Je m'appelle Yusalatôya, un elfe né dans la forêt de Boruenan.
« Patron, les préparatifs sont terminés. »
C'est ma seule employée, la petite Nadi, qui m'a interpellé ainsi. Lorsqu'on s'est rencontrés, elle n'arrivait qu'à mes genoux, mais sans que je m'en rende compte, elle a fini par me dépasser en taille.
Les humains grandissent vite.
« On y va. »
Quand je l'ai appelée, elle a répondu d'un « Oui ! » plein d'entrain et a enfilé le gros sac à dos qui était à ses pieds.
Elle me tend ensuite avec le sourire l'autre sac, de taille moyenne, qui se trouvait aussi près d'elle.
C'est donc mon bagage à moi.
« Engageons un porteur. »
« Impossible. On n'a pas l'argent pour ce genre de dépense superflue. »
Mon intention d'embaucher un porteur a été comprise, mais rejetée. Comme je lui laisse toute la gestion du magasin, je ne peux pas trop insister.
Tant pis, je glisse mon bâton fétiche dans mon sac et l'endosse sur mon dos.
« Dans le pique-nique, j'ai aussi mis des figues séchées que le patron adore, alors allons-y gaiement ! »
Hô, voilà qui est généreux de la part de Nadi l'économe.
Les commissures de mes lèvres se distendent légèrement. Nadi, qui l'a repéré avec acuité, se met à ricaner, alors je me force à reprendre contenance.
***
« Entrons dans la montagne à partir d'ici. »
Nadi me montre la carte en parlant.
J'attache le cheval qui nous a portés jusqu'ici à un arbre. Par précaution, je saupoudre un répulsif à monstres autour.
Nous sommes en plein travail : livrer la commande d'un jeune marchand nommé Satou aux hommes-rats gris qui vivent au fond de montagnes inexplorées.
D'ordinaire, je n'accepterais pas une mission aussi fastidieuse, mais il s'agit de ramener au pays natal les effets d'un bienfaiteur qui a pris soin d'une fille de mon clan. Je ne peux pas refuser.
Plus que « ne pas pouvoir refuser », c'est une mission que je devrais accepter gratuitement.
Mais cet homme d'une bonté naïve nous l'a confiée comme une commande officielle. Qui plus est, il a payé trois pièces d'or de frais.
J'aurais voulu dire que l'argent n'était pas nécessaire, mais la main rapide de Nadi m'a bouché la bouche avant que je ne puisse le formuler.
« Patron ? »
« Excuse. »
J'ai un peu trop ruminé.
« Alors, je compte sur toi. »
« Ouais. »
J'utilise un art secret pour marcher en forêt.
« ■■■ ■■■ ■■■■■■■ Marche forestière »
Une aura verte m'enveloppe, Nadi et moi.
Ça fait longtemps que je n'ai pas utilisé cette magie.
À peine entrés sous bois, les branches et les hautes herbes s'écartent d'elles-mêmes pour nous laisser passer.
« Quand je la vois, cette magie est vraiment incroyable. »
« C'est vrai. »
Devant l'admiration franche de Nadi, je suis un peu gêné.
En homme adulte et cynique, je dois garder une expression impassible.
Je guide Nadi sur le sentier de montagne. Comme les obstacles s'écartent d'eux-mêmes, c'est comme marcher sur une grande route.
« Ah~, il y a des muguets lucioles là-bas ! »
« Non. »
Voilà. Tant que cette magie est active, on ne doit blesser aucune créature de la forêt. Si on en blesse une seule fois, la magie ne fonctionnera plus pendant une saison entière.
« C'est vrai... Ah, si on avait cette fleur, elle vaudrait cinq pièces d'or chez l'alchimiste. »
Je tire la main de Nadi, qui regarde la fleur avec regret, pour avancer.
On voit des rochers et des arbres creusés de façon anormale, comme si un gros monstre était passé par là. Un monstre de haut niveau aurait-il élu domicile dans cette forêt ?
Comme je m'apprête à utiliser une magie pour vérifier, je réalise que je tiens toujours la main de Nadi. J'aimerais la lâcher, mais elle ne me la rend pas.
« Nadi ? »
« Euh, oui, je l'ai lâchée. »
C'est rare de sa part, d'ordinaire si perspicace. Cette fleur la préoccupe tant que ça ?
Son comportement m'inquiète, mais la sécurité passe avant.
« ■■■ ■■■ ■■■■■ ■■ Murmure de la forêt »
La magie se propage dans la forêt.
« Un nouveau monstre a-t-il surgi dans la forêt ? »
« Des fourmis, plein. »
« Plus là. »
« Plus là. »
« Héros. »
« Était là. »
« Nuit. »
« Courait. »
« Volait. »
« A exterminé un grand sanglier. »
Les voix des petits kodamas de la forêt résonnent.
Un héros, dans une forêt frontier pareille ? Si le héros de l'empire de Saga était venu, ce serait la rumeur, alors peut-être qu'un héros est né chez les hommes-rats ?
Ça m'intrigue un peu, mais visiblement ce n'est pas un monstre, il n'y a pas de danger.
