Je m'appelle . Du temps de mes études, j'ai fait quantité de petits boulots, mais je n'ai presque jamais eu d'ennuis d'argent. Peut-être parce que je prenais soin d'éviter ceux qui prévoyaient une période de formation ou ceux dont la grille de salaire était incompréhensible.
***
Devant la porte, cinq personnes se disputent, hommes et femmes.
« Justement, je vous dis que je ne peux pas payer la taxe d'entrée, alors avancez-moi ma part ! »
« Et pourquoi est-ce qu'on devrait se donner cette peine ? »
« Ouais, c'est vrai~ Tu nous as dit de t'emmener parce que tu te rendrais utile, et tu ne nous as servi à rien. »
« Dès qu'on te fait porter les bagages, tu flanches, et tu bois toute l'eau à toi tout seul. »
« Et le pompon, c'est d'avoir tailladé encore et encore le cadavre du renard écarlate qu'on venait d'abattre, et d'avoir bousillé sa fourrure. »
Quatre femmes rejettent en ricanant les protestations d'un garçon manchot.
Dans un roman, ce serait le moment de prendre le parti du garçon, mais allez savoir pourquoi : je ne peux pas m'empêcher de trouver que ce sont les femmes qui disent des choses sensées.
Le garçon, qui a dû être un poids mort, s'accroche malgré tout, sans doute par nécessité. Quelle ténacité~
« Bon. Alors viens à la taverne, à côté du comptoir d'achat, avant la tombée de la nuit. Si tu y arrives, on te paiera comme promis : trois pièces de cuivre pour six jours. »
« Attends un peu, j'ai abattu quatre gobelins, moi aussi. Tu oublies ma prime de quatre pièces de cuivre. »
« Dis donc~ Tu t'es contenté de rafler des gobelins qu'on avait déjà mis à l'agonie, non ? »
« Et tu oses réclamer une prime pour ça. Quel culot, vraiment. »
« N'empêche, je les ai abattus ! »
Toisant le garçon qui s'accroche, la meneuse, une grande femme, hausse les épaules et propose un compromis.
« C'est bon, c'est bon. Mais ces quatre-là, tu ne les as pas abattus tout seul : disons la moitié. On ajoute deux pièces de cuivre. Tâche d'arriver à la taverne avant le soir. »
Le garçon a l'air soulagé, et les autres femmes le chambrent avec de vilains sourires, comme pour se moquer de lui.
« Héhé, si tu tardes, tout va partir en boisson. »
« Allez, on parie qu'on aura tout bu avant que le gamin arrive ? »
« Bonne idée~ Une grande pièce de cuivre sur “on aura tout bu”. »
« Moi aussi, cinq pièces de cuivre sur “tout bu”. »
« Gyahahaha, comme ça, ce n'est plus un pari~ »
À en juger par l'ambiance, si cela traîne, elles pourraient bien tout boire pour de bon.
Le garçon doit être du même avis : il s'est précipité pour négocier avec les gardes de la porte.
***
« Enfin, vous avez bien entendu la discussion, non ? Si vous me laissez passer, je reviendrai payer sans faute. »
« Ha ! Si je devais croire les promesses en l'air des chasseurs de monstres, je ne tiendrais pas mon poste. Va donc chasser une bête, de quoi payer en nature d'ici ce soir. »
« Comment veux-tu que j'attrape une bête sans même de quoi poser un piège ? »
« Alors renonce. »
Tiens, on peut donc payer en nature ? Je l'ignorais.
Le garde, remarquant que notre chariot approche, pousse le garçon sur le côté. Celui-ci a bien tenté de profiter de l'ouverture pour s'élancer dans la ville, mais un second garde lui a fait un croche-pied et le maintient au sol du talon.
« Bonjour, bienvenue à la ville de Puta. Votre visage ne me dit rien : marchand itinérant ? »
« Non, je ne fais que passer au cours d'un voyage. »
Je montre au garde la plaque d'argent qui me sert de certificat d'identité.
« Toutes mes excuses. Vous êtes noble. »
« Tant que j'en suis à manquer de tenue, messire : vous dites que vous êtes en voyage, mais ici, c'est Puta, le bout du monde. En route pour où, au juste ? Vous n'allez tout de même pas franchir la montagne pour voler des œufs au nid des dragons ailés ? »
« Hé, Gats. »
Les propos des gardes m'intriguent : je consulte la carte, et il y a effectivement des dragons ailés dans les montagnes que nous devons traverser. Leurs œufs doivent être énormes, j'imagine.
