous n'étendons pas vers le sud mais vers l'ouest. Nous… devrons envoyer un messager au roi. »
◆◇◆
Depuis que le Roi Gobelin a occupé la région occidentale, il s'occupe des affaires de gouvernement dans la capitale de l'ouest. Malheureusement, il ne sait toujours pas lire les écritures de ce monde. Il a beaucoup fourni d'efforts pour les étudier, mais il ne parvient toujours pas à lire quoi que ce soit de plus difficile que des rapports.
À côté du roi se trouvaient l'elfe de Forni, Fei, et le gobelin druide qui avait étudié peu de temps à l'école elfique, Gi Za Zakuend.
Toutes sortes d'informations étaient apportées au roi. La demande de Gi Gu Verbena d'étendre son territoire, le rapport du clan Leon Heart sur les affaires du sud, les rapports des elfes sur l'état des villages, les rapports de Shumea et Yoshu sur l'insatisfaction des humains… toutes sortes.
Une des raisons pour lesquelles ils pouvaient rassembler l'information si facilement malgré l'utilisation de la capitale de l'ouest comme quartier général était qu'ils étaient proches des lignes de front.
Le Roi Gobelin n'avait pas d'autre choix que de travailler près des lignes de front en raison de sa reconnaissance par les gobelins comme leur plus fort. Cela ne ferait tout simplement pas l'affaire si le plus fort guerrier gobelin n'était pas présent sur le front.
Pour protéger les zones urbaines, le Roi Gobelin demanda à la chef des aranéides, Nikea, de prendre la sécurité en charge. Résultat : ils créèrent un campement complexe en tissant ensemble leurs fils.
La défense de la partie orientale de la capitale de l'ouest fut confiée au « Serpent Mangeur d'Hommes » Gi Ba Hagar. Les humains avaient huit petites forteresses de leur côté de la frontière, donc tout commerce était actuellement stoppé. Des monstres fuyaient aussi fréquemment vers la région orientale à cause de l'armée de monstres de Gi Gi.
Les bêtes monstrueuses allaient parfois aussi vers eux. Après tout, c'étaient des monstres. Ils attaquaient tout le monde sans discrimination, donc Gi Ba avait mis en place des patrouilles pour protéger les humains de leur côté, mais jusqu'ici, il n'y avait eu aucun problème.
Au sud, Gi Gi Orudo, Gi Ji Arsil et Gi Zu Ruo avaient actuellement stoppé l'avance de leurs armées respectives et observaient la situation. Selon les progrès du clan Leon Heart, ils devraient peut-être descendre plus au sud bientôt. Leurs trois armées étaient plus que suffisantes pour une force d'avant-garde.
Quant à la force principale qui inclurait naturellement le Roi Gobelin lui-même, Gi Gi Rax et sa garde impériale, le peloton de druides de Gi Do Buruga, et peut-être quelques pelotons humains.
La partie occidentale de la région occidentale fut donnée aux yugushiva et aux demi-humains. Le Roi Gobelin se contenta d'en délimiter les frontières avant de leur en laisser la gestion. Il n'imposa rien d'autre aux demi-humains que la construction des installations le long des routes reliant la Forêt des Ténèbres et la capitale de l'ouest. Les demi-humains étaient peu nombreux et n'étaient pas adaptés au combat en première ligne, donc le roi ne les sollicita pas outre mesure.
Cela dit, ce qui leur manquait en nombre, ils le compensaient en qualité. Il n'y avait aucun doute qu'ils étaient de puissants guerriers. C'est pourquoi le roi décida de les employer avec parcimonie. Le Roi Gobelin appréciait grandement leurs capacités, et cela alors qu'ils ne faisaient qu'apprendre à faire la guerre.
Quant à la partie septentrionale de la région occidentale, c'était une région boisée qui servait à loger les humains vaincus. Shumea et Yoshu avaient été chargés de veiller à ce qu'ils puissent vivre aux côtés des gobelins. Grâce à l'aide des elfes, la partie nord servait actuellement de centre agricole.
Les humains cultivaient surtout des céréales, résistantes au froid, et les gobelins étaient aussi chargés d'apprendre d'eux. La récolte était encore loin, mais on pouvait l'attendre dans six mois.
Des informations sur les affaires au-delà des frontières étaient aussi régulièrement transmises par le clan Leon Heart, mais elles avaient leurs limites. L'une des informations qu'ils partageaient était le fait que le chevalier saint, Gulland Rifenin, avait été mis à la tête de la région occidentale, actuellement sous domination gobeline.
Gulland Rifenin était un homme qui pouvait se battre à égalité avec le roi. Seul, le Roi Gobelin pouvait s'en charger, mais les choses pourraient tourner différemment s'il avait quelqu'un avec lui.
