Une semaine s'était écoulée depuis l'assaut de la sainte.
Aucun événement insolite du genre “l'ancien boss final devient un héros” ne s'était produit, et nous traînions au temple du royaume des fées.
La reine Mysteria avait dû dire un mot en notre faveur : les elfes avaient cessé de nous couvrir d'attentions excessives, et la vie ici était devenue plutôt agréable.
« Ooooh, làààà, tout doux, tout doux. Gou est encore tout mignon aujourd'hui, hein. »
« Wouf, wouf ! »
En laissant traîner un regard distrait, je vis Primo brosser le pelage de Greshalaboras. Avec la fraîcheur qui s'installait peu à peu, le poil de Greshalaboras s'était allongé.
« Hi hi hi, si tu manges mon bras, tu vas te faire mal au ventre. »
« Miam, miam. »
« Ah, attends. Pas le cou. »
« Wouf, wouf ! »
« Aaaah ! Rends-moi ma tête ! »
Greshalaboras se mit à jouer avec la tête arrachée de Primo en guise de balle.
Une scène paisible. Décidément, regarder des monstres, ça apaise.
« … Hop, voilà. »
Et alors.
Un trou s'ouvrit dans une portion de l'espace, et Mikorin en rampa au-dehors.
À force de s'entraîner sérieusement chaque jour à la [Manipulation de l'Espace], elle savait maintenant relier deux points de l'espace sur de courtes distances. En vrai combat, cela dit, elle ne pourrait guère faire mieux que figer l'espace pour dresser un mur.
« Euh, quoi… un meurtre ? »
Mikorin ouvrit grand les yeux devant la tête coupée de Primo.
« Non, je joue avec Gou. »
« Ah, d'accord. Comme d'habitude. »
Elle s'habituait de mieux en mieux à nos façons de faire.
« Plus important : elle est toujours dehors. La sainte. »
« … C'est une blague. »
Une bouffée de lassitude me prit malgré moi.
Depuis mon refus de devenir un héros, Lafrieze venait me trouver chaque jour.
Au début, je pensais qu'elle ne me suivrait pas jusqu'au temple du royaume des fées…
… elle avait localisé mon adresse en un rien de temps et m'avait suivi.
Je n'ai aucune envie de la fréquenter, mais déménager parce qu'elle est là, ça ressemblerait à une fuite, et ça ne me plaît pas.
D'où le statu quo dans lequel nous nous trouvions.
« Tu pourrais au moins l'écouter, non ? »
« … Hmpf. Je ne suis pas un protagoniste du genre “entraîné dans l'histoire malgré lui”. Je suis un ancien boss final du genre “qui y entraîne les autres”. Qu'une héroïne débarque à l'improviste et me demande un service ne m'oblige en rien à l'écouter. »
« Encore un de tes trucs incompréhensibles… »
« Moi, je pensais que le Maître serait le premier à devenir héros, juste parce que ça semblait amusant. »
murmura Primo, qui avait récupéré sa tête, l'air perplexe.
« C'est vrai qu'avec quelqu'un d'autre en face, ça aurait pu se passer comme ça… »
« Tu ne l'aimes pas, la sainte ? »
« C'est ma bête noire. »
Depuis toujours, elle débarquait chez moi pour me faire la morale sur le moindre de mes gestes.
— Je vais vous remettre dans le droit chemin !
Ce genre de chose.
Peut-être qu'à sa manière, elle essayait d'éviter “le futur où je devenais ”…
Quoi qu'il en soit, le fait est que nous ne nous entendons pas.
Et puis, je portais toujours un masque lorsque je la rencontrais, mais rien ne dit qu'elle ne me reconnaîtra pas à la voix, ou autre.
Bref, agir avec Lafrieze n'a que des inconvénients.
« … Enfin, ça nous dérange aussi, nous, tu sais. Tu imagines la peur, avec une espèce de harceleuse en faction permanente devant chez toi ? Hier encore, j'ai regardé par la fenêtre en pleine nuit et on s'est regardées droit dans les yeux… »
« On est passé à l'histoire de fantômes. »
« D'ailleurs, moi aussi… hier, je nettoyais le jardin et elle m'a saluée… »
« Non mais un bonjour, laisse-lui ça. »
« Ces derniers temps, les cas d'“abordage par la sainte” se multiplient. Les elfes commencent à s'en inquiéter. »
« La voilà classée pervers de première catégorie. »
« Bref, si tu refuses, refuse pour de bon. Ce genre de personne ne repart pas avant d'être convaincue. »
Elle n'a pas tort.
« Si cela vous embarrasse, je peux aller casser la sainte. »
« Ça deviendrait un incident international qui secouerait tout le continent. Arrête. »
« Bien. »
« Tant pis… »
Je n'aime pas Lafrieze, mais je ne la hais pas au point de vouloir sa mort.
C'est un personnage principal du jeu, après tout.
Un personnage que je n'aime pas, mais auquel je tiens quand même un peu.
C'est justement pour ça que je la rembarrais en attendant qu'elle renonce d'elle-même…
… J'avais visiblement sous-estimé l'obstination de Lafrieze.
Dans ce cas, il ne reste qu'à l'écouter, puis refuser.
« Bon. Primo… va me la chercher. »
« Roger ! »
***
Bref, j'ai fait entrer Lafrieze dans le temple.
« Voulez-vous devenir un héros et sauver le monde ? »
« Non. »
« C'est cruel… Donc, voulez-vous devenir un héros et sauver le monde ? »
« Non. »
« C'est cruel… Donc, voulez-vous devenir un héros et sauver le »
« Arrête la boucle infinie. »
Depuis que je l'ai fait entrer, Lafrieze est sur ce registre en boucle.
Poussée dans ses derniers retranchements, elle ne choisissait plus ses moyens.
Le visage émacié, mais les yeux luisants : effrayant.
« P-pourquoi refusez-vous de devenir un héros ? Le premier héros depuis six cents ans ! Vous entreriez dans les mythes ! Il n'existe pas d'honneur plus grand. Allez, signez ce contrat… »
« Écoute, je n'ai même pas retiré l'épée sacrée. Tu peux me demander de devenir héros, c'est impossible. »
« C-ce n'est pas grave, sans retirer l'épée. Matty, vous êtes déjà le héros désigné par l'oracle. Et j'ai entendu dire que vous vous étiez brillamment illustré lors de la chute du Roi-Dragon Nidhogg… »
Elle débitait tout ça à toute allure, comme si elle lisait un script préparé à l'avance.
… Il y a quelque chose de louche.
Pourquoi vouloir porter au pinacle un héros qu'elle sait manifestement faux ?
« Alors… vous voulez bien devenir un héros ? »
« Non. »
« C'est cruel… Alors, voulez-vous au moins m'écouter ? »
« Non. »
« C'est cruel… Malgré tout, voulez-vous au moins m'écouter ? »
« … Cette manie de repartir aussitôt en boucle infinie, tu devrais la soigner, tu sais. »
Tout ça est pénible ; et si j'expédiais simplement l'épée sacrée à Alec par la poste…
C'est ce que je me disais quand.
Je remarquai soudain qu'il manquait quelque chose.
« Tiens… et ton garde du corps, monsieur Heiderik ? »
Oui : Lafrieze n'avait pas de garde du corps.
À bien y penser, quand elle est venue à la salle de réunion de la guilde des aventuriers, elle n'était accompagnée que d'une prêtresse et d'une servante.
« Hein ? Monsieur Heiderik… vous parlez du sire Heiderik, chevalier du Château sacré ? »
« Non. Monsieur Heiderik, “le noble chevalier surnommé le Saint de l'Épée, qui manipule la masse à volonté”. »
« Euh, c'est bien du sire Heiderik qu'il s'agit… ? Il ne m'accompagne pas, mais vous le connaissez ? »
« Non… ça m'intriguait, c'est tout. »
— Heiderik Homer, le Saint de l'Épée.
Le plus puissant chevalier du Château sacré de toute l'histoire, et le grand favori pour le titre de héros.
Dans le jeu, il rejoignait le groupe tout au début comme garde du corps de Lafrieze, et se faisait tuer par Yufîl juste après, pendant l'événement de fuite de la Forêt des Mangeurs d'Hommes (spoiler).
Comme il allait mourir de toute façon, ses compagnons (le joueur) le dépouillaient de son équipement ; et pourtant, pour couvrir ces mêmes compagnons, il affrontait seul et nu l'un des Sept Rois Démons. Cette bravoure a fait qu'au fil du temps les joueurs se sont mis à lui donner du “monsieur”.
Même sans monsieur Heiderik, on imagine qu'une sainte qui se rend dans un autre pays reçoive une escorte digne de ce nom… Voilà encore un menu détail où ce monde diffère du jeu.
Ce que cela signifie, c'est probablement…
Comme je restais silencieux, plongé dans mes réflexions.
Mikorin vint au secours de Lafrieze.
« Bon, tu veux bien nous raconter en détail ? »
« Oui ! »
Comme pour dire “enfin !”, Lafrieze sortit de nulle part un panneau explicatif et des documents.
« — Tout le monde a bien reçu son dossier ? Veuillez alors vous reporter à la page trois. »
… Ça a commencé.