« J'ai bien l'intention de franchir la montagne, mais j'ignorais tout des dragons ailés. Ces œufs, c'est bon ? »
« Peut-être que c'est fameux, mais surtout, ça se vend cher. On raconte que si on les porte à la capitale royale ou au royaume de Silga, de l'autre côté des montagnes, on vous les échange contre leur poids en or. »
« Je n'en ai jamais vu de mes yeux, mais il paraît qu'on en fait les montures des dragonniers. »
En comptant cinq cents grammes par œuf, cela ferait dans les cent cinquante pièces d'or.
Ce royaume de Silga serait un petit pays situé au-delà de la chaîne de montagnes de l'est. Quant à la forêt de Boruenan, où nous nous rendons, elle se trouve au-delà de la chaîne du sud-est.
« Hé, messire le noble ! »
« Toi, tais-toi. »
D'un coup du talon de sa lance, le garde fait prestement taire le garçon qui m'avait interpellé. Il n'y avait pas besoin d'aller jusque-là, me semble-t-il.
« Laissez. Qu'y a-t-il, mon garçon ? »
Ma première phrase était pour le garde, la seconde pour le garçon toujours cloué au sol.
« Messire le noble, j'en ai besoin pour entrer en ville. Prêtez-moi deux pièces de cuivre ! Je vous les rendrai sans faute ! »
« Tu ne pourrais pas parler poliment, un peu ! »
« La politesse, je ne connais pas. Dire “messire”, ce n'est pas parler poliment, peut-être ? »
Cela dit, même en m'empruntant deux pièces de cuivre et en me les rendant sans intérêt, il ne lui restera que trois pièces de cuivre. Cela lui convient ?
« D'accord, je te les prête. »
« C'est vrai ?! »
« Messire le chevalier honoraire, c'est un chasseur de monstres, vous savez ? Ces gens-là ne gardent jamais un sou d'un jour sur l'autre. Vous ne reverrez jamais votre argent. »
« Il est enfin décidé à me prêter, alors ne dites pas n'importe quoi ! Je rendrai tout, je vous jure ! »
Au garçon qui s'extirpe de sous le pied du garde, je tends deux pièces de cuivre. Il ne doit pas avoir pris de bain depuis longtemps : une odeur corporelle à vous soulever le cœur. Non, il doit s'y mêler aussi la puanteur du sang des gobelins et de leurs lambeaux de chair en décomposition.
Le garçon m'arrache les pièces de son unique main et les flanque presque au visage du garde.
« Ah, au fait, messire le noble ! Si vous n'avez pas d'auberge, allez à l'auberge de la porte, là-bas. C'est assez cher, mais on dit que la cuisine y est excellente ! »
Sur ces mots, le garçon file dans l'avenue centrale en agitant la main à grands gestes.
Reste à savoir que faire de ce regard attendri des gardes.
« Messire le chevalier honoraire, la bonté est une vertu, je veux bien, mais il y a par le monde quantité de gens qui dévorent la bienveillance d'autrui sans jamais remercier, tu sais… enfin, vous savez ? »
« Hé, ça suffit. Tu embarrasses messire le chevalier honoraire. »
« Non, je vous remercie de votre sollicitude. »
Comme ils semblent sincèrement se soucier de moi, je leur réponds par des remerciements. Quoi qu'il en soit, entrer en ville ne posera apparemment aucun problème.
Lulu s'apprêtait à faire avancer le chariot quand la mise en garde d'un garde, qui murmure comme s'il venait de s'en souvenir, parvient à mes oreilles.
« Chez le baronnet Poton, notre gouverneur, il paraît qu'un noble étranger complètement fou séjourne en ce moment : mieux vaut ne pas s'en approcher. »
À la recherche sur la carte, il semble qu'auprès du baronnet Poton, gouverneur de cette ville — une sorte d'intendant, de préfet municipal, si je me souviens bien — se trouve le fameux magicien de feu.
Le magicien de feu s'appelle Dôto Dazares. Ce serait un marquis d'un pays nommé royaume de Makiwa. Le nom du pays ne figure pas non plus dans mes récits de voyage : impossible de savoir où il se trouve. S'il a un lien avec les hommes-tigres, je suppose que ce doit être du côté du groupe de petits États où se trouvent le royaume de Lumook et le royaume de Silga.
À la rubrique récompenses et sanctions figurent « incendie volontaire » et « meurtre » : je m'étonne qu'on l'ait laissé entrer en ville.
***
Cette ville de Puta est, contrairement aux cités que nous avons vues jusqu'ici, très resserrée. Un kilomètre de côté, tout au plus. Autour du petit manoir où réside le gouverneur, elle se divise grossièrement en quatre quartiers. Celui de l'ouest, où nous sommes ; celui du nord, avec le port ; celui de l'est, avec le quartier de plaisir ; celui du sud, avec les artisans et les taudis. Chacun semble comporter sa zone d'habitation.
