« Ennemi de la patrie ! Ta tête, moi, Alexandra Roadnight, je la trancherai net ! »
Les cheveux dorés flottant au vent, l'épée levée, le protagoniste Alec fonce. La scène d'ouverture de *Reginoa* se rejoue à l'identique.
C'est le moment où l'armée révolutionnaire menée par le protagoniste Alec affronte le boss final pour la première fois.
« Uoooooh ! Épée Niv.1 — [Entaille dure] ! »
L'épée d'Alec brille d'un rouge éclatant — et accélère.
Le coup de grâce qui fond sur moi.
Mais l'épée d'un protagoniste au niveau initial n'atteindra jamais le boss final.
« … Lent. »
Assis sur le trône, j'arrête la lame du bout des doigts.
« Quoi ! »
Alec écarquille les yeux, stupéfait. Il a dû me prendre pour un vulgaire petit monstre.
Pourtant, je ne suis rien d'autre que le boss final de ce jeu.
Qui plus est, dans *Reginoa*, surnommé « die-and-retry », vaincre le boss final par la force brute est considéré comme un exploit pour joueurs acharnés — je suis l'un des boss les plus puissants de l'histoire du RPG.
Mon niveau est à 100, tandis qu'Alec en est au niveau 5 à ce stade. Combler un écart de 95 niveaux est tout bonnement impossible.
Cet événement, au final… n'est qu'une défaite programmée : « l'armée révolutionnaire est anéantie, seul le protagoniste Alec survit ».
« … Tu tiens mal la tête haute. Tu es en ma présence. »
« Tch ! »
Je fais pinguer la lame du doigt.
*Vyouun — ! * Alec est projeté en arrière par le choc.
« — Gah ! »
Il rebondit plusieurs fois au sol, roule à toute vitesse et s'écrase contre le mur.
« Hé, Alec ! Ça va ? »
« Ah, ouais… »
« Bon sang, ne fonce pas tout seul comme ça ! C'est ton mauvais côté, ça ! »
« … Désolé. »
Alec se redresse en s'appuyant sur son épée, boitillant, et me foudroie du regard. Son esprit de combat n'a pas été brisé.
S'il avait abandonné, ce aurait été plus simple… mais c'est vrai, « ne jamais renoncer même face au désespoir » est la qualité du protagoniste Alec.
« … Quelle corvée. »
Honnêtement, l'armée révolutionnaire m'importe peu…
Pour l'instant, j'ai besoin de remettre de l'ordre dans ma tête, seule. La révélation choc me laisse encore confus.
Commençons par chasser ces petits fries comme il faut.
« [Création] — Golem Knight × 50 »
Dès l'incantation, mon ombre s'étend en ondulations. De cette ombre surgissent, *zubububu…*, d'immenses silhouettes humaines.
D géants chevaliers couverts d'armures noires —
— Une armée de Golem Knights.
Dès leur apparition, ils s'alignent parfaitement, brandissant leurs grandes épées devant leur poitrine dans une pose d'intimidation.
« Les monstres du couloir, il y en a autant !? »
« C-c'est ça, le pouvoir de [Création de monstres] de l'Empereur Démoniaque Menas… »
Bonne réaction, les gars.
« Mais nous ne plierons pas ! Si nous ne mettons pas fin à ta domination, le monde n'aura plus aucune lueur d'espoir ! »
« Alec ! Toi, vas tuer l'Empereur Démoniaque Menas comme prévu ! Ces monstres, nous les retenons ! »
« D'accord… je compte sur vous ! »
Alec lève son épée au-dessus de sa tête.
« Unité des mages, baguettes en position — Feu ! »
Au signal d'Alec, les mages entonnent leurs sorts d'une seule voix.
« « « Magie d'eau Niv.1 — [Balle d'eau] ! » » »
« « « Magie de foudre Niv.1 — [Balle de foudre] ! » » »
Une pluie de projectiles magiques s'abat.
*Baribaribari !* Un rugissement assourdissant, la lumière de la foudre blanchit le champ de vision.
Je vois… Ils ont inondé le sol d'eau avant de lancer la foudre. En intérieur, sans issue de secours, l'esquive est quasi impossible.
Une tactique élaborée pour me tuer coûte que coûte.
« … Jusqu'à ce point, vous voulez ma mort ? »
Plus que de la colère… un coup au moral.
Je croyais avoir fait de mon mieux pour protéger le pays.
Mon Empire de Noa est encerclé d'ennemis, sans cesse envahi par les nations voisines. L'intérieur n'était que guerres civiles, maintes vies civiles sacrifiées.
Alors, j'ai utilisé mon aptitude unique [Création de monstres] pour unifier le pays de force.
Le fait d'avoir détruit le pays d'Alec ? Eux nous ont déclaré la guerre. À la base, gérer cet immense territoire impérial me suffisait amplement, je n'ai jamais songé à envahir d'autres nations. J'ai seulement écrasé les pays agresseurs et les ai placés sous ma coupe pour protéger l'Empire.
Mais plus je cherchais à le protéger, plus les ennemis se multipliaient.
Et puis… ce coup d'État.
Si je me souviens bien du lore… à ce moment-là, l'intérieur de l'Empire soutenait déjà les révolutionnaires. Le chancelier a introduit Alec et les siens dans le palais, et les soldats impériaux ont fermé les yeux.
