« Lucien ! »
Je n'ai même pas réfléchi. Au moment où je l'ai vu là, au milieu de la salle de la Guilde bondée, quelque chose s'est détendu dans ma poitrine. J'ai fait un pas en avant et j'ai serré le demi-elfe dans mes bras avant que l'un ou l'autre n'ait le temps de trop y penser. Il s'est raidit une demi-seconde, puis me l'a rendu prudemment, une main posée légèrement contre mon dos.
C'était bien. Vraiment bien. Après tout ce qui m'était arrivé depuis mon arrivée dans ce monde, revoir un visage familier qui n'était lié ni au sang ni à la trahison était d'un réconfort immense... on aurait dit que je respirais correctement pour la première fois depuis des semaines.
Surtout quand cette personne était un « Jour 1 ».
« Kai, » dit Lucien quand nous nous sommes séparés, les yeux verts adoucis par la surprise, je pouvais dire qu'il était sincèrement content de me voir, et moi aussi. « Je ne m'attendais vraiment pas à te voir ici. »
« Pareil. Je croyais que tu étais dans ta ville natale ? »
« Oh, j'ai quitté ma ville le mois dernier après avoir réglé l'affaire. Je suis venu ici pour m'approvisionner... Les lignes de ravitaillement sont meilleures à Veyrhold. » Son regard a balayé mon épaule, il m'a jeté un coup d'œil poli mais évaluateur. « Tu n'es pas seul. »
Je me suis tourné légèrement. Elias se tenait quelques pas derrière moi, les mains dans les poches, l'expression impénétrable de celle qui veut dire qu'il est déjà en train de jauger quelqu'un. L'air entre eux a changé au moment où leurs regards se sont croisés. Ce n'était pas de l'hostilité ouverte non plus.
Je les ai présentés rapidement.
« Lucien, voici Elias, » dis-je. « On voyage ensemble. Elias, voici Lucien. C'est un alchimiste et un ami, on s'est rencontrés à la capitale. »
Elias a esquissé un sourire lent et paresseux qui n'atteignait pas ses yeux.
« Alors c'est toi qui as survécu à ce bordel avec lui. »
L'expression de Lucien est restée calme, mais j'ai saisi le léger resserrement autour de sa bouche.
Il m'a regardé.
« Tu lui as parlé de la Forêt d'Émeraude ? » a-t-il demandé, et j'ai regardé autour de moi, me demandant d'où pouvait bien venir cette question, y avait-il quelque chose à cacher en premier lieu ? Il le disait comme si je n'étais pas censé lui en parler.
« Je veux dire... naturellement, est-ce que je n'étais pas censé lui dire ? » ai-je répondu, ses sourcils se sont froncés un instant puis ses lèvres se sont étirées en un sourire.
« Non, c'est pas ça » puis il a regardé Elias qui arborait un sourire narquois.
« Moi, si. Et toi, tu es celui qui est avec lui depuis... ? »
La façon dont il a dit « avec lui » portait un poids qui m'a tordu l'estomac. J'ai jeté un œil entre eux et j'ai soudain eu l'impression d'être au milieu de quelque chose que je n'avais pas accepté. La tension était de quoi noyer un poisson.
Elias a fait un pas de plus, toujours souriant.
« C'est exact. Collé à lui dans le pire. Drôle comme les choses tournent et on s'est rencontrés à la capitale aussi, je suis avec lui depuis. »
Le regard de Lucien n'a pas bronché.
« Drôle. »
Je me suis raclé la gorge.
« Bref. Ça fait plaisir de te voir. Vraiment. »
L'attention de Lucien est revenue vers moi, et la tension dans ses épaules s'est relâchée d'une fraction.
« Tu as... changé, je l'ai senti quand tu m'as serré dans tes bras, tu t'es musclé et tes cheveux... ils sont plus longs. »
J'y ai passé la main machinalement, gêné.
« Longue histoire. Y'a eu beaucoup de trucs et disons juste que j'ai dû devenir plus fort. »
« J'aimerais l'entendre, » dit-il doucement. Puis, après une courte pause : « Si t'es libre, peut-être qu'on pourrait aller manger un bout. Juste tous les deux. Prendre le temps de discuter. »
Voilà.
La proposition est tombée en douceur, mais l'intention derrière était claire. J'ai senti Elias se figer à côté de moi. Cette immobilité particulière qu'il a quand quelque chose l'agace et qu'il hésite entre être un connard ou tuer tout le monde. Tout dépend de son niveau de colère. Là, j'ai eu peur pour Lucien et pour moi aussi parce que la prochaine fois allait être brutale.
J'ai hésité.
Une partie de moi voulait dire oui à l'offre de Lucien. C'avait été l'une des rares personnes à la Forêt d'Émeraude à me traiter comme une personne au lieu d'une complication. Il était resté calme quand tout était parti en vrille. Il m'avait confié l'artefact. Le revoir remuait quelque chose de simple et de chaud.
Mais l'autre partie était bien consciente de l'homme de l'autre côté, le même qui avait infiltré une organisation d'assassins pour moi et qui m'avait baisé comme un dingue à chaque fois que je le lui demandais. (Oui ça compte, ne me jugez pas)
« Je... » ai-je commencé, puis j'ai jeté un coup d'œil à Elias.