Le clan connu sous le nom de Roi Rouge gagnait aussi en élan dans la région désertique du sud des Cités Libres. Ils étaient hostiles aux Croyants Kushain, donc le Roi Gobelin pensait qu'il pourrait peut-être les monter les uns contre les autres s'il jouait bien ses cartes.
Plusieurs villes penchant vers la Foi Kushain avaient déjà capitulé et étaient revenues vers le sud à cause des activités du clan Roi Rouge.
Si leur élan grossissait trop, ils pourraient avoir un impact négatif sur les plans du roi pour rallier les petits seigneurs à sa cause.
Le stratagème du Roi Gobelin reposait sur le fait qu'ils n'avaient personne d'autre sur qui compter que lui, après tout.
Alors que le Roi Gobelin gérait les affaires des territoires dans toutes les directions, le rapport suivant qui arriva le fit sourciller.
« Reshia… »
La Sainte, Dame Reshia Fel Zeal, avait aidé les demi-humains blessés du petit pays d'Orphen au nord et les gardait près d'elle.
La nouvelle de la Sainte laissa le roi sans voix un instant, sentant à la fois l'impatience et le soulagement le remuer.
On sait que les officiels militaires et les officiels civils se heurtent souvent. C'est vrai même pour le Royaume de Germion ou le Saint Royaume de Shushunu.
Les officiels militaires critiquent les civils comme des gens sans cœur qui jouent librement avec la vie des gens à travers leurs paperasses, tandis que ces derniers critiquent les militaires comme des fous délirants qui croient que l'argent pousse sur les arbres.
Les problèmes entre les deux branches peuvent parfois menacer l'existence même du pays, c'est donc au roi de veiller à ce que les deux restent maîtrisés.
En un sens, on pourrait dire que le militaire et le civil sont les roues du char, et qu'il appartient au roi de veiller à ce qu'elles restent sur les rails.
Un pays qui échoue à le faire déraille naturellement.
Dans ce cas, le peuple tombera dans la misère, le pays sera exploité par d'autres pays, et…
« Seigneur Kanash, votre renommée peut être connue à travers le monde, mais nous ne pouvons pas accepter ça ! Notre pays ne peut plus endurer de guerres ! »
La réunion se tenait au pilier du Royaume d'Elrain, dans une pièce du palais royal.
C'était un officiel civil mince qui avait dit cette phrase d'une voix forte et colérique.
« Même si le trésor ne peut pas le supporter, l'ennemi est déjà en route ! Tu me dis d'ordonner à mes subordonnés de mourir pour rien !? » Le général Kanash lui rétorqua en se levant de son siège.
« Mais on n'a pas ce qu'on n'a pas ! »
« Eh bien, fais quelque chose ! C'est pas ton travail, ça !? »
« En premier lieu, si tu n'avais pas perdu à la dernière bataille, on ne serait pas dans cette situation ! »
« Salaud ! C'est comme ça que tu traites les gens qui ont risqué leur vie pour protéger le pays !? »
L'un provoquait, l'autre mordait. Ils étaient censés être en réunion, mais ils ne faisaient que s'engueuler avec tous leurs arguments qui couraient en parallèle.
Dans cette atmosphère lourde tendue à l'extrême, le chef de clan du Roi Rouge, Brandika, bâilla. Carlion, qui était derrière lui, ricana en le voyant si ennuyé, mais il veilla quand même à le couder pour lui rappeler de se tenir correctement.
« C'est une perte de temps. On peut pas rentrer ? » dit Brandika.
« Ça ne ira pas. Au minimum, il faut rester jusqu'à la fin », répondit Carlion.
Quand l'officiel civil vit Brandika avoir l'air si ennuyé et Carlion agir comme s'il regardait une pièce amusante, ses yeux s'écarquillèrent. De son point de vue, on aurait dit qu'ils se moquaient de lui, donc il tourna ses attaques verbales du général Kanash vers Brandika.
« En premier lieu, c'est parce que vous avez dû engager des mercenaires à un prix aussi stupide que l'armée a dépassé son budget ! Le fait d'avoir dû recourir à des mercenaires n'est-ce pas la même chose qu'admettre votre incompétence !? Pourquoi avons-nous même une armée !? Qui, selon vous, vous permet d'engager ces parasites avides d'argent !?— »
Pendant que l'officiel civil déversait sa colère, Brandika frappa soudain sur le bureau, provoquant des fissures sur sa surface de marbre.
« … Si vous ne nous voulez pas, on peut partir n'importe quand », dit Brandika. « Payez-nous juste pour le temps qu'on a travaillé. »
L'aura émanant de Brandika était tout juste celle d'une bête tandis qu'il fixait durement l'officiel civil. C'était un guerrier accompli qui avait traversé maints champs de bataille et était le chef de clan du Clan Roi Rouge. L'intimidation d'un tel homme n'était effectivement pas quelque chose qu'un officiel civil pouvait gérer, car l'officiel se tut très vite et pâlit.
