« Eh bien… »
Un homme en robe blanche tendit une lettre au roi Ashtal, qui la parcourut, hocha la tête et la remit à son premier ministre.
« Voilà donc la formule de la potion », dit le vieux premier ministre avec un vif intérêt.
Le messager acquiesça. C'était un jeune homme grand et mince, mais bien qu'il affichât un sourire négligé, ses yeux ne riaient pas. « Considérez cela comme l'une des sagesse de notre tour d'Ivoire. Avec cette formule, vous pourrez créer autant de ces potions que vous le voudrez. »
Le premier ministre se tourna vers le messager. « Elle peut guérir les blessures instantanément ? »
Le messager soutint son regard. « Ce serait lui faire trop d'honneur. Cette potion ne peut qu'augmenter les capacités de régénération des gens. Ce n'est pas de la magie. Si vous avez besoin de soins instantanés, un magicien serait préférable. En fait, ces derniers temps, j'ai entendu dire qu'il y avait ici de talentueux guérisseurs qu'on pourrait engager pour une grosse somme. »
Le regard perçant du messager se porta également sur le roi Ashtal, mais en tant que roi, cela ne pouvait l'affecter.
Le roi Ashtal sourit et pouffa. « Intéressant, notre pays serait très intéressé pour l'adopter. N'est-ce pas, premier ministre ? »
« … Bien sûr, Votre Altesse », acquiesça le premier ministre.
Sanguinaire tanuki, maudit le messager dans son for intérieur, mais son sourire demeura imperturbable.
« Maintenant, au sujet du retour de Dame Reshia. Un mois vous conviendrait-il ? » demanda le messager.
« Oui, ça ira. Grâce à sa sainteté, la ville est devenue bien plus animée. Je ne saurais trop exprimer ma gratitude à la tour d'Ivoire. »
« Non, non, sûrement cela doit aussi être un don du ciel en raison de la grande vertu de Votre Altesse », dit le messager en prenant congé.
« Hmph, rusé toutou. Je suppose que cela veut dire qu'ils ont percé nos intentions ? » cracha le roi Ashtal.
« Nous ne pouvons vraiment pas les sous-estimer. Ils n'ont pas seulement de l'influence parmi les bureaucrates, leurs renseignements sont aussi excellents. Votre Majesté, allez-vous vraiment livrer la sainte ? » demanda le premier ministre.
Ashtal acquiesça à contrecœur en s'appuyant sur son accoudoir. « On n'y peut rien. Il n'y a aucun intérêt à avoir un atout maître si on ne l'utilise jamais. C'est le bon moment, ceci dit. Gulland devrait revenir bientôt pour son rapport régulier. Nous pourrons faire un dernier festin. »
Le premier ministre inclina courtoisement la tête et esquissa un faible sourire. « J'enverrai une lettre aux marchands et aux nobles. La sainte doit danser une dernière fois pour nous, après tout. »
« Je vous laisse faire », dit le roi Ashtal.
Sur ce, le premier ministre se retira, laissant le roi Ashtal seul.
Le retour de Reshia à la tour d'Ivoire. Ils en discutaient par l'intermédiaire des messagers de la tour depuis un moment déjà, et enfin venait le jour où ils devraient la leur remettre. Pour le roi Ashtal, cette soi-dissante sainte n'était qu'une gamine. Quelle était exactement sa valeur ?
Le roi Ashtal l'ignorait, mais une chose était certaine : la tour d'Ivoire la voulait en vie.
« Bon, peu importe », marmonna-t-il.
Tant qu'il pouvait obtenir ce qu'il voulait.
La formule de la potion. Avec ça en leur possession, le roi Ashtal pourrait renforcer son armée encore davantage. Avec les potions et les guérisseurs ensemble, l'armée personnelle du roi Ashtal deviendrait vraiment une force avec laquelle il faudrait compter.
« Je dois réduire l'influence des nobles et renforcer la mienne… Ma famille royale doit devenir plus forte. »
Soudain, des coups se firent entendre de l'autre côté de la porte de son bureau.
