La prospection a permis de récupérer une grande quantité de cristaux plume-démon générateurs de gaz de lévitation.
Les cristaux plume-démon de taille extra-large commandés à la compagnie commerciale sont devenus superflus, mais j'ai maintenu la commande.
Si l'hypothèse de Bell s'avère exacte, les usages vont se multiplier.
D'ailleurs, la compagnie serait embarrassée par une annulation brutale.
Heureusement, les finances du village sont florissantes.
Il serait malvenu de faire des économies sur ce genre de poste.
Considérons que nous achetons la réputation d'un commanditaire qui ne retire pas ses commandes en cours.
Puisque l'approvisionnement en gaz de lévitation est assuré, il faut arrêter le mode d'exploitation du dirigeable.
Disant cela, comme le Navire universel ferait la moue si on l'envoyait trop loin, je voudrais dans un premier temps le consacrer au commerce entre le Village du Grand Arbre et le village de Howlin.
Toutefois, au volume d'échanges entre ces deux villages, même un aller-retour par mois serait encore trop fréquent.
C'est pourquoi je souhaite à terme relier le village de Howlin à d'autres villages et villes, mais il y a un obstacle.
Les villages et villes où le commerce est possible sont gérés par des seigneurs.
Le Village du Grand Arbre qui n'en a pas, et le village de Howlin qui, tout en en ayant un, peut commercer en toute indépendance, sont des cas particuliers.
……
Qu'y a-t-il, Alfred ?
Les seigneurs du Village du Grand Arbre et du village de Howlin, ce serait moi ?
Allons, pour le Village du Grand Arbre soit, mais je n'ai aucun souvenir d'avoir fait du village de Howlin mon domaine.
Ne dis pas n'importe quoi.
Si l'équipe de prospection t'entendait, elle en serait vexée.
Plus sérieusement, Alfred.
N'as-tu pas à te rendre dans le pays du Progéniteur ?
La récolte est finie, pourtant tu as l'air de vouloir rester ici indéfiniment.
Le cœur lourd ?
Perplexe face aux différences culturelles ?
Hum… En tant que chef de village, je dirais qu'il est inutile de te forcer, mais en tant que parent, je ne dois pas t'épargner non plus.
Il faut que je sois ferme…
Je lui ai conseillé de consulter sa mère.
Ce n'est pas de la fuite !
C'est de la bonne personne à la bonne place !
Revenons au sujet : le commerce avec des localités dirigées par un seigneur nécessite une concertation préalable.
Agir sans concertation crée des conflits.
Surtout pour les taxes.
C'est le principal obstacle.
Les taxes.
Un seigneur qui comprend l'économie les réduira, mais ceux qui n'y entendent rien réclament sans complexe la moitié des bénéfices.
Quand on leur dit qu'il n'y a pas de bénéfice parce qu'il s'agit de troc, ils exigent de laisser la moitié des marchandises échangées.
C'est délirant, mais plusieurs Demoiselles fonctionnaires me l'ont confirmé, donc c'est bien la réalité.
D'après elles, dans les villages et villes relevant directement du Roi Démon, ce souci n'existe pas, donc elles les recommandent.
Admettons qu'on choisisse ce type de localité pour la liaison aérienne.
Il reste un autre problème.
La violation d'espace aérien.
Même si le concept n'existe pas, survoler un territoire sans permission provoque des réclamations.
Parfois on exige un droit de passage.
C'est fastidieux.
Et on finit par vous accuser d'avoir survolé alors que vous ne l'avez pas fait, pour réclamer le péage.
C'est extrêmement fastidieux.
Pour éviter ces tracasseries, les routes aériennes se trouvent limitées.
Que faire ?
Pendant que je ruminais, Bézel est arrivée.
Et elle m'a remis un laissez-passer illimité pour le Royaume Démon.
Qu'est-ce que c'est ?
« Le comte Pugyar l'a obtenu après des tractations pour vous le remettre.
Je vous en prie, faites-en bon usage. »
Heu…
Depuis quelque temps, j'ai l'impression que le comte Pugyar est trop bien préparé…
Il aurait des facultés précognitives ?
« De telles capacités, je n'en ai jamais entendu parler. »
Ah, bon.
Bon, acceptons-le avec gratitude.
« Merci beaucoup.
Et voici un document stipulant l'exonération fiscale pour le commerce.
Tous les prélèvements sur les échanges commerciaux au sein du Royaume Démon sont levés. »
C'est encore l'œuvre du comte Pugyar ?
« Oui. »
Dans ce cas… pour le commerce par dirigeable, il faudra accorder la priorité aux terres du comte Pugyar.
« Il a dit que cette considération était inutile. »
Il le dirait.