Il me regardait avec ce regard à demi-paupières, impénétrable. En attente.
Lucien a suivi mon regard et a semblé comprendre immédiatement. Son sourire n'a pas disparu, mais il s'est infléchi de quelques degrés.
« Ou tous les trois, bien sûr, » a-t-il amendé sans heurter. « Si c'est plus simple. »
Elias a enfin parlé.
« Comme c'est attentionné. »
Les mots étaient polis. Le ton ne l'était pas.
Je me suis frotté la nuque, soudain épuisé par le courant sous-jacent.
« Peut-être plus tard. On est venus prendre des commissions. On est en plein dedans. »
Lucien a acquiescé, bien que je sentais sa déception.
« Les aventuriers disparus ? »
J'ai cligné des yeux.
« Tu es au courant ? »
« Difficile de ne pas l'être. La Guilde en parle peu, mais les gens discutent. Surtout quand le nom du Grand Livre Rouge commence à circuler. »
L'intérêt d'Elias s'aiguisa.
« Tu sais quelque chose sur eux ? »
Les yeux de Lucien se sont portés sur lui, évaluateurs.
« J'en sais assez pour rester à l'écart. Ils n'aiment pas les aventuriers indépendants qui refusent les contrats exclusifs. »
C'était utile. Et un autre point de tension. Elias avait l'air de classer l'info tout en décidant s'il appréciait Lucien ou s'il avait envie de le pousser dans un escalier.
Je suis intervenu avant que l'air ne devienne plus lourd.
« On essaie de faire assez de bruit pour qu'ils viennent à nous au lieu de l'inverse. Missions à haute visibilité, bâtir une bonne réputation. »
Lucien a considéré cela.
« C'est pas le pire des plans. Faites juste attention. »
Elias a souri, toutes dents dehors.
« La prudence, c'est pas mon genre, ils devraient se méfier de moi plutôt. »
Le regard de Lucien s'est attardé sur lui un moment de plus que nécessaire.
« Je vois ça. »
Encore ça. Cette reconnaissance mutuelle, silencieuse. Deux hommes qui avaient tous deux, à leur manière, posé les yeux sur moi et décidé que je valais quelque chose. Et aucun des deux n'était ravi de partager l'espace.
Je détestais à quel point j'en étais conscient.
Le Système a choisi ce moment pour sonner discrètement.
[Affinité résiduelle Candidat 002 stable. Augmineur mineure détectée au contact physique.]
[Fluctuation émotionnelle Candidat 004 : élevée. Marqueurs possessifs présents.]
J'ai failli soupirer tout haut.
Pas maintenant.
Lucien a ajusté la sangle de sa sacoche.
« Je dois vous laisser à vos commissions. Mais... ça fait vraiment plaisir de te revoir, Kai. Si tu as besoin de réactifs ou d'infos pendant que tu es en ville, mon atelier est près du jardin du district est. Tu es le bienvenu quand tu veux. »
L'invitation était ouverte. Le « tu » était pointé.
« Je m'en souviendrai, » dis-je honnêtement.
Il m'a adressé un dernier petit sourire, a fait un signe poli à Elias, et est parti. Je l'ai regardé disparaître dans la foule.
Elias a attendu exactement trois secondes.
« Alors. C'est l'alchimiste. »
« Oui. »
« Mignon. Genre doux, intello, "je peux empoisonner ton verre et faire mine d'être triste". »
Je me suis tourné vers lui.
« Commence pas. »
« Je commence rien. Il cherche une excuse pour t'avoir seul. Je sais juste qu'il est furax de ne rien avoir eu. »
« On a traversé un truc ensemble. C'est normal de vouloir prendre des nouvelles. »
Elias s'est approché, la voix plus basse.
« Il veut plus que prendre des nouvelles, Chéri. Et tu le sais. »
Je détestais qu'il ait raison. Je détestais aussi que une partie de moi ait été tentée par l'idée de m'asseoir en face de Lucien sans l'attention acérée d'Elias sur nous en permanence.
« C'est un ami, » ai-je fini par dire.
« Mouais. Continue de te le dire. »
J'ai expiré et me suis passé une main sur le visage.
« On peut juste prendre une mission avant que je me tape un mal de crâne ? »
Elias a ri, la tension dans ses épaules retombant.
« D'accord. Mais s'il essaie de te voler pour un dîner en privé, je viens avec. Et je commande le truc le plus cher du menu. »
« T'es impossible. »
« Et t'es coincée avec moi. »
Il l'a dit légèrement, mais il y avait du poids en dessous. Je l'ai senti s'installer entre nous alors que nous nous tournions vers le tableau des commissions.
De l'autre côté de la salle, je sentais encore le fantôme de l'étreinte de Lucien et la façon dont il m'avait regardé, silencieusement. Deux genres d'intérêt différents. Deux genres de danger différents.
Et moi, plantée au milieu des deux, à faire semblant que le Système ne suivait pas chaque variation d'affinité comme s'il tenait le score.
On était venus à Veyrhold pour une enquête.
Pour une raison ou une autre, c'était déjà en train de devenir plus compliqué que des aventuriers disparus et un syndicat louche.
J'ai attrapé la commission de haut rang la plus proche et j'ai essayé d'ignorer la façon dont l'attention des deux hommes traînait encore sur ma peau.