« Votre Majesté, c'est Ishtel. Puis-je demander une audience ? »
« Je n'y vois pas d'inconvénient. Entrez. »
La personne qui entra était un jeune homme à la carrure impressionnante. Si Ashtal avait été plus jeune et mieux entraîné, il lui aurait ressemblé trait pour trait.
« Grand-père ! »
À peine les gardes impériaux eurent-ils refermé la porte qu'Ishtel accourut vers Ashtal.
« Allez-vous vraiment renvoyer Dame Reshia ? » demanda-t-il.
Ashtal sourit en coin en voyant son petit-fils si excité. Ce garçon était encore tout neuf, mais il était l'unique héritier du roi Ashtal.
En sentant la chaleur de son futur successeur, le roi Ashtal se composa un visage sévère. « C'était le plan depuis le début. Elle ne pouvait rester ici que temporairement. Nous ne pouvons pas refuser le messager de la tour d'Ivoire s'il nous demande de la renvoyer. »
« C'est… C'est vrai, mais… »
« Ishtel, je comprends que tu sois attaché à la sainte, mais… »
« E-Excusez-moi !? Je… Je ne pourrais pas… »
Même Ashtal ne put garder son sérieux en voyant son petit-fils réagir comme ça.
« Ah, Ishtel, tu es gentil, si gentil… Mais cette gentillesse, tu dois la partager équitablement parmi notre peuple, sans quoi tu trahis notre devoir de rois. »
On peut aimer, mais jamais s'abandonner. On peut haïr, mais jamais dévier. Tels sont les préceptes de la famille Germion transmis depuis bien longtemps.
« Dans vingt jours, un festin d'adieu sera donné. Tu devras lui dire adieu à ce moment-là. »
« … Oui, grand-père. »
Le jeune prince était venu plein d'entrain, mais il repartit sans aucun.
« Toutes les sources d'ennuis seront tranchées, qu'elles viennent de l'intérieur ou de l'extérieur », dit le roi Ashtal.
Il veillerait à ce que, quand il transmettrait sa royauté à ses petits-enfants, ce soit dans la paix. À cette fin, il devrait se débarrasser au plus vite des goules qui pourrissaient à l'ouest.
◆◆◇
« Les hommes-lézards sont en furie ? » demandai-je.
L'assassin, Gi Ji Arsil, avait personnellement entraîné une division de renseignement. L'un de ces gobelins fit son rapport devant moi avec des mots chancelants. Apparemment, les hommes-lézards des environs de la rivière au nord étaient en furie et avaient même causé des pertes parmi les gobelins.
« Votre Majesté, donnez-nous l'ordre de les soumettre », dit avec enthousiasme le chevalier Gi Ga Rax, mais je restai silencieux.
Je me demande s'il y a un moyen d'intégrer ces hommes-lézards à ma horde ? Ce sont des bêtes qui vivent au bord de la rivière, mais elles ne sont pas dépourvues de raison. Si je pouvais les ajouter à ma horde, ce serait un point de plus en ma faveur pour la guerre à venir contre les humains.
« Avant de tuer, essayons de parler. Faites venir Tanita de la tribu à longue queue », dis-je.
Un messager fut envoyé au village demi-humain lointain. D'ici là, la zone où les hommes-lézards faisaient des leurs était interdite d'accès.
Si la discussion échoue, nous les tuerons.
Vint ensuite le rapport de Kuzan.
Il concernait l'avancement de son enquête.
Au final, il semble qu'ils n'aient pas pu déterminer jusqu'où s'étendait le chemin souterrain. J'écoutai le rapport de Kuzan en fronçant les sourcils.
Je ne pense pas qu'il y ait de bêtes dangereuses là-bas, mais… Un chemin sans fin, hein ? Un grand chemin qui s'étire horizontalement et verticalement. Il semble que je devrai envoyer plus de monde si nous voulons explorer dans les deux sens.
La petite Kuzan avait l'air pitoyable en poussant un soupir.
D'après Kuzan, la légende transmise chez les gobelins dit que cet endroit est l'entrée des enfers que la déesse des enfers elle-même a scellée. Mais c'est tout ce qu'on sait.