Pour la composition ethnique : sept dixièmes d'humains ; hommes-rats, hommes-otaries et hommes-lapins en proportions égales pour un peu plus de deux dixièmes au total. Il existe bien d'autres peuples, mais en petit nombre. Les esclaves représentent un peu moins d'un dixième, de toutes espèces, avec une majorité relative d'humains.
Les seuls nobles de cette ville seraient la famille du baronnet Poton et l'entourage du marquis Dazares.
En tant que noble, il faudrait aller au moins présenter mes hommages, mais je ne vois pas la nécessité d'aller fourrer mon nez dans les ennuis. D'après l'arbre des relations entre nobles du domaine ducal qu'on m'a dressé chez Toruma, cette maison occupe une place proche du dernier rang de la parentèle du marquis Loyd : cela ne devrait pas créer de gros problèmes.
Cet arbre est décidément bien pratique. Il faudra que je fabrique un jouet pour la petite Mayuna, en remerciement.
Quand je fais entrer le chariot dans la cour de l'auberge de la porte, une jeune fille qui doit être servante accourt. Je laisse le chariot à Lulu et aux autres et entre dans l'auberge, guidé par elle. Seules et Nana m'accompagnent.
Au bout du parcours, le patron de l'auberge qui m'attendait prend, dès qu'il me voit, l'air de quelqu'un qui a trouvé un pigeon à plumer. C'est étrange, je ne porte pourtant pas de vêtements si coûteux aujourd'hui.
« Eh bien, eh bien, jeune maître, nous avons justement une chambre qui vous conviendra. »
De ses gros bras couverts d'une toison drue, il se frotte les mains et me conduit à la chambre qu'il recommande. C'est une annexe de bois à trois étages, et il est possible, moyennant supplément, d'embaucher une sentinelle de nuit. À partir de cinq nuits, la sentinelle est gratuite. Le prix est d'une pièce d'argent la nuit. Si l'on songe qu'à l'auberge de la porte de la cité de Seiryuu, la chambre était à une grande pièce de cuivre, c'est peut-être une bonne affaire.
Cette annexe possède une salle de bain, mais il n'y a qu'une baignoire pour une personne posée là, et, cela va de soi, aucune installation d'eau chaude. Comme il faut du temps pour chauffer l'eau, on m'a prié d'éviter autant que possible les heures des repas. Pour tout ce qui n'est pas l'eau de boisson, on peut puiser librement au canal d'irrigation, mais celui-ci n'est-il pas partagé avec les eaux usées ? Bah, il suffira de la nettoyer par « Purification » avant de puiser.
Comme les voleurs viennent souvent la nuit, on m'a conseillé de rentrer dans l'entrepôt de l'annexe les bagages chargés sur le chariot. Ils sont vides, cela n'aurait rien changé de les laisser, mais attirer inutilement l'attention pose aussi problème : j'ai tout fait rentrer dans l'auberge.
« Hé, c'est ici que loge le noble ? »
Un chasseur à la mine de chef de brigands entre dans la cour de l'auberge, portant un gros ballot sur l'épaule. Dans l'étoffe qu'il déplie se trouve de la venaison déjà dépecée.
« Tiens, Gok. Pour toi, c'est une sacrée grosse prise. »
« Ouais, ça faisait longtemps. Le jeune maître, là, c'est bien le noble ? Alors, ça vous dit ? C'est juste à point, je vous le garantis. Les abats, j'en ai plus, je les ai mangés le jour même. »
Ce chasseur, qui rit à gorge déployée, est apparemment venu me vendre sa venaison. Il en demande deux pièces d'argent, soit moins de la moitié du prix de la capitale ducale. Annoncer d'emblée le prix du marché : voilà un homme peu doué pour le commerce. L'information m'a paru circuler bien vite, mais les gardes ont dû le lui apprendre à son retour en ville.
Comme l'annexe n'a pas de cuisine, je confie la préparation au cuisinier de l'auberge.
Il reste du temps avant le dîner : je sors me promener avec Pochi et Tama, débordantes d'énergie. Par précaution, elles portent le manteau léger à capuche qu'elles mettaient déjà dans la capitale ducale, ainsi que leur armure de cuir et leur épée de bois. Moi, j'ai opté pour une tenue simple : chemise blanche et pantalon.
Avec des vêtements aussi discrets, nous ne devrions pas nous faire aborder par des individus louches.