Mais comme c'est nous qui choisissons de le favoriser de notre propre chef, dis-lui de ne pas s'en formaliser.
« Compris.
Je transmettrai à ma fille Frau les consignes concernant les terres du comte Pugyar et de sa faction. »
Désolé.
Je compte sur toi.
Voilà, la liaison aérienne est en bonne voie.
Reste…
Le personnel navigant.
Pour les allers-retours entre le Village du Grand Arbre et le village de Howlin, les elfes des montagnes suffiront, mais si on étend à d'autres destinations, il faudra du personnel dédié.
Quand j'ai consulté la réunion du village pour savoir qui confier ce rôle, des candidatures sont arrivées plus tard.
Ce sont des anges.
Les anges ayant accepté le dirigeable, ce n'est pas une mauvaise chose, mais…
Je comptais confier l'escorte du dirigeable aux anges.
Quand je l'ai dit franchement, il s'avère que des anges se portent aussi candidats pour l'escorte.
Autrement dit, personnel navigant anges, escorte anges.
C'est ça.
« Laissez-nous la gestion du dirigeable. »
L'ange candidat au poste de navigant a baissé la tête en disant cela.
L'autorisation de Tia et Marbit ?
« Nous l'avons obtenue. »
Compris.
Ça me va.
Mais le nombre de dirigeables pourrait augmenter à l'avenir.
J'aimerais vous confier aussi la formation du personnel pour ces futurs appareils.
« Entendu. »
Acceptez-vous aussi des candidats d'autres races ?
« Bien sûr.
Mais dans un premier temps, je souhaite recruter le personnel au Cinquième Village et dans la ville de Shashart. »
C'est vrai.
Mieux vaut des gens qui connaissent les anges, pour que tout le monde soit rassuré.
Je vous laisse faire sur ce point.
Pour l'instant, ce ne sera que des navettes entre le Village du Grand Arbre et le village de Howlin, mais je compte sur vous.
« Je m'en charge. »
Le personnel navigant est réglé.
Reste la construction de nouveaux dirigeables…
L'intérêt des elfes des montagnes, qui constituent la main-d'œuvre principale, s'est déplacé du dirigeable vers les machines humanoïdes polyvalentes lourdes.
Je pensais que c'était mort pour l'instant, mais les elfes des montagnes n'ont pas oublié le dirigeable.
Ils ont soumis un projet de construction de chantier naval pour dirigeables au Cinquième Village.
Je vois : les parties critiques resteraient à la charge des elfes des montagnes, tandis que le reste serait confié aux artisans du Cinquième Village.
« Pour un seul navire, nous ferions tout, mais comme il y a possibilité d'augmenter la flotte… »
C'est ça.
Pour ma part, j'envisageais deux ou trois unités.
Si le nombre doit croître selon les besoins, mieux vaut former plus de monde à la construction.
Je transmettrai le projet à Yōko.
« Je vous en prie. »
Le soir.
Après le dîner, Ru est venue.
Elle veut parler d'Alfred.
« Tu hésites peut-être en tant que père, mais moi non plus je ne suis qu'une mère débutante. »
C'est vrai.
J'ai cru que je pouvais tout laisser à Ru.
Pardon.
« Inutile de t'excuser.
Mais consultons-nous ensemble. »
D'accord.
« Pour ce qui est d'Alfred… »
J'ai entendu dire que la nourriture du pays du Progéniteur ne lui convenait pas.
Il a aussi dit être déconcerté par les différences culturelles.
« En fait… »
Ru m'a exposé la situation d'Alfred.
Apparemment, quand il a dit qu'il deviendrait chef de village, son entourage s'est moqué.
Il a appelé Fushu « Fushu-san » et des gens d'Église lui ont reproché de ne pas dire « Fushu-sama ».
L'odeur de parfum des femmes est trop forte, il a voulu le faire remarquer, mais on l'en a empêché car ce serait une violation des bonnes manières.
Il a alors pensé offrir du parfum, mais on l'en a encore empêché car c'est équivalent à une demande en mariage.
Je vois.
C'est qui qui l'a arrêté ?
Le fils de Fushu.
Ah, celui qui a guéri grâce au médicament de Ru.
Tant mieux s'il va bien.
Du coup, pour Alfred… chaque problème est minime, mais leur accumulation le met mal à l'aise.
« La nourriture qui ne lui convient pas, c'est le point grave. »
Justement, le Progéniteur et Fushu connaissent l'écart entre la cuisine de là-bas et celle du village, non ?
Avant le départ d'Alfred, on s'est concertés plusieurs fois, mais ce point n'a jamais été soulevé.
« Ah, c'est parce qu'ils sont gens d'Église. »
?