***
Vers midi, nous atteignons enfin le village des hommes-rats, mais l'accueil semble plutôt glacial.
Le problème, c'est qu'on ne comprend pas leur langue. Puisqu'ils ont aidé Mia, je pensais que l'elfique passerait, mais j'avais tort.
« Ça va ? »
« Oui, ça ressemble à la langue des hommes-fouines. Il y a aussi quelques mots qui se rapprochent de l'elfique. »
Nadi, agrippée à la basque de ma veste, livre son hypothèse.
J'avais entendu dire qu'elle était douée pour les langues, mais s'adapter à une langue inconnue, c'est vraiment capable.
Si j'avais poussé la magie théorique comme mon grand-oncle, je pourrais utiliser « Traduction », mais à mon niveau c'est impossible.
Je regarde Nadi négocier.
Au pire, je n'aurai qu'à leur fourrer les effets et rentrer.
Le brouhaha des hommes-rats autour de nous monte d'un ton. Nadi a-t-elle maladressé sa formulation ?
Hm ? J'ai une sensation fourmillante aux pieds.
Je baisse les yeux : de jeunes hommes-rats grouillent autour des sacs que Nadi et moi avons posés au sol. Ils frétillent du nez, il doit y avoir une odeur qui les intrigue.
Je m'accroupis lentement pour ne pas les exciter, et j'ouvre le gros sac.
Une odeur forte et grasse s'échappe. Ce paquet, ce sont des croquettes.
Apparemment, ce sont les enfants qui sont attirés par l'odeur. Je ne sais pas ce qu'ils trouvent à ce truc gras, mais c'est un best-seller en ville.
C'est sans doute le déjeuner que Nadi avait prévu pour elle, mais faisons-en un pont d'amitié.
Il y a dix croquettes dans le paquet. Les enfants sont dix-huit.
Je coupe les croquettes en deux et les leur distribue.
C'est à ce moment que des femmes qui ressemblent à des mères surgissent entre les soldats, chacune en emmenant trois ou quatre enfants la bouche encore pleine, pour les ramener derrière les hommes.
Je donne la dernière à un homme-rat qui nous regardait avec envie. Nadi me lance un regard un peu reprocheur. Je lui partagerai mes figues séchées plus tard, qu'elle ne boude pas.
Je ne sais pas si les croquettes ont servi de pont, mais un chef qui semblait comprendre la langue de Shiga est apparu, donc l'objectif devrait être atteignable.
***
« Je vois, ton frère est mort. »
« Selon celui qui a assisté à ses derniers instants, ce fut une fin brave. »
Tenant de ses deux mains le heaume rouge que je lui ai remis parmi les effets, le chef parle. Ses mots semblent porter une profonde tristesse.
Après avoir remercié pour le sauvetage de Mia et m'apprêter à prendre congé, Nadi s'immisce.
« Chef, pourquoi cette partie de la forêt est-elle la seule à se faner ? »
« La raison est inconnue. Ça a commencé il y a six mois environ. »
Je comprends ce que vise Nadi. Les remerciements ne suffisent pas avec des mots.
Je sors de la hutte en branchies du chef et j'utilise une magie.
« ■■ ■……■ ■ ■ ■■■■■ Invocation de la vierge forestière »
À mon incantation, l'esprit de cette forêt de montagne répond à l'appel.
C'est une petite fille aux cheveux verts.
« Je veux demander. »
« Un elfe ! Ça fait longtemps. »
« De la forêt. »
« Tu veux savoir pourquoi la montagne fane ? »
« Oui. »
« La montagne fane parce que les humains ont forcé un vestige à fonctionner. »
D'après la dryade, c'est parce que le vestige de mon grand-oncle Tôya a pompé les veines telluriques alentour que le coin se meurt. Quel gâchis.
« Une parade ? »
« Alors, c'est bon. Le vestige s'est arrêté, et j'ai reçu plein de puissance magique d'une mignonne, alors ça a marché. »
Apparemment, elle a réussi à puiser la force de veines telluriques lointaines en utilisant cette puissance magique comme amorce.
Même avec cet aspect, elle vit depuis bien plus longtemps que moi.
« Je te remercie. »
« De rien~, à une prochaine. »
Sur ces mots, la dryade s'en retourne au-delà du cercle d'invocation.
C'était déjà résolu.
Comme j'ai parlé en elfique avec la dryade, j'en rapporte le contenu au chef et à Nadi.
Peut-être mon explication était-elle difficile, car c'est Nadi qui fait l'interprète pour le chef.
« Ôôô, le village est sauvé ! »
« C'est une bonne nouvelle, chef. »
« Oui, grâce à ça on n'a pas à déménager dans une autre montagne. »
Le chef me saisit la main fermement et me remercie encore et encore.
Pourtant, je n'ai rien fait.
« C'est moi qui ai vérifié la cause par magie et annoncé que tout allait bien. »
« C'est vrai. »
Bon, le travail ici est fini.
J'aimerais rentrer en ville et faire une sieste sur mon canapé habituel.