« C-C'est… »
« Hé, Carlion. Notre contrat était scellé avec le symbole du royaume, non ? »
« Oui, j'en suis sûr. Je l'ai avec moi, je peux le sortir pour confirmation si besoin. »
Tous les officiels civils participant à la réunion baissaient les yeux, muets. Au bout du compte, l'armée était bien incapable d'apporter autant de résultats que le Roi Rouge, et les officiels civils ne pouvaient pas eux-mêmes sortir l'argent pour les payer.
« … Cela ne sera pas nécessaire. »
Ce fut le général Kanash qui le dit à la place des officiels civils.
« C'est humiliant pour quelqu'un à ma position, mais nous avons besoin de votre aide, Chef de clan Leander Brandika du Clan Roi Rouge. Prêtez-nous votre force. Si vous partez maintenant, nous ne pourrons pas tenir la ligne contre les croyants Kushain. »
L'Alliance Ashunasan a bien été établie, mais sans médiateur approprié, leurs forces étaient actuellement déployées selon le bon vouloir de chaque pays.
« Général Kanash, je vous considère personnellement comme un ami, mais je suis aussi un chef de clan, une personne responsable de la vie d'autrui. En reprenant vos mots, je ne veux pas ordonner à mes hommes de mourir pour rien. »
On ne peut pas se battre sans argent.
« C'est… »
Le général Kanash se tourna vers les officiels civils, mais tout le monde baissait les yeux.
Kanash retint l'envie de claquer la langue en proposant une idée. « Très bien. Dans ce cas, j'utiliserai mes biens pour… »
« Chef de clan, c'est trop intangible », coupa Carlion.
« Hmm… Vraiment ? »
« Oui, ils nous disent essentiellement de mettre ça sur leur ardoise. De plus, si on regarde la situation actuelle de l'armée… »
Le Royaume d'Elrain était déjà au point où ils ne pouvaient plus payer les soldes de leurs soldats à temps. C'était effectivement vrai que le trésor national était à ses limites.
« C'est pour ça que j'ai une proposition différente », Carlion fit un clin d'œil à Brandika, puis se leva et dit cela aux divers officiels.
Contrairement à Brandika, Carlion était bien plus délicat et n'avait aucune aura intimidante. Il était juste comme les officiels civils, donc ils furent rapides à prêter l'oreille.
« En échange de nos services, nous demandons que notre chef de clan, Brandika, reçoive un rang de cour et soit fait gouverneur de la ville de Sapnir. »
« Quoi !? »
« C'est… »
Les officiels civils restèrent sans voix, tandis que Brandika ne fit que froncer les sourcils en croisant les bras et en s'asseyant sur son siège.
Carlion sourit en continuant sa proposition.
Au sommet du Royaume d'Elrain se trouvait le roi, suivi de quelques nobles de cour royaux, puis des officiels civils et des nobles avec territoires.
Les nobles avec territoires recevaient un rang de cour du roi selon la taille de leur territoire. Leur territoire lui-même est la source de leur pouvoir. Bien sûr, la famille royale a aussi ses propres territoires. C'est pourquoi la famille royale n'est vraiment rien d'autre que le noble avec le plus de territoires.
La demande de Carlion impliquait deux choses pour les officiels civils.
L'une était qu'ils n'avaient pas l'intention de s'opposer à la famille royale d'Elrain. L'autre était qu'ils mettraient tout en œuvre dans cette guerre.
Gouverner une ville requérait certaines qualifications. Dans ce pays, cette qualification était un rang de cour, mais recevoir un rang de cour, c'est reconnaître la famille royale et se placer sous elle.
Sapnir était une ville de taille moyenne. Si Sapnir leur était donnée, ils auraient besoin d'un rang de cour assez élevé.
Les officiels civils acceptèrent avec plaisir la demande de Carlion. Après tout, les rangs de cour ne coûtaient pas d'argent et il valait mieux céder une ville que de payer maintenant. Vu sur le long terme, ils donnaient une ville qui pouvait produire une grande richesse, mais vu sur le court terme, ils ne faisaient que couvrir les coûts d'engagement d'une massive organisation mercenaire.
Mais bien sûr, la raison la plus importante de toutes est qu'Elrain Kingdom ne pouvait plus se passer du Clan Roi Rouge.
« Nous allons l'étudier », dit un officiel civil.
À cela, Carlion s'inclina et regagna son siège. Personne ne remarqua le sourire qu'il échangea avec Brandika dès qu'il s'assit.
Le lendemain, la nouvelle que Brandika recevait le titre de comte et le territoire de Sapnir se répandit.