J'ordonnai à Kuzan, qui était abattue, de prioriser la fouille du premier niveau.
« Comme vous le voudrez, Votre Majesté ! »
Le but de cette fouille est principalement de savoir s'il y a d'autres entrées vers le sous-sol ou non. Il pourrait y avoir un chemin menant au monde des humains, après tout. S'il est vrai que nous pourrions simplement quitter la forêt par la voie normale, n'avoir qu'un seul chemin de sortie limiterait nos options. D'ailleurs, pourquoi emprunter la voie normale et faire ce que les humains attendent ?
Cela dit, je n'arrive pas à me calmer pour une raison quelconque.
Les jours passaient à recevoir des rapports et à valider de nouveaux ordres. Il semble que j'aie accumulé du stress à cause de cela. Il semble que le corps d'un gobelin ait vraiment besoin de bouger de temps en temps.
Pour cette raison, je décidai d'aller jeter un œil à l'entraînement de Gi Ga et Gi Jii.
Emportant ma grande épée, je descendis de mon trône et me dirigeai vers la place, où les gobelins ordinaires s'entraînaient.
« Mon seigneur », dit Gi Jii.
« Votre Majesté », dit Gi Ga.
Gi Ga entraînait les jeunes gobelins pour en faire des guerriers, tandis que Gi Jii entraînait les guerriers pour en faire des soldats.
L'entraînement de Gi Jii commençait par des cellules de trois, puis il regroupait plusieurs cellules de trois pour former une unité, un kentor. Ensuite, il rassemblait plusieurs kentors pour former une unité, un regiol.
C'étaient généralement les gobelins de classe rare qui dirigeaient les kentors, tandis que les gobelins nobles dirigeaient les regiols.
Apparemment, c'était quelque chose que Gi Jii avait mis au point après avoir consulté Pale, une méthode pour faire opérer l'armée plus vite.
« Si c'est comme ça que vous comptez faire, vous feriez aussi bien de tous les nommer », dis-je.
« Les nommer ? » demanda Gi Ga les yeux écarquillés.
« Par exemple, le Regiol Yubu », dis-je.
« Je vois… Alors, par tous les moyens, mon seigneur. Choisissez quelques noms, je vous en prie », dit Gi Jii.
Hein, moi !?
Gi Jii me regarda avec des yeux curieux. Je sais que c'est moi qui l'ai suggéré, mais…
« Hmm, choisissons des noms quand tout le monde sera rentré », dis-je.
« … Très bien, mon seigneur. Faisons ainsi alors », dit Gi Jii, un peu déçu.
Qu'est-ce qu'il attendait ?
Ainsi passaient les jours, dans le bonheur et la satisfaction. Le fait que nous progressions régulièrement vers notre but me comblait, et je parvenais à bien dormir la nuit.
J'ai■、vu……■Ah──,Vu……
Des voix de jubilation que j'aurais dû oublier depuis longtemps résonnaient dans mes oreilles, bien que pour moi elles ne fussent vraiment rien d'autre que quelque chose à haïr.
Les lointains souvenirs de mon humanité que j'ai déjà oubliés refirent surface un peu, puis s'évanouirent à nouveau.
Étais-je vraiment humain autrefois ?
Peut-être ai-je toujours été un gobelin, et ces ne sont rien d'autre qu'une béquille que j'ai utilisée pour expliquer ces connaissances incompréhensibles et vagues avec lesquelles je suis né ?
En vérité, je—
—Dans les ténèbres, j'ouvris les yeux.
« Gu, … »
Devant moi se trouvait le plafond de la Forteresse de l'Abîme que j'aurais dû connaître par cœur depuis longtemps.
Essuyant ma sueur de mes mains moites, je secouai la tête.
« Je suis le roi. Je suis celui qui deviendra le roi des monstres… »
Ni plus, ni moins…
En tout cas, c'est comme ça que ça devrait être.
◆◆◇
« Cela fait un moment, Dame Reshia. »
Quand Reshia entendit cette voix familière, elle se retourna avec Gastra dans les bras.
« Seigneur Rolika ? Que faites-vous ici ? »
Qu'est-ce qu'une connaissance de la tour d'Ivoire ferait ici ? se demanda Reshia, bien que son expression sans émotion ne se brisât pas.
La silhouette grande et mince qu'était le seigneur Rolika s'inclina courtoisement. « Sur un caprice des anciens blancs, j'ai été chargé de vous escorter de retour. »
« … N'est-ce pas en dire trop ? » fronça Reshia les sourcils d'une manière qui rendait son expression difficile à comprendre.
En réponse, Rolika continua d'arborer ce sourire négligé, tandis que ses yeux ne riaient jamais. « Oh ? Et moi qui croyais que c'était une réponse splendide. Comme d'habitude, il est difficile de vous comprendre. »
Rolika la regarda d'une façon qui rappelait quelqu'un observant un sujet de test, un regard froid, sans émotion, bien que son sourire ne quittât jamais ses lèvres. C'était dérangeant, pour le moins.
« La partie "caprice" était une blague, mais j'ai vraiment été chargé de vous escorter. Dame Reshia, veuillez retourner à la tour d'Ivoire. Tout le monde s'inquiète pour vous. »
« … Inquiet pour mon sceau ? »
« Oh ? Oho oho ? Vous êtes devenue bien plus facile à comprendre qu'avant. Une réaction aussi puérile est décevante à entendre. Cela ne fera pas du tout, Dame Reshia. Vous devez être plus compliquée… »
Tandis que Rolika marmonnait, il apparut soudain devant Reshia sans un bruit et la saisit par le bras.
Sentant l'appréhension de Reshia, Gastra commença à grogner, mais Rolika plongea son regard dans les yeux de Reshia comme si de rien n'était.
« Est-ce le grand héros, Gulland, qui vous a changée ? Ou y a-t-il quelqu'un dans ce royaume qui a réussi à toucher votre cœur ? »
Le grand Rolika la regardait de haut, son fente d'yeux s'ouvrant, révélant une expression extatique. C'était une expression folle que personne n'aurait attendue du habituellement composé Rolika.
Un désir marqué tordit le visage de Rolika.
« N'êtes-vous pas simplement en train de vous tromper ? » demanda Reshia.
Rolika la regarda dans les yeux un instant, et après s'être assuré que son regard ne fléchissait pas, il secoua la tête et son expression redevint normale.
« Hmm, c'est bizarre… Peut-être parce que vous étiez toujours enfermée ici sans personne à qui parler, vous êtes devenue encore plus mauvaise pour parler. »
Rolika Ralmera, le clairvoyant, un étudiant chercheur à la tour d'Ivoire.
« … Et ? Quand partirai-je ? » demanda Reshia.
« Dans un mois. Vous devrez patienter jusqu'alors. Prenez soin de ne pas perdre courage. »
« Je comprends », dit Reshia d'un ton dédaigneux.
Rolika lui sourit avec complaisance et se retira, et Reshia serra Gastra contre elle.
« J'ai changé… »
Gastra pleura faiblement, inquiet pour sa maîtresse.
« Si c'est vrai, alors… »
Cela ne pouvait signifier qu'une chose : elle a vu celui qui luttera contre le destin. Son corps était celui d'un monstre, mais sa volonté était plus grande que n'importe quelle autre ; une volonté si grande qu'elle ne tremblerait pas même devant les dieux eux-mêmes.
Pour les disciples du destin, il n'y avait rien de plus terrifiant que son existence.
Par la volonté des dieux, les chemins ont été tracés. Du moment de la naissance au moment de la mort, tout était décidé depuis longtemps. C'est l'ordre correct du monde.
Mais le roi n'a pas manqué de la rejoindre à temps à cause du destin. Ce résultat n'était pas dû au destin mais à sa propre lâcheté.
Quelque chose comme ça n'est pas le destin !
Si les dieux ont choisi un chemin, alors il est tout humain d'aller contre.
Elle a toujours été en train de ruminer en elle-même, mais maintenant que Rolika est apparu, elle sut ce qu'elle avait à faire.
« Retournons… à la tour d'Ivoire. »