« Leur position est de prêcher la modération dans la gourmandise. »
Ah, ah.
C'est ça.
Mais alors ? Ils mangent notre cuisine quand ils viennent ici, et ça ne pose pas de problème ?
« Ce qui est servi, on l'accepte.
Refuser serait impoli. »
Je vois.
« D'ailleurs, l'Église Corin n'est pas si stricte : tant que la gourmandise ne nuit pas à la santé, c'est toléré.
N'empêche, dire qu'un repas est mauvais reste délicat. »
Hmm.
« Pour la nourriture, j'ai déjà demandé à Ann d'apprendre la cuisine à Alfred. »
Alfred sait cuisiner, mais son répertoire n'est pas très large.
Comme c'est un enfant, je ne lui ai pas fait manipuler d'huile et ce genre de choses.
Hum… Ne pas lui avoir assigné d'accompagnateur au moment de son départ pour le pays du Progéniteur a peut-être été une erreur.
Éloigné d'Urza et Tizel, il n'a personne pour s'entraider ni à qui se confier.
« Veux-tu que j'en envoie un maintenant ? »
Je le voudrais, mais… qui ?
Il faut quelqu'un qui connaisse un minimum le pays du Progéniteur, sinon ça risque d'attirer les ennuis.
Quelqu'un qui connaisse le pays et soit susceptible de prendre le parti d'Alfred…
Flora, par exemple ?
« Flora est fiable, mais ça ne servirait pas Alfred. »
Comment ça ?
« Tu as peut-être oublié, mais là-bas, Flora est aussi connue que moi.
Tu as vu l'attitude de ce vampire, Roberto, au mariage de Metola ? »
Ah, c'est vrai.
Emmener une Flora pareille n'aiderait pas Alfred à apprendre.
Dans ce cas…
Un habitant du Premier Village.
Les habitants du Premier Village ont émigré sur l'invitation de Fushu.
Ce sont d'anciens résidents du pays du Progéniteur.
Ils le connaissent forcément.
Mais ils sont peu nombreux, et la plupart ont des enfants.
Ils accepteraient si on le leur demandait, mais c'est délicat de le leur demander.
« C'est vrai.
Sinon, à l'inverse… quelqu'un qui ne connaît pas du tout l'endroit, ça irait ?
La fille de Gatto, Nat, par exemple. »
Emmener quelqu'un qui ne connaît pas l'endroit ne ferait qu'ajouter aux difficultés.
La charge n'augmenterait-elle pas ?
« C'est justement l'idée.
S'il est occupé, il n'aura pas le temps de ruminer. »
Je vois.
Mais pour ce genre de rôle, utiliser la fille de quelqu'un d'autre n'est pas convenable.
Je préférerais quelqu'un des nôtres.
Mais vu l'âge, ceux qu'on peut autoriser à partir…
« Ce seraient Lilius et les autres, ou Train, ou Hiichiro. »
Lilius et les autres étudient au Cinquième Village.
Train étudie aussi à la capitale royale.
Reste Hiichiro… Laimelen l'autoriserait-elle ?
« C'est ton enfant.
Je ne pense pas qu'il faille sa permission… »
Si je force, Laimelen viendra avec eux, c'est sûr.
Mon pronostic : si on met Hiichiro et Laimelen avec Alfred, le Progéniteur viendra se plaindre dès le lendemain, mine déconfite.
« Moi, je parie sur le soir même. »
……
Bon, abandonnons l'idée d'un accompagnateur.
Si Alfred en réclame un, on y réfléchira à ce moment-là.
« O, oui. »
Pour l'affaire d'Alfred, essayons de ne pas tout porter nous-mêmes, et consultons quelqu'un.
« Par exemple ? »
Tia, ou Ria, ou Sena…
« Elles n'ont guère plus d'expérience maternelle que moi. »
Y, Yōko, ou Marbit, ou Laimelen…
« Hakuren risquerait de dire que si on la lance dans la bataille et qu'elle montre sa force, tout se résoudra, non ? »
…………
N, Nâshī, ou la femme de Gulf ?
« Ces deux-là sont fiables, mais dès qu'il s'agit d'Alfred, elles prennent leurs distances. »
La directrice de l'académie, ou Silkine ?
« Leur position et leur façon de penser sont celles de nobles. »
Je passe en revue plein de visages, mais à chaque fois je me dis que non.
Ah, c'est vrai.
Le conseiller n'est pas obligé d'être une mère.
Le Roi Démon, Bézel, Michael-san… un père ça marche aussi.
« C, c'est vrai.
Exactement. »
Élargissons le cercle de consultation, et donnons-nous du mal.
« Oui, donnons-nous du mal. »
C'est décidé.