Ah, c'est pour ça…
C'est pour ça que l'Empereur Démoniaque Menas du jeu avait désespéré des humains à ce point.
Trahi par le peuple qu'il protégeait corps et âme, poussé à la mort…
« … Uh. »
Je chancelle involontairement.
Les projectiles magiques s'évaporent avant de toucher mon corps — zéro dégât physique. En revanche, les dégâts au moral sont plutôt sévères.
Les révolutionnaires, voyant mon état, se méprennent complètement.
« Ça marche ! » « On peut gagner ! » « Foncez ! »
Ils hurlent de joie.
« Tous, pas de relâchement jusqu'au bout ! Lancez vos sorts tant que vous avez du MP ! »
Portés par l'encouragement d'Alec, les mages redoublent d'intensité.
Mais… ce niveau d'offensive ne peut même pas m'égratigner. Ma victoire dans cet événement est inébranlable. Perdre serait plus difficile que gagner.
Cependant… le boss final est destiné à tomber face au protagoniste.
Même si je gagne aujourd'hui, rien ne garantit le lendemain.
Alors, si je tue le protagoniste ici… pourrai-je éviter la mort ?
« … ! »
Alec sent mon intent de tuer et se raidit.
Franchement, tuer l'Alec actuel est un jeu d'enfant. Non, anéantir l'armée révolutionnaire entière est tout aussi simple. En un tour, je peux leur infliger un game over collectif.
Si j'élimine Alec maintenant, je ne devrais pas mourir…
Rien ne me sera volé…
« … Non, comment savoir. »
L'histoire changera peut-être, mais au final, un deuxième, un troisième protagoniste apparaîtront.
Le boss final est l'ennemi du monde. Une existence que tous les humains souhaitent voir mourir.
Et même sans être vaincu par le protagoniste… qu'est-ce qui m'attendrait ?
« … Ah. »
Bon… peu importe, maintenant.
Quels que soient mes efforts pour protéger le pays, je ne serai jamais récompensé.
Et me venger en exterminant l'humanité ne mènerait qu'à la ruine.
Personne ne sera heureux. Rien ne sera protégé.
Autant… que « l'Empereur Démoniaque Menas » meure ici.
C'est sûrement la fin heureuse où tout le monde sera heureux —.
§
« Magie des ténèbres Niv.3 — [Brume d'ombre] »
Cette parole suffit. *Bofun* — un rideau de fumée emplit la grande salle.
La visibilité nulle, les révolutionnaires s'agitent.
« … ! Il compte fuir, l'Empereur Démoniaque Menas ! Je ne le permettrai pas ! »
Alec scrute les alentours d'un regard perçant.
Et repère une silhouette qui bouge dans la fumée.
« Là-bas ! »
Alec fonce vers l'ombre.
Balaye la brume de son épée — et —
*Don* — plante sa lame dans la silhouette.
« … Ga… ha ! »
La fumée se dissipe, révélant un homme une épée plantée dans la poitrine.
Longs cheveux argentés, robe d'ébène, masque maléfique cachant le visage —
C'est bien l'Empereur Démoniaque Menas.
Alec retire son épée. Du torse de Menas jaillit *gobotto* un flot de sang. Une hémorragie visiblement mortelle.
Menas pose un regard incrédule sur sa propre poitrine, recule en titubant…
« Moi, l'invincible, vaincu… ! Uboaa ! »
Enfin, il s'effondre *dosatto* en poussant un râle d'agonie. Son corps s'enfonce dans la mare de sang, immobile.
Même après un moment, aucun signe de mouvement.
« Il… est mort ? » « … On a gagné, nous ? »
Les révolutionnaires bourdonnent, perplexes.
Seul Alec affiche une mine dubitative…
Mais bientôt, il prend une mine résolue et se tourne vers les siens.
« L'Empereur Démoniaque Menas a été terrassé par moi, Alexandra Roadnight ! La victoire appartient à notre armée révolutionnaire ! »
Alec brandit son épée et crie.
Un instant de silence — puis —
*Waa ! * Une explosion d'acclamations.
« Uoooooh ! Nous avons vaincu l'Empereur Démoniaque Menas ! »
« C'est nous qui avons gagné ! »
« Le monde est sauvé ! »
Les cris ne tarissent pas.
L'instant historique où le monde bascule. Un happy end avant l'heure…
Telle est la scène que j'observe depuis le coin de la salle.
« … Apparemment, ils se sont laissé berner comme il faut. »
L' « Empereur Démoniaque Menas » gisant près d'Alec est bien sûr un leurre.
Sous couvert de la brume, j'ai [Créé] un double de monstre et ai échangé les places. Ensuite, j'ai utilisé la compétence [Invisibilité] du Chien Ailé pour me tapir dans le coin de la salle.
Le fait qu'Alec conserve un doute me préoccupe légèrement…
Mais quoi qu'il en soit — l'Empereur Démoniaque Menas est mort.
Celui qui se tient ici n'est plus l'Empereur Démoniaque, mais un simple Menas.
Ni menacé de mort, ni haï, juste un humain libre.
« … Allons, Grashalabolas. »
« Wafu. »
Plus rien à faire ici.
Je fais demi-tour et tourne le dos au protagoniste Alec.
— Ainsi, j'ai cessé d